Dossiers et Études

Les bonnes et les mauvaises traductions

C'est pour un cours de traductologie - matière qui consiste à expliquer les mécanismes de la traduction - qu'un étudiant en LCE spécialité anglais a rédigé cet exposé oral, qui devait durer environ 15 minutes, d'autant plus vite que la plupart des élèves avaient un train après. L'exposé compare deux différents traducteurs pour deux oeuvres littéraires différentes, en étudiant l'écart de fidélité entre les deux. On ne pouvait trouver meilleur modèle de traduction ingénieuse que Patrick Couton, avec son travail pour transposer dans la langue de Molière l'univers littéraire du Disque-Monde. L'autre oeuvre étudiée n'a rien à voir avec le Disque-Monde, mais faisait partie intégrante de l'exposé, et peut donner une idée du genre d'individu auquel la série a pu échapper...


Mon exposé portera sur la traduction littéraire et plus précisément sur ce qu'on peut qualifier de bonne et de mauvaise traduction. Pour ce faire, je prendrais deux traducteurs en exemple, sur deux oeuvres différences, sachant que l'un est connu pour avoir fourni une traduction excellente, et l'autre dont le travail a été plus ...sujet à controverses.

Je commencerais d'abord par une série de livres intitulée Les Annales du Disque Monde, une oeuvre de fantasy burlesque écrite par l'écrivain Anglais Terry Pratchett. La série se veut au départ une complète parodie de Tolkien, puis a évolué vers une satire très efficace de notre monde. Il s'agit d'une oeuvre à la traduction plutôt délicate sur plusieurs points.
Le premier est celui du nombre assez conséquent de jeux de mots, que l'auteur aime visiblement parsemer tout au long de sa narration et de ses dialogues. La traduction de cette série très connue en Angleterre a heureusement échu à une traducteur très professionnel et plutôt astucieux, Patrick Couton, qui a, preuve de son travail fidèle, reçu en le Grand Prix de l'imaginaire pour l'ensemble de ses traductions des livres, qui en sont aujourd'hui à leur 36 ème tome, ce qui peut vous donner une idée du labeur fastidieux qui vous attend si on vous demande de traduire du Pratchett.

Le langue française, avec ses nombreuses expressions et homonymes, permet heureusement d'avoir les coudées franches pour traduire les calembours. Démonstration avec un slogan tenu par un mort-vivant dans un tome, militant pour l'égalité en droit des morts :

UNDEAD YES, UNPERSON NO !

...qui signifie " Mort-vivant, oui, Sous-être, non !", si l'on veut une traduction approximative du sens. L'accent est mis sur l'allitération en "un", le suffixe privatif. M. Couton a tenté de retraduire la ressemblance des deux mots avec un ressemblance paronymique encore plus frappante en français :

INHUMES, OUI, INHUMAINS, NON !

Cependant, aussi ingénieux qu'on soit, certains passages peuvent malheureusement se révéler intraduisibles. Le traducteur, quand il avouait ne pas trouver le jeu de mots correspondant, essayait, pour rester plus fidèle à l'oeuvre, d'en ajouter autre part quand l'occasion se présentait, et ainsi garder un certain quota, pour mieux rendre l'essence comique du livre.

On peut citer par exemple le cas d'un assassin nommé Jonathan Teatime dans le version anglaise. Or, comme on peut s'imaginer, le personnage déteste l'allusion à cette une heure sacrée pour les anglais à l'intérieur de son patronyme, et insiste tout au long du roman sur le fait que son nom ne se prononce pas "Teatime" mais " tee-a-ti-mee". Après de nombreuses recherches et questions aux lecteur anglais, on apprend qu'il s'agit simplement d'une excentricité fallacieuse et absurde du personnage, vu que tee-a-ti-mee ne signifie absolument rien. En revanche, le traducteur Patrick Couton a réussi à ajouter un jeu de mots au personne en version français, car l'assassion porte effectivement le nom de Jonathan Lheureduthé,, et insiste pour qu'on le prononce " Le redouté ", ce qui convient plutôt bien à un assassin et à la noirceur du personnage. Ainsi, il est toujours possible de rajouter des jeux de mots en français là où il n'y en a pas en anglais, ceci pour combler les autres calmebours qui resteraient intraduisibles, et cela ne fait qu'ajouter à la fidélité d'une oeuvre qui se veut avant tout comique.

De nombreux accents parsèment les romans, souvent très reconnaissables pour les Anglais. Patrick Couton a du redoubler de prudence et d'ingéniosité pour donner l'impression d'étranger. Par exemple, une peuplade de gnomes aux cheveux roux et habillé de petits kilts sont connus pour leur accent incompréhensibles, qui se révèle être un patois écossais à couper au couteau. Ces gnomes se nomme les Wee Free Men,, le mot "wee", d'origine écossaisse signifiant "petit". Dans la version française, les personnages s'appellent les Ch'tits Hommes libres,, et vous aurez compris que leur language incompréhensible fait référence au français au picard.

Les différences culturelles passe aussi par les marques de publicité. On peut noter l'existence, dans le panthéon de dieux du Disque Monde, un dieu messager nommé Fedeks.. Or, Fedex est une marque très connue en angleterre de livraison. Le nom du dieu se finit par ks et non par x comme la marque, pour donner l'impression d'une orthographe grecque. En français, le dieu se nomme Collissimos.. J'imagine que vous avez compris pourquoi.

Une autre référence culturelle est très habilement trouvée, mais elle mérite une explication. Dans le roman, il existe une sorte de garde, de police municipale, the City Watch, a ses quartiers généraux à Pseudopolis Yard,, ce qui n'est pas sans rappeler le nom du quartier général de la police métropolitaine de Londres, Scotland Yard, . Dans la version française, la nom de la brigade, the City Watch, est traduit par le Guet Municipal,, ce qui correspond plutôt bien à un univers globalement médiéval. Or, par un subtil jeu de mots, Patrick Couton transpose la référence culturelle à la police londonienne en faisant un clin d'oeil au nom du un bâtiment de la Préfecture de police parisienne, car le poste du Guet dans le roman se situe dans une ancienne orfèvrerie, qui lui vaut le nom de Guet des Orfèvres..

Voilà ce qui, de l'avis de nombreux lecteurs français, une des meilleures traductions possibles de cette série originale, où le traducteur avait compris que parfois, il fallait mieux s'offrir quelques infidélités pour être paradoxalement plus fidèle à un texte.

Je parlerais maintenant de ce qui peut être considéré comme une mauvaise traduction de roman, et la série choisie ici sera A Series of Unfortunate Events,, traduit en français par Les désastreuses Aventures des Orphelins Baudelaire.. La divergence entre les deux titres peut déjà donner une idée. Son auteur, Lemony Snicket, s'est fait remarquer non pas pour une histoire originale mais par son jeu avec la littérature et ses bousculements des conventions de la structure narrative du roman. La série perd hélas beaucoup de sa saveur par une traduction bien souvent maladroite, par une traductrice que je ne citerais pas, par respect pour son intégrité. Bien qu'il n'y ait pas de critique officielle de sa traduction, elle a réussi l'exploit de se faire détester par l'ensemble de la communauté francophone qui préférait nettement lire les livres dans leur version originale. Son principal défaut était de surtout de se permettre, comme Couton, de réécrire à sa manière la série, mais cette fois plus par des choix personnels et arbitraires que par véritable souci de rendre telle ou telle volonté de l'auteur.

Par exemple, un des noms des trois personnage principaux est Sunny dans la version anglaise, traduit inexplicablement par Prunille en version française. Inexplicablement n'est pas tout à fait juste car la traductrice, interrogée sur le pourquoi de la chose a répondu qu'elle avait changé de nom parce que cela faisait trop penser à une marque de liquide vaisselle.

Soit.
L'autre défaut majeur de la traductrice est son incapacité à apercevoir des particularités pourtant évidentes qui, s'ils ne sont qu'un détail, participe à la spécificité d'une série. Les titres des tomes de la série se font remarquer par une constance dans les allitérations ( deux mêmes lettres au début de chaque mot ) : citons "The Bad Beginning"", "The Miserable Mill"", "The Carnivorous Carnival"", "The Slippery Slope""...

La traductrice ne semble pas avoir remarqué ce jeu sur les mots et a manifestement choisi les titres de façon assez aléatoire : les traductions correspondantes aux titres ci-dessus sont 'Tout Commence Mal'', 'Cauchemar à la Scierie'', 'La Fête Féroce'' ( comme si le français ne permettait pas de reprendre le "Carnaval Carnivore"... ), la 'Pente Glissante''...qui sont somme toute assez peu accrocheurs, mais cela est subjectif.

Et forcément, si on ne voit pas des éléments apparents, on a encore moins de chance de traduire les éléments sous-entendus.

Car bien que la série est été écrite pour la jeunesse, de nombreuses allusions littéraires cachées parsèment les livres, et le lecteur adulte peut trouver derrière l'histoire racontée une foule de références qui offrent un autre intérêt et un second niveau de lecture de la série. Hélas, ces nombreuses allusions passent souvent à la trappe dans la version française.
Ainsi un personnage est dénommé Kevin, en V.O, a la particularité d'être ambidextre persuadé que son habilité fait de lui un monstre condamné à être rejeté par les autres, ce qui est absurde. C'est pour l'auteur un moyen de soutenir le célèbre Kevin Cooper, condamné à mort pour un crime qu'il n'a manifestement pas commis. Kevin Cooper est, entre autre, lui aussi ambidextre. Dans la version française, son nom devient Otto. Encore une fois, la traductice fut amenée lors d'une interview à fournir des éclaircissements. Elle répondit que c'est qu'elle avait peur que les éventuels lecteurs du nom de Kevin se sentent lésés car le personnage n'était pas très sympathique, ce qui prouve bien qu'elle n'a pas saisi l'allusion. Elle avait expliqué qu' Otto était un nom plus rare et que sa sonorité était plus appropriée à une personne machiavélique. Pour l'anecdote, lorsqu'elle expliqua ceci face à l'auteur, lors d'une conférence, celui ci le prit plutôt mal, vu que son propre fils s'appellait Otto.

Un autre exemple : un personnage porte le nom d' Esmé Squalor en version anglaise. C'est une référence à l' écrivain américain Jerome David Salinger, auteur d'un recueil de nouvelles, Nine Stories, dans lequel on peut en trouver une intitulée " For Esmé, with Love and Squalor ". Le nom français, Esmé d'Eschemizerre, dont on peut se demander la légitimité, ne fait aucunement référence au titre de la nouvelle. Cela étant dit, rater une référence cachée n'est pas réellement très grave, mais c'est quand cela influe sur le scénario que l'erreur de franciser des noms à tout bout de champ devient fatale. Le mari du même personnage, Jerome Squalor ( le prénom Jérome vient de celui du même auteur Jérome David Salinger, ce qui ne fait que confirmer la référence ) devient donc en français Jérôme d'Eschemizerre.

Or, par la suite, l'intrigue est telle que les personnages entament une quête pour découvrir l'identité d'un individu dont on ne connait que les initiales, J.S. . Jerome Squalor, parmis beaucoup d'autres personnages rencontrés dans les romans, est l'un des potentiels candidats pour la résolution de l'énigme. La traductrice française compris plutôt tard que le mystère des initiales J.S., qu'elle avait laissé comme tel, allait lui poser un problème, vu que son habitude de franciser sans réfléchir tous les noms des personnages lui rendait impossible toute connexion avec les initiales. Elle fut pathétiquement obligée dans les derniers tomes d'ajouter un deuxième prénom aux personnages dont le prénom commençait par J., alors que lesdits prénoms n'ont jamais été mentionnés avant. Ce genre d'erreur assez bancalement résolu peut décrédibiliser l'ingéniosité d'un auteur pour peu qu'on ignore que c'est le traducteur qui est en faute.

Mon dernier exemple de la mauvaise traduction de ces romans est une faute plutôt impardonnable. Dans un des tomes, un des personnages trouve une fin tragique dans un accident impliquant une scie circulaire, dont je vous passe les détails. Les lecteurs français ont longtemps cru que le personnage allait revenir tôt ou tard dans un roman, puisque la narration disait qu'un bras tronçonné ne l'empêcherait pas de s"échapper d'un hôpital. Or, en lisant l'oeuvre originale, on constate qu'il n'est fait aucunement mention de bras tronçonnén d'hopital ou de possibilité de survie. Le personnage est clairement tué dans l'oeuvre originale. La traductrice a donc sciemment changé une partie du scénario,ce qui est sans doute la plus haute infidélité qu'on puisse faire à un texte. Une fois encore, elle fut obligée d'expliquer ce choix aux lecteurs français, et il s'avérait que c'est parce qu'elle trouvait cela trop horrible pour le jeune lectorat que visait sa maison d'édition. Arrivée à un stade où le traducteur n'a plus de considération pour l'auteur et préfère suivre complètement ses sentiments personnels, il ne s'agit plus de traduction mais de complète réécriture.

Je terminerais en disant que tout n'est jamais blanc ou noir, que les deux traducteurs cités en exemple ont l'un comme l'autre leurs avantages et leur faiblesse. Il n'est jamais possible de fournir la meilleure des traductions pour une oeuvre littéraire, mais la vision de ses deux antithèses vous aura donné peut être, j'espère, une idée de ce qu'on peut faire ou ne pas faire quand on souhaite transposer une oeuvre dans notre langue natale.

par Théophile Peuplier