Terry Pratchett

La lettre que j’ai reçue de Terry Pratchett

 

par David Grimstone, auteur notamment des Chroniques d'Ilmoor. Publié en février dernier.

 

 

Au mur de mon bureau est accrochée une lettre de Terry Pratchett, dont j’estime la valeur à environ un million de livres sterling. Enfin, avant que vous ne projetiez une tentative de cambriolage de ma maison, je devrais préciser qu’elle ne vaut un million de livres que pour moi. C’est cette lettre qui m’a incité à poursuivre mon premier roman alors que j’étais simplement en train de laisser tomber et de vouloir même abandonner l’écriture, comme d’un mauvais plan. La voici :

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C’était en 1993, j’avais 15 ans et j’avais soumis environ deux mille manuscrits différents à plusieurs éditeurs depuis que j’avais commencé à écrire mes propres histoires, à partir de 12 ans. Après les refus traditionnels, les refus suggérant que je change de style et raconte d’autres genres d’histoires, les suggestions polies de faire autre chose dans la vie et même à une ou deux reprises la remarque très appuyée que je n’aurais jamais dû essayer de prendre la plume, j’avais décidé d’écrire à mon héros de la littérature et de lui dire que je laissais tomber mon roman parce que – je l’ai dit tel quel – il n’y avait « pas de marché pour la fantasy comique ». Terry m’a répondu :

 

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« Cher David,
Ne te cherche pas d’excuses ! A quoi crois-tu que ressemblait le marché de la fantasy amusante quand j’ai écrit La Huitième Couleur ? Il est difficile d’obtenir le succès ! Il n’y a pas de justice. Mais ceux qui marchent aux piles Duracell vont plus loin.
Meilleurs sentiments,
Terry Pratchett. »

 

Dix ans plus tard, j’étais dans un ascenseur à Chicago en tant qu’Invité d’Honneur pour l’Exposition de Livres de Disney, en 2004. Juste après avoir signé ce qui était à l’époque le plus gros contrat signé par un auteur de fantasy à ses débuts, un contrat battant tous les records, qui concernait ce même livre que j’étais sur le point d’abandonner des années plus tôt. Mon agent et moi étions en route pour un restaurant où on m’attendait pour un discours pour le lancement des Chroniques de Illmoor chez l’éditeur Hyperion, lorsque j’ai brusquement mis la main dans ma poche et vécu un terrible moment de panique : la lettre n’était pas là. J’avais pris l’habitude de l’emporter avec moi à chaque événement, en guise de porte-bonheur , ce qui me donnait une formidable confiance en moi. En ce qui me concerne, il n’y a pas d’écrivain dont je respecte davantage le travail, et avec cette idée en tête j’aurais pu supporter n’importe quelle critique, si horrible fût-elle, de n’importe quel écrivain, éditeur ou société éditoriale, sachant que le meilleur d’entre tous était à mes côtés.

J’ai senti la panique me gagner… parce que mon discours était attendu peu après le service des entrées, et sans ma lettre je n’étais pas sûr de pouvoir trouver ma place en compagnie de ces gens incroyables, et pourtant je serais là, en train de me justifier d’être parmi les quelques heureux élus pour la nouvelle saison littéraire à Disney Worldwide. Ma main a vérifié mes deux poches, et mes tapotements de recherches sont devenus frénétiques. Mon agent m'a jeté un coup d’œil et a chuchoté: « C’est votre discours ? Vous l’avez oublié à l’hôtel ? » « Je n’ai écrit aucun discours », ai-je répondu. C’était vrai. Je n’écris jamais de discours, et je n’avais jamais eu à m’en inquiéter : tant que j’avais en poche LA lettre de Mr Pratchett, je n’avais jamais ressenti aucun doute. C’était comme un passeport attestant que moi, David Lee Stone, j’étais un foutu écrivain vedette… Parce que Terry Pratchett m’avait dit de m’approvisionner en piles Duracell et de me bouger les fesses. J’ai fini par entrer dans le restaurant, et prononcer le pire discours de toute ma carrière. J’ai vomi des bêtises anecdotiques sur le fait d’apprécier les agents publicitaires, de chercher des producteurs de films, et en général j’ai accompli ma brillante performance comme si j’étais perdu sur un sommet glacé.

Quand je suis revenu dans ma chambre d’hôtel, j’ai littéralement mis les lieux sens dessus dessous pour retrouver ma lettre de Terry Pratchett. Comme je retournais bureaux, tables et chaises, il m’est apparu que cette lettre était devenue un totem magique, une sorte de fiole de sorcière qui garderait renfermé tout ce que je détestais de moi-même. Un totem qui prouverait que j’étais digne qu’un homme que j’avais l’impression de connaître mieux que quiconque au monde (parce que l’écriture de Terry a toujours fait cette impression à ses lecteurs) prenne la peine de m’écrire ces quelques lignes. J’ai chamboulé cette chambre d’hôtel comme un possédé, comme une sorte de star du rock givrée qui veut faire les gros titres. Le jour suivant, je devais signer les exemplaires édités en avant-première de mon livre, aux côtés de gens comme Jamie Lee Curtis, Julie Andrews et Larry Flint. J’avais besoin de ma lettre de Terry : il me la FALLAIT. Finalement, je l’ai retrouvée sous mon oreiller. Je l’avais mise là délibérément la nuit précédente… et je l’y avais oubliée. Ensuite j’ai regardé la chambre, et réalisé qu’il fallait que je range tout avant que le personnel de l’hôtel (ou pire, ma petite amie) n’entre et découvre la pagaille que j’avais mise.

Une lettre. Une seule petite lettre.

Si vous regardez la photo, vous verrez qu’il n’y a que quatre lignes. Une lettre de quatre lignes qui, pourrait-on dire, a décidé de toute une carrière pour moi. J’ai toujours eu du travail depuis que j’ai signé le premier contrat en 2002, et j’ai écrit plus de 25 livres pour enfants, ados et adultes. Certains d’entre eux ont assez bien marché, quelques-uns ont extrêmement bien marché, et l’un d’eux… et bien, c’est un dont j’aimerais que davantage de gens l’aient lu… Mais être un écrivain, c’est aussi s’en accommoder.

 

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Ma première apparition dans une anthologie professionnelle, aux côtés de Terry Pratchett et de Tom Sharpe, dans Knights of Madness (Les chevaliers de la Folie). Edité par Peter Haining, ce livre a aidé au lancement des Chroniques d’Illmoor, qui seront publiées cinq ans plus tard, chez Disney et Hodder.

 

 

 

 

 

 

(traduction: Mirliton)

par Mirliton