Terry Pratchett

Terry Pratchett n'appartiendra jamais au passé

par David Scott Lynch (auteur des Salauds Gentilhommes), le 12 mars 2015

 

J’ai moi-même été surpris de ma réaction modérée quand je me suis levé aujourd’hui et que j’ai vu le premier des nombreux tweets nuancés concernant Terry, pourtant j’ai immédiatement compris ce qu’ils signifiaient. J’ai aussi été surpris de voir combien de ces tweets avaient un parfum de subtilité, de modération, ou de retenue. Je n’ai pas vu beaucoup de cris primitifs en majuscules, ni de symphonies pour 140 caractères en Emôticones et Points d’exclamation Majeurs.

Bien sûr, comme tout le monde, je scrute l’univers par le petit bout de la lorgnette, et le pluriel de « Ensemble de tweets qui se ressemblent » n’est sans doute pas « généralité », pas même une cousine éloignée de « généralité », pas même un cosplay à temps partiel et peu convaincant de « généralité ».

Et pourtant, je pense qu’il y a quelque chose de naturel et d’inévitable dans le calme de cette réaction. Ce n’est pas seulement parce que nous savions tous depuis un moment que Terry allait bientôt mourir, ni parce que nous avons été obligés de l’envisager, ou qu’il a eu l’occasion de s’exprimer longuement sur le sujet.

Lorsque les gens meurent, ils nous laissent le sentiment qu’ils ont empaqueté leurs mots et leur chaleur humaine, et qu’ils les ont emportés avec eux comme un bagage pour le voyage, que nous ne les entendrons plus jamais les prononcer. Mais Terry Pratchett nous a tellement donné de lui-même, putain TELLEMENT – soixante-dix livres pour commencer, et tout un monde et ses habitants, ce qui suffirait pour des millions de gens à fonder une religion. Une religion bénéfique, une religion utile. Une du genre qui laisse toujours une petite lumière dorée vaciller derrière une fenêtre de l’église à toute heure de la nuit, pour que vous sachiez qu’il y a toujours quelqu’un pour parler avec vous, de tout et n’importe quoi, et que les portes sont ouvertes. Il n’y aurait pas de serrure aux portes. Un connard aurait suggéré, de nombreuses années auparavant, d’y mettre des verrous, et tout le monde dans l’église l’aurait traîné hors de la ville et jeté dans une mare. C’est ça, une église à la manière de Terry Pratchett. C’est ça aussi, un livre de Terry Pratchett. Et il a élevé des murs de livres tout autour de nous, il les a empilés bien haut, et chaque livre est Terry Pratchett. Ils seront encore là bien après vous et moi, bien après que tous ceux qui lisent ça aujourd’hui seront partis faire une dernière promenade AVEC LA SEULE PERSONNE DE L’UNIVERS QUI PARLE NATURELLEMENT EN MAJUSCULES ET CELA NE NOUS DERANGE PAS VRAIMENT, CAR C’EST AINSI QUE DOIVENT ÊTRE LES CHOSES.

Terry Pratchett peut mourir, et merde à cette phrase. Merce à ces quatre mots. Je sens maintenant la fêlure qui commence à se faire jour en moi. J’ai perdu la modération et le calme de ce matin. Mais voilà. Terry Pratchett peut mourir, mais il ne pourra jamais nous quitter.

N’importe quel pauvre crétin pourvu d’une dose suffisante d’entêtement et de doigts pour taper à l’ordinateur peut laisser une pile de bouquins en ce bas-monde, mais la plupart de ces livres seront déconnectés et ne vous apprendront rien. Trop de ces écrivains ne laisseront rien d’autre que des strates d’états d’âme et autres machins cryptés, accumulés entre les lecteurs et eux. Terry ne nous a rien laissé qui nécessité d’avoir fait Polytechnique pour décoder (malgré la profondeur évidente de son travail et sa subtilité). Terry s’est écrit lui-même… Les livres de Terry sont Terry. Ils sont entièrement pleins de lui. De sa curiosité enthousiaste, de son sarcasme acerbe, de son amour débordant pour les vaisseaux fissurés que nous sommes, individuellement et tous ensemble.
Soixante-six, c’est un bon petit paquet d’années, mais Terry Pratchett était la preuve vivante que nous pouvons avoir un monde et une société où soixante-six ans, c’est trop jeune pour s’en aller, c’est foutrement bien trop jeune, et de loin. Tout autour de nous, il y a des gens qui essaient d’empêcher ce monde d’exister. Certains le font avec des mitraillettes, d’autres avec des bilans financiers, mais Terry Pratchett était la preuve que nous devons rire d’eux, les mépriser, les chasser et les combattre. Il ne peut y avoir de Terry Pratchett dans le monde qu’ils veulent pour nous tous, ce qui prouve assez que leur monde est un gros tas de merde.

Alors, même si au moment où j’écris il y a ces choses qui coulent le long de mes joues, je pense que ma réaction initiale était inévitable. Ce qu’il nous a offert juste énorme, d’une incroyable richesse, et tellement réel… Il est difficile de ressentir le froid lorsque la chaleur humaine est toujours bien là.

 

Au revoir, Terry.

 

Mais en fait tu ne nous quittes pas, tu sais…

 

(traduction: Mirliton)

par Mirliton