Terry Pratchett

Terry Pratchett n’est pas gai. C'est un homme en colère.

par Neil Gaiman

 

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Terry Pratchett et Neil Gaiman, illustration de John Cuneo

 

Terry Pratchett ressemble peut-être à un vieil elfe scintillant, mais il n’en est rien. Son collègue et ami Neil Gaiman, auteur de science-fiction, parle de la rage intérieure qui anime l’écriture de son ami malade.

 

Je veux vous parler de mon ami Terry Pratchett, et ce n’est pas facile. Je vais vous dire quelque chose que vous ne savez peut-être pas. Certaines personnes ont rencontré un homme affable avec une barbe et un chapeau. Ils croient avoir rencontré Sir Terry Pratchett, mais il n’en est rien.

Lors des conventions de science-fiction, on vous attribue souvent quelqu’un pour s’occuper de vous, pour s’assurer que vous vous rendez d’un endroit à l’autre sans vous perdre. Il y a quelques années, j’ai rencontré quelqu’un qui avait autrefois assisté Terry lors d’une convention au Texas. Ses yeux se sont embués en se rappelant avoir conduit Terry de sa loge au stand de la librairie, et l’en avoir ramené. « Quel joyeux lutin, ce sir Terry », a-t-il dit. Et j’ai pensé : « Non. Non, certainement pas. »

En février 1991, Terry et moi étions en tournée de dédicaces pour De bons présages, un livre que nous avions écrit ensemble. Nous étions à San Francisco. Nous venions de faire une séance de dédicaces dans une librairie signant les dizaines d'exemplaires qu’ils avaient commandées. Terry a regardé notre planning. La prochaine étape était une station de radio : nous devions avoir une interview d’une heure en direct.
« L’adresse est juste en bas de cette rue », a déclaré Terry. « Et nous avons une demi-heure, allons-y à pied ».

C’était il y a longtemps, bien avant que les systèmes GPS, les téléphones mobiles, les applications d’appel de taxi et les choses utiles de ce genre qui nous auraient dit que non, nous n’étions pas à quelques pâtés de maisons de la station de radio. Il y avait plusieurs miles, tout en montée et la plupart du temps dans un parc.

Nous avons appelé la station de radio que nous devions rejoindre à chaque fois que nous passions à côté d’un téléphone public, pour leur dire que nous savions que nous étions à présent en retard pour une diffusion en direct, et que nous marchions aussi vite que le pouvions, promis croix de bois, croix de fer.

J’essayais de dire des choses joyeuses, optimistes, tandis que nous marchions. Terry ne disait rien, d’une façon montrant très clairement que tout ce que je pourrais dire ne ferait sans doute qu’empirer les choses. Je n’ai jamais dit, durant toute cette marche, que nous aurions pu éviter tout cela si nous avions demandé à la librairie de nous appeler un taxi. Il y a des mots que vous ne pouvez pas effacer, des paroles que vous ne pouvez prononcer sans qu’elles brisent une amitié, et ils auraient été des mots de ce genre-là.

 

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"Terry Pratchett n’est pas du genre à entrer docilement dans les ténèbres, qu’elles soient bonnes ou non"

Photographie de Graeme Robertson, pour The Guardian.

 

Quarante minutes après ce qui aurait dû être le début de notre interview, nous avons atteint la station de radio au sommet de la colline, un endroit à l’écart de tout. Nous sommes arrivés tout en sueur et à bout de souffle alors qu’ils diffusaient les dernières nouvelles. Un homme venait de commencer à tirer sur des gens dans un McDonald local, ce qui n’est pas le genre de chose que vous voulez avoir comme fil conducteur lorsque vous voulez parler d’un livre drôle que vous avez écrit au sujet de la fin du monde et de la manière dont nous allons tous mourir.

Les gens de la radio étaient en colère contre nous, très en colère, et c’était compréhensible : ce n’est pas drôle d’avoir à improviser quand vos invités sont en retard. Je ne pense pas que nos quinze minutes à l’antenne étaient très drôles. (Plus tard, on m’a dit que Terry et moi avions tous deux été mis à l’index par cette station de radio de San Francisco pendant plusieurs années, car laisser les animateurs du show jacasser pendant quarante minutes pour meubler un tel temps mort, c’est quelque chose que les dirigeants de radio n’oublient pas, ni ne pardonnent facilement.)

Toujours est-il que tout était terminé à la fin de l’heure. Nous sommes retournés à notre hôtel, et cette fois, nous avons pris un taxi. Bien que silencieux, Terry était furieux ; surtout après lui-même, je pense, mais aussi après tout ceux qui ne nous avaient pas dit que la distance séparant la librairie de la station radio était beaucoup plus grande qu’il ne l’avait cru en regardant notre itinéraire. Il était assis à l’arrière du taxi, à côté de moi, blanc de colère, une boule de fureur aveugle. J’ai dit quelque chose, dans l’espoir de l’apaiser. Peut-être ai-je dit, eh bien, que tout s'était finalement bien passé, que ça n’avait pas été la fin du monde, et peut-être ai-je suggéré qu’il était temps de ne pas être plus en colère.

Terry m’a regardé. Il a dit : « Ne sous-estime pas cette colère. Cette colère a été le moteur qui a alimenté De bons présages. »
J’ai pensé à la façon déterminée que Terry a d’écrire et d’entraîner les autres dans son sillage, et j’ai su qu’il avait raison.

Il y a de la fureur dans l’écriture de Terry Pratchett : la fureur est le moteur qui a alimenté le Disque-Monde. C’est aussi la colère envers le directeur d’école qui estimait que Terry Pratchett, âgé de six ans, ne serait jamais assez intelligent pour le 11-plus [NDT : le 11-plus était un test passé par les enfants anglais à la fin de l'école primaire pour déterminer leur intelligence et définir quelle école était la mieux adaptée à leurs compétences]. Mais aussi, de la colère envers les critiques pompeux, et tous ceux qui pensent que le sérieux est à l’opposé du drôle ; et de la colère envers ses premiers éditeurs américains qui ne parvenaient pas publier ses livres correctement.

La colère est toujours là, c’est un moteur qui le pousse. Au moment où Terry a appris qu’il avait une forme rare et précoce de la maladie d’Alzheimer, les cibles de sa fureur ont changé : il était en colère après son cerveau et sa génétique et, plus que tout, il était furieux envers un pays qui ne lui permettait pas (de même qu'à d’autres personnes dans une situation similaire intolérable) de choisir quand et comment mourir.

Et il me semble que la colère traduit le sentiment profond de Terry sur ce qui est juste et ce qui ne l’est pas. C’est ce sentiment d’équité qui est à la base du travail de Terry et de son écriture. C’est ce qui l’a conduit de l’école au journalisme, puis au bureau de presse du Electricity Board SouthWestern à la position d’un des écrivains les plus aimés et les plus vendus dans le monde.

 

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"Chaque livre de Terry Pratchett est un petit miracle"... Photographie: Frank Martin

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C’est ce même sens de la justice qui le pousse parfois, dans des moments de doutes, alors qu’il écrit sur autre chose, à prendre le temps de manifester sa gratitude envers ceux qui l’ont influencé. Alan Coren, par exemple, fut le pionnier de nombreuses techniques d’humour bref que Terry et moi avons piquées au fil des ans. Il y a aussi eu cet ouvrage exceptionnel, magnifique et volumineux qu’est le Brewer’s Dictionary of Phrase and Fable et son auteur, le Révérend E. Cobham Brewer, le plus inattendu des écrivains. Terry a écrit une préface pour Brewer, et ça m’a fait sourire – nous prenions plaisir à nous appeler l’un l’autre à chaque fois que nous découvrions un livre de Brewer que nous ne connaissions pas auparavant (« Hé ! As-tu un exemplaire de A Dictionary of Miracles : Imitative, Realistic and Dogmatic ? »)

La voix d’auteur de Terry est toujours celle de Terry : aimable, avisée, sensée, pince-sans-rire. Je suppose que si vous regardez rapidement et ne faites pas attention, vous pourriez peut-être confondre ça avec de la joie. Mais cette apparente gaieté repose sur une base faite de fureur. Terry Pratchett n’est pas du genre à entrer docilement dans les ténèbres, qu’elles soient bonnes ou non.

Alors qu’il nous quitte, il se déchaîne contre tant de choses : la bêtise, l’injustice, la folie humaine et l’étroitesse d’esprit, et pas seulement la mort de la lumière. Main dans la main avec la colère, comme un ange et un démon marchant dans le crépuscule, l’amour est là : amour pour les êtres humains, dans toute notre faillibilité, pour les objets précieux, pour des histoires et finalement, et en toutes choses, l’amour pour la dignité humaine.

Ou pour le dire d’une autre manière, la colère est le moteur qui l’anime, mais c’est sa grandeur d’âme qui déploie cette colère du côté des anges, ou mieux encore pour nous tous, du côté des orangs-outans.

Terry Pratchett n’est pas du tout un joyeux lutin. Il en est même loin. Il est tellement plus que ça. Alors que Terry entre trop tôt dans les ténèbres, je me surprends à enrager aussi : contre l’injustice qui nous prive de – quoi ? Vingt ou trente livres ? d’une autre pleine étagère d’idées, d’expressions magnifiques, de vieux et de nouveaux amis, d’histoires dans lesquelles les gens font ce qu’ils font vraiment de mieux, à savoir utiliser leur tête pour se sortir de difficultés récoltées en ne réfléchissant pas ? Un autre livre ou deux de journalisme et de propagande ? Mais honnêtement, la perte de toutes ces choses ne me fâche pas comme elle le devrait. Cela m’attriste, mais ayant vu de très près la fabrication de certaines d’entre elles, je comprends que n’importe quel livre de Terry Pratchett est un petit miracle, et que nous en avons déjà plus que de raison et qu’il ne nous appartient pas d’en réclamer plus.

J’enrage à la perte imminente de mon ami. Et je pense « Qu’est-ce que Terry ferait de cette colère ? ». Alors, je prends mon stylo et je commence à écrire.


(traduction: Linou)

par Mirliton