Terry Pratchett

Interview de Terry Pratchett par Emily S. Whitten

La maladie et le Faucheur

Emily : Je vais aborder très rapidement le sujet d'Alzheimer, parce ce que tout le monde en parle déjà partout...

Terry : Oui, c'est vrai, et d'ailleurs, c'est pour ça, franchement, que le 25e anniversaire est plus ou moins oublié. Mais pas par moi. Il n'y a pas de raison pour que je sois particulièrement... enfin, vous voyez bien, je suis complètement incohérent et incapable de tenir même la conversation la plus simple avec une Américaine ! On ne peut être sûr de rien, mais il y a des raisons d'être optimiste. Et je ne vois pas pourquoi les gens devraient avoir peur que cela affecte la Convention américaine. Je dis ça avec prudence ; mais en me renseignant, c'est ce que j'en suis arrivé à croire.

Emily : Que pensez-vous du fait d'être soudain devenu, en quelque sorte, le symbole de la maladie d'Alzheimer, ce qui semble s'être produit assez vite après que l'annonce a été faite au public et...

Terry : Et ça continue encore, hein ?

Emily : Oui.

Terry : C'est étrange. C'est une histoire très curieuse, je suis à l'intérieur d'une histoire très curieuse. La seule chose bien dans tout ça, c'est que je suis assez doué pour les histoires, et donc...

Emily : Vous pourriez utiliser celle-là ?

Terry : Eh bien, oui ; est-ce qu'on pourrait seulement récrire des petits bouts au fur et à mesure ? J'ai un brin d'optimisme çà et là. Je ne sais pas. Ce que je peux dire, c'est que ce qui ressemble à un cauchemar de l'extérieur, de l'intérieur ça se passe un jour à la fois. Tous les gens qui m'ont parlé aux États-Unis, ils me disaient : « Ben, je pense, rien qu'à vous parler maintenant, il va falloir longtemps avant que vous soyez vraiment affecté, tellement vous avez de réserves. » Ça m'a un peu inquiété au sens où... je veux dire, je parie que si Albert Einstein était devenu deux fois moins intelligent qu'Albert Einstein, il s'en serait rendu compte, parce qu'il aurait senti le manque. Le fait qu'il aurait toujours été beaucoup plus intelligent que la plupart des gens autour de lui... eux, ils ne le remarqueraient peut-être pas, mais vous savez, le fait de ne plus pouvoir tout à fait saisir l'univers entier, tout ça, ça pourrait le perturber un poil. Mais vous savez, quand on me dit « Ben, vous pouvez toujours regarder le Loft, où est le problème ? » [rires] On n'a pas vraiment besoin d'avoir un cerveau pour ça ! Mais ce qui me fait vraiment plaisir, c'est que ça n'a pas affecté ma capacité à construire un récit, ni à trouver des idées.

Emily : Oui, c'est une bonne chose.

Terry : Quand mon ami David Gemmell est décédé après, je crois, un quadruple pontage, il n'y a pas longtemps... il fumait comme un pompier, littéralement... il avait à peu près mon âge. Douglas Adams était plus jeune que moi quand il est mort, après une séance de gym... je ne me souviens plus. Robert Jordan, qui écrivait la Roue du Temps, nous a quittés aussi...

Emily : En laissant le dernier livre inachevé.

Terry : Oui, un livre inachevé, c'est une chose terrible... il faudrait revenir d'entre les morts pour le finir ! Vous savez, on dirait bien que le Faucheur a une dent contre... c'est assez moche, en fait, parce que dans la génération précédente, la plupart ont eu la possibilité de vieillir et de devenir des vieux schnocks, ce qui est notre but à tous. Mais ça fauche à tout va dans ma génération à moi. Donc, comparé à ces gars-là, on pourrait dire que j'ai de la chance.

Emily : C'est une bonne façon de voir les choses.

Terry : Oui, ça évite de devenir fou et de grimper aux murs.

par Terry Pratchett et Emily S. Whitten