Terry Pratchett

Terry Pratchett : Au nom du Livre

Article du New-York Times, 14 août 2014.

 

Terry Pratchett au Nom du Livre 1

Illustration : Jillian Tamaki

 

L’auteur de la série du Disque-Monde - dont le dernier roman est Raising Steam - a lu Le Vent dans les Saules et a « juste explosé »: « j’ai pensé: c’est un mensonge, mais quel fabuleux mensonge! »

 

Vendez-nous l’écrivain sous-estimé ou considéré comme mineur que vous préférez.

G.K. Chesterton. De nos jours, il est connu - enfin, à supposer qu’il le soit toujours de quelqu’un... - en tant qu’auteur des aventures du Père Brown [ndt : une série de romans policiers]. En fait ma grand-mère le connaissait bien et me faisait remarquer qu’elle-même vivait à Chesterton Green, à Beaconsfield, dans le Buckinghamshire, ici, au Royaume-Uni. Et le bonhomme était tellement vénéré que, lors d’une occasion mémorable, alors qu’il était en retard pour envoyer son texte au Strand Magazine, le train de la gare locale a attendu jusqu’à ce que Mr Chesterton ait fini d’écrire... Quand elle m’a raconté ça, je me suis dit: mince alors, c’est ça, d’être célèbre.

 

Quel est votre écrivain de fantasy préféré ?

D’accord, je cède : J.R.R. Tolkien. Une fois, je lui ai écrit une lettre, et il m’a envoyé une très belle réponse. Imaginez à quel point il était occupé, et il a quand même pris le temps d’écrire à un fan...

 

Qu’est-ce qui fait un bon roman de fantasy ?

Tout ce qui ne relève pas du fantastique. Il s’agit juste de créer une nouvelle réalité. Sincèrement : la bonne fantasy est juste un miroir de notre monde, mais un de ces miroirs qui renvoient un reflet subtilement déformé.

 

Quels livres serions-nous surpris de trouver sur vos étagères ?

En ce moment je suis plongé dans un très bon livre intitulé Feeding Nelson’s Navy [ndt: Nourrir l’armada de l’amiral Nelson], juste après avoir parcouru un ouvrage sur l’usage de l’arsenic à travers les âges. Pour la plupart, mes étagères sont pleines de livres non fictionnels, avec des titres aussi intéressants que Le Monde de la morve. Un écrivain ne sait jamais où il va trouver ces petites perles.

 

Enfant, quel type de lecteur étiez-vous ? Et quels étaient vos livres préférés ?

Quand j’étais à l’école primaire, j’ai à peine lu un seul livre pour le plaisir... Et encore, uniquement parce que ma mère m’avait promis un penny pour chaque page que je lui lirais correctement. Ça lui a coûté un peu d’argent au début. Et, un jour, j’ai trouvé un livre intitulé Le Vent dans les Saules, de Kenneth Grahame, et j’ai juste explosé. Il y avait des rats et des taupes et des blaireaux, et ils agissaient comme des humains, et j’ai pensé : « c’est un mensonge, mais quel fabuleux mensonge ! » Après ça, j’ai fouillé de fond en comble la bibliothèque locale, et tout lu. Je me suis même trouvé un travail à temps partiel pour avoir droit à plusieurs cartes de bibliothèque.

 

Qui considérez-vous comme vos héros littéraires ?

Je dirais que Mark Twain est là-haut, avec les dieux, et que ces derniers le maudissent. La vie sur le Mississippi m’a époustouflé. Et, bien sûr, lire Mark Twain signifiait aussi lire Un Yankee à la cour du roi Arthur. J’espère que les gens le lisent toujours, et que c’est le livre en texte intégral, car je sais que certains éditeurs ont coupé le fait que le petit Yankee tue les plus célèbres chevaliers de la Table Ronde avec de l’électricité. Ça, c’est de la Fantasy.

 

En tant qu’écrivain, quels romans ont eu le plus d’impact sur vous ? Est-ce qu’un livre en particulier vous a donné envie d’écrire ?

C’est Le vent dans les Saules. Il m’a fasciné. Il y avait des crapauds vivant dans de grandes maisons de campagne, et des blaireaux et des taupes agissant en parfaits gentlemen britanniques. Je l’ai lu si souvent que les pages se détachaient, et un grand merci à lui pour avoir maintenu les chapitres intitulés "Tous en voyage" et "Le joueur de pipeau aux portes de l’aube". Je suis désolé de dire que certains éditeurs, qui devraient mieux faire leur travail, ont sorti des éditions abrégées, en tronquant ce livre exceptionnel, sous prétexte qu’il serait trop long pour des enfants. Ce genre d’ânerie me fait hurler. Après tout, Le Voyage du Pèlerin [ndt: roman allégorique de John Bunyan, grand classique de la littérature anglaise, et de taille conséquente...] était un livre à destination des enfants. Un bon livre, peu importe le public ciblé, devrait inciter les gens à lire, et c’est ce qui m’a fait me lancer dans l’écriture. Et après avoir commencé, je n’ai jamais arrêté.

 

Si vous pouviez demander au Président [ndt : des États-Unis] de lire un livre, lequel conseilleriez-vous ? Et au Premier Ministre ?

Et bien, ce serait Le Nommé Jeudi. C’est un sacré bon livre, je pense que tous les politiques devraient le lire.

 

Si vous organisiez un repas littéraire, quels sont les trois écrivains que vous inviteriez ?

Mark Twain, G.K. Chesterton et Neil Gaiman, parce que c’est un copain et qu’il sait préparer les meilleurs sushis du monde.

 

Et si vous ne pouviez emporter que trois livres sur une île déserte ?

La construction navale pour les Nuls, Les plantes empoisonnées du Pacifique Sud et un bon livre de cuisine sur les fruits de mer.

 

Quel est le pire livre que vous ayez lu ?

Sans doute le premier jet du premier livre que j’aie écrit, mais je crois que je me suis amélioré depuis.

 

Traduction : Mirliton.

par Mirliton