Terry Pratchett

Interview de Terry Pratchett par Emily S. Whitten

Les aventures de Terry en Amérique

Emily : Vrai. Et cette librairie dont vous m'avez parlé...

Terry : La librairie Singing Wind de Winn Bundy. Déjà, laissez-moi vous dire : je suis allé là-bas une fois, au moment de la Convention mondiale de science-fiction, et je me suis retrouvé dans cette région. J'ai loué un pick-up, j'ai roulé, et je suis tombé sur un saguaro [ndt : le cactus de western de base, en forme de chandelier], alors je l'ai pris en photo, vous savez : « Hé, regardez, c'est moi avec un cactus ! » Ensuite, j'ai dépassé la colline, et tout ce qu'on pouvait voir, c'était des fichus cactus de partout, à perte de vue !

J'aurais bien aimé jeter un œil à l'observatoire de Kitt Peak pendant que j'y étais, parce que je sais qu'on peut le visiter. Mais j'ai décidé d'aller de l'autre côté, je n'avais jamais vu Benson – on connaît Benson par le film Dark Star [ndt : dont le thème principal de la BO est la chanson Benson, Arizona] – donc je suis allé à Benson, et je suis entré dans le musée de Benson, où il y avait des dames qui étaient plus ou moins les gardiennes de l'endroit et qui étaient sidérées qu'un Anglais soit venu voir Benson. Elles n'arrivaient pas à se faire à l'idée. Et moi, j'ai cette horrible habitude qu'ont les Britanniques en présence d'Américains, en tout cas à l'intérieur des terres : je parle plus lentement et ma voix grimpe dans l'échelle sociale, allez savoir pourquoi, jusqu'à ce que je me retrouve à parler – du moins c'est l'impression qu'en ont les Américains – [il change d'accent] comme le duc du Devonshire. Je ne faisais pas ça pour me moquer d'eux, je ne pouvais pas m'en empêcher ! Ma voix devient de plus en plus anglaise, au point que le prince Charles parle cockney en comparaison !

Il me fallait un jean, alors elles m'ont emmené dans un magasin qui en vendait, et elles m'ont fait visiter Benson. J'ai rencontré le shérif et un gars très sympathique dans le seul café de Benson ; et j'ai acheté un superbe jean, mais il était un peu court pour moi. J'ai dit : « ça ira, je le retoucherai », mais l'une d'elles l'a emporté chez elle pour faire les retouches, pendant que je...

Emily : Quoi, les dames du musée ?

Terry : Oui, elles étaient incroyablement serviables. Puis elles m'ont dit : « Il faut que vous alliez voir Winn Bundy à la librairie Singing Wind ». La dame a dit : « C'est en plein milieu de nulle part » - et c'est quelqu'un de Benson qui disait ça ! Elle m'a dit : « Allez jusqu'au feu rouge, puis continuez, continuez, et continuez. » Et j'y suis allé.

A ce que j'ai compris, Winn Bundy et son mari aimaient beaucoup les livres ; son mari était décédé, alors elle avait loué le pâturage – ce qui, en termes anglais, signifie un brin d'herbe tous les quinze centimètres – à un autre fermier, et elle, elle vendait des livres par correspondance depuis son ranch. Mais elle recevait aussi les visiteurs qui faisaient tout ce chemin pour venir la voir.

Elle avait une collection tout bonnement merveilleuse. C'étaient des livres qui plairaient aussi aux fans de fantasy et de SF, par exemple le meilleur de la littérature jeunesse du monde entier, et tout ce que les gars de Forbidden Planet [ndt : chaîne qui vend un peu de tout en rapport avec la SF] en Angleterre appellent « trans-courant ». Vous savez, des livres qui peuvent avoir leur propre étagère même dans une librairie de SF, parce que les lecteurs de SF ont des chances d'aimer Tim Robbins, par exemple – je l'ai trouvé à Forbidden Planet – ou Carl Hiaasen ; quelqu'un qui aime la SF est aussi du genre à acheter un Hiaasen. Donc, tous ces trucs-là, et j'ai passé une après-midi formidable à choisir des livres et à prendre le café avec elle. Et elle est toujours là-bas ! Ce qui montre les effets bénéfiques d'une belle vie passée entre les livres. Quand mes commandes sont arrivées, elles étaient toutes emballées individuellement dans du papier brun. C'était merveilleux.

Ça a failli m'être fatal, aussi, parce que je me sentais tellement bien, quand je suis sorti de Benson dans mon pick-up, que je conduisais le plus nonchalamment du monde le long de tous ces virages serrés ; puis je suis arrivé sur un morceau de route tout droit et j'ai vu un énorme camion qui arrivait à l'autre bout – et figurez-vous qu'il était du mauvais côté de la route. Je me sentais tellement heureux que j'avais oublié de quel côté de la route on était censé conduire ! J'avais passé tous ces virages, et c'est là, sur cette route toute droite, où j'avais toute la place que je voulais pour revenir du bon côté, que je rencontrais un camion... Dieu devait regarder du côté de Benson ce jour-là, parce qu'autrement, j'aurais été une tache sur le pare-choc !

Emily : Eh bien, heureusement que ça n'a pas été le cas !

Terry : Et il y a aussi un nouveau réseau de cavernes qui a été ouvert, non ? Ça devrait valoir le coup d'oeil. Et je suis sûr que j'ai un fan à l'observatoire de Kitt Peak, il y en a forcément un. J'aimerais bien le visiter.

par Terry Pratchett et Emily S. Whitten