Terry Pratchett

"C'était comme avoir pour père un hobbit grand format"

Rhianna parle de sa vie avec son père, l'immense Terry Pratchett

 

par Maureen Paton

 

 

2015 04 pratchett

 
Sir Terry Pratchett photographié en février 2010, par Dominic Lipinski/PA

 

 

Parmi les plus anciens souvenirs de Rhianna Pratchett, son préféré est celui où elle se coule "comme une bouteille humaine d'eau chaude" entre le dos de son père et le dossier du grand fauteuil de son bureau, "scrutant derrière lui" pendant qu'il jouait à l'ordinateur.

C'était en 1982 et Rhianna avait six ans. Son père, Terry, était un jeune écrivain de science-fiction qui allait, l'année suivante, publier La Huitième Couleur, le premier best-seller de la série du Disque-Monde qui allait faire de lui un des auteurs les plus vendus du Royaume Uni, juste derrière J.K. Rowling.

Ces heures passées devant un ordinateur en compagnie de son père ont eu un impact sur Rhianna, qui est devenue une scénariste à succès de jeux vidéos: elle est connue pour son travail sur Tomb Raider, Heavenly Sword et Mirror's Edge.

"J'étais intéressée par ce qui intéressait mon père – la robotique, les gadgets et les ordinateurs", explique-t-elle. "Je pensais que combattre les aliens et les robots était un truc de fille aussi bien que de garçon, alors j'ai trouvé le moyen d'en faire mon métier."

 

 

2015 04 pratchett et rhianna
Sir Terry et sa fille Rhianna dans son bureau en 1998

 

Et maintenant, juste après la mort prématurée de son père à l'âge de 66 ans, elle a un autre rôle: celui de gardien du Disque Monde – cet univers fantastique, hilarant, toujours surprenant, que sir Terry a créé. Un univers adoré par des millions de lecteurs dans le monde entier, depuis les enfants enchantés par son humour idiot et ses jeux de mots de collégien, jusqu'aux universitaires qui se délectent de la satire aiguisée et de la critique sociale (il y a au moins un ouvrage philosophique sérieux s'intéressant aux implications épistémologiques et existentielles de ses romans).

Sir Terry a annoncé en 2012 qu'il léguait les droits intellectuels du Disque Monde à Rhianna; le père et la fille ont créé une société de production multimédia, Narrativia, gérant de manière exclusive les droits sur son oeuvre, tous supports confondus. Avec des ventes de livres se chiffrant par millions dans le monde entier, c'est un empire de taille.

"Mon rôle sera de protéger la marque que papa a créée, explique-t-elle. Je guiderai le Disque Monde. Je serai sa gardienne, et je m'occuperai de la manière dont il sera utilisé et adapté."

Pour Rhianna, qui a annoncé le décès de sir Terry sur Twitter par la voix de la Mort, un de ses personnages préférés, son père a toujours été une âme soeur. Ils partageaient, dit-elle, la même imagination, une certaine impatience et un penchant prononcé pour le sarcasme spirituel.

"J'ai toujours “eu” Papa. Il a toujours voulu partager ses expériences; c'est de cette manière qu'il avait lui-même été élevé. Il m'a donc toujours parlé comme à un égal et il a fait de moi sa confidente littéraire très tôt. Il était comme un druide: il m'a appris à construire des moulins à eau, il m'a appris le nom des plantes et des fleurs, et ce qui était comestible dans la nature. C'était comme grandir en Terre du Milieu et avoir pour père un hobbit grand format"

Elle se souvient, alors qu'elle était très jeune, qu'il l'avait réveillée en pleine nuit, enveloppée dans une couverture, et emportée dehors pour voir les vers luisants dans la haie.

"Pour lui, c'était plus important que j'expérimente les merveilles du monde plutôt que d'avoir une bonne nuit de sommeil."

 

 

2015 04 rhianna festival

 

Rhianna Pratchett au Hay Festival en 2013

 

Rhianna – fille unique de sir Terry et de sa femme Lyn, professeur d'art à la retraite – a été élevée dans le Somerset rural. Autre révélateur de l'approche peu conventionnelle que ses parents avaient de la parentalité: elle était sans doute la seule petite fille à avoir, épinglée sur la porte de sa chambre, un poster de 2 mètres de haut représentant la terrifiante reine-mère alien (des films Alien).

Elle était aussi sans doute une des plus grandes voyageuses parmi les jeunes du Somerset. Entre huit et seize ans, ses parents l'ont amenée avec eux dans le monde entier quand son père intervenait dans des conventions de fantasy et de science-fiction.

Quand elle était à la maison dans leur cottage familial rose, un de ses passe-temps favoris était de grimper dans un arbre pour lire un livre. “Je ressemblais beaucoup à Heidi” explique-t-elle, se souvenant que son père – qui avait des canards, des poules et des chèvres – l'autorisait à rassembler les retardataires dans la vallée, en surveillant de loin.

Lors de notre rencontre, qui a eu lieu peu de temps avant la mort de sir Terry, il était évident que Rhianna était bien la fille de son père. Le romancier affectionnait une allure qui a été une fois qualifiée de “cowboy urbain”, presque toujours coiffé d'un chapeau fedora noir à large bord. Sa fille a ce qu'elle appelle un style “gothique d'affaires”, qui comprend un tailleur-pantalon noir moulant, des bottes noires à talon et un tee-shirt noir et rouge du détaillant “rave-wear” outrancier Cyberdog.

 

 

Elle avait également un coup de poing américain Batman et un pendentif en argent en forme de crâne, d'après celui de la Mort du Disque-Monde. Dans les romans, la Mort parle toujours en majuscules, comme dans le tweet que Rhianna a envoyé, les mains tremblantes et les yeux remplis de larmes, la semaine dernière: "ENFIN, SIR TERRY, NOUS DEVONS MARCHER ENSEMBLE."

Mais Rhianna et moi avons aussi parlé d'une mort moins grandiose, plus banale, celle que son père affrontait alors avec un grand courage. En 2007, alors âgé de 59 ans, sir Terry a annoncé dans un communiqué de presse qu'il était atteint de la maladie d'Alzheimer. Il voulait sensibiliser à cette maladie qu'il appelait son "enquiquinement".

Rhianna me confiait: "Cela ne m'a pas surprise – cela lui semblait juste la bonne façon de faire. Nous, les Pratchett, sommes un peu bagarreurs – on n'obtient rien en restant silencieux."

Mais elle admet aussi que "ça a été dévastateur d'apprendre pour la maladie de Papa, et ensuite ça a été un long naufrage."

 

 

2015 04 pratchett bureau
Sir Terry dans son bureau en 1997

 

Elle était dans un taxi, en route pour Heathrow pour un voyage d'affaires lorsque son père l'a appelée au téléphone pour le lui dire, avant de rendre la nouvelle publique. "J'ai dû m'y reprendre à cinq fois pour remplir le formulaire de demande de visa pour les Etats-Unis parce que je n'arrivais pas à me concentrer. J'ai même fondu en larmes devant l'équipage. Mes parents et moi avons toujours été très proches."

C'était une expérience étrange, explique-t-elle, du fait que le monde entier était au courant de la maladie de son père : il lui fallait répondre à des questions à ce sujet sur Facebook et sur Twitter. Toutefois, cela l'a encore rapprochée de ses parents après le diagnostic. Elle dit que sa famille "essayait juste de gérer ça d'une façon très britannique", mais tous trois sont devenus émotionnellement plus ouverts, ce qui était "une lueur d'espoir dans un sombre nuage dont j'aurais préféré qu'il n'ait jamais existé."

Ses parents habitaient à Wiltshire, alors qu'elle-même était à Londres, mais ils se voyaient beaucoup et se parlaient tout le temps. "Je leur disais toujours un peu bêtement que je les aimais au téléphone. Nous nous disions toujours les uns aux autres 'Fais bien attention à toi', quasiment un mantra Pratchett de sécurité."

Sa mère, face à l'adversité, était une force de la nature. "Elle est d'une nature très généreuse, gentille et attentionnée. Ils ont été des parents merveilleux : ils ont notamment excellé dans le fait de ne pas m'enquiquiner pour que j'aie des enfants ou que je me marie. C'est comme s'ils avaient oublié de lire un chapitre du manuel de l'Art d'être des Parents traditionnels."

Après l'annonce de sa maladie, père et fille ont parfois travaillé ensemble sur des histoires du Disque Monde (ils ont aussi travaillé sur une version télévisée en cours de production sur les romans sur le Guet). Le résultat, m'explique-t-elle, est que son père s'adressait à elle comme à un collègue écrivain. "C'est amusant de travailler sur des personnages et leur biographie et de les lui lire, de le voir rire à une plaisanterie qu'il croit avoir écrite – alors qu'en fait elle est de moi. Si je peux faire croire à mon père qu'une de mes blagues est la sienne, c'est le compliment ultime."

La forme précoce d'Alzheimer dont souffrait sir Terry, l'atrophie corticale postérieure, impliquait qu'il ne pouvait plus taper à l'ordinateur, ni conduire, ni s'habiller sans aide ; il écrivait avec un logiciel de reconnaissance vocale. Dans plusieurs documentaires télévisés de la BBC, il a parlé en toute franchise de son souhait d'avoir recours aux services de l'organisation Dignitas proposant une mort assistée, lorsque le moment serait venu.

J'ai demandé à Rhianna ce qu'elle pensait de la mort assistée. "Je soutiens sans réserve tout ce qu'il a fait pour défendre la cause de Dignitas, explique-t-elle. Oui, c'était difficile pour moi de regarder les documentaires, mais j'ai vu leur importance et leur valeur : ils ont permis aux gens de parler."

"Nous avons un problème dans ce pays quand il s'agit de parler de la mort et des dernières volontés, pourtant nous mourrons tous un jour – et nous devrions être capables d'en parler de façon mûre et adulte."

 

2015 04 tweet rhianna

 

La semaine dernière Rhianna a twitté une photo de son père et elle, en disant "Tu me manques déjà". Un sentiment partagé par des millions de gens.

 

Traduction: Mirliton

par Mirliton