Terry Pratchett

Terry Pratchett: Parler à d'autres singes

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Extraits de l'interview :

« J'adore les engins à vapeur. Même ici en Grande-Bretagne, si un train à vapeur traverse la campagne, il ne gâche jamais la campagne ! Oh, il y a tous les trucs qui font du bruit, mais on n'en tient pas compte. Les chemins de fer à l'ancienne, les locomotives à vapeur, ils ont vécu et ils ont respiré. En effet, l'essentiel avec Raising Steam, c'est que vous avez le prototype, dirons-nous, Iron Girder [NdT : pourrait se traduire par “poutre de fer”, mais Patrick Couton fera mieux, promis], et il prend vie.
Il y a une scène où un voleur arrive pour le saboter et un morceau de son crâne est vu plus tard enchâssé dans le toit. Il a touché Iron Girder à tort. Et les bonnes manières,alors ? Il y a aussi deux forgerons, et ils essayent de fabriquer leur propre locomotive. Ils ne comprennent pas vraiment comment le faire, mais Monsieur Simnel l'ingénieur a travaillé sur les prototypes et il sait comment faire ça bien. Les deux forgerons meurent dans la vapeur, et c'est reparti pour la brume rose. Voilà ce que c'est, la vapeur vivante. Elle fend parfois le métal et enlève la chair des os. Vous devez avoir lu Mark Twain ? Down the Mississippi parle de ça, des vieilles petites chaudières. Quand elles explosaient, c'était sacrément moche. Des bouts de gens partout, enfin, si vous pouviez encore les trouver. »

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« Je veux faire un autre roman avec Tiphaine Patraque, aussi. Avez-vous entendu parler de Steeleye Span ? C'est un groupe de folk anglais, et ils ont mis beaucoup de Tiphaine Patraque dans un album inspiré par L'Hiverrier. Quand vous la verrez à nouveau, elle sera un peu plus vieille qu'elle ne l'était dans le dernier roman, bien sûr, parce que je peux faire ce genre de choses, mais je pense qu'elle va avoir des problèmes différents, désormais. J'écris ces temps-ci dans ce que j'appelle des “carrés de tapis”. J'en fais un peu, je me promène autour, je vois à quoi ça ressemble. J'ai des carrés de tapis dans tous les sens ! Je sais qu'il y a une histoire là-dedans, quelque part. J'en ai l'essentiel dans ma tête, mais je ne sais pas quelle est la fin, bien que je pense qu'elle me la dira quand je serai bon et prêt. Comme le Commissaire Vimaire, Tiphaine écrit son propre dialogue. Enfin, elle ne l'écrit pas vraiment, parce que si je pensais ça je serais à l'asile, mais vous voyez ce que je veux dire. »

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« Je veux vivre dans un monde où j'irais au bureau et je dirais : “Affiche le travail que je faisais hier et passe-moi Dave au téléphone.” Et l'ordinateur me répondrait : “Oui, Terry, je vous donne le dernier fichier que vous écriviez hier et je pense que vous voulez dire Dave Busby parce qu'il s'agit du Dave auquel vous parlez le plus souvent.” Malheureusement, la technologie ne m'a pas encore emmené là, mais au moins quand je passe la porte du bureau, l'ordinateur démarre et Word est déjà à l'écran, attendant que je commence à parler. Ce n'est pas difficile à faire. Nous sommes des singes, donc parler à d'autres singes vient naturellement. Certaines personnes disent qu'il n'y a aucun charme à dicter. Au diable avec ça, c'est là sur la page. Vous pouvez écrire beaucoup, et la beauté de ce processus, c'est que c'est tellement facile à arranger et à retravailler si vous n'aimez pas. »

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« Nous n'avons pas parlé de mon Alzheimer. Ça ne m'embête pas du tout. Je veux dire, je l'ai. Mais plein de meilleurs auteurs que moi, nés à peu près au moment où je suis né, sont morts. Vous vous souvenez de David Gemmell ? Il est mort du cancer pour avoir beaucoup, beaucoup trop fumé. En fait, il y a un moment où je faisais un spectacle en Australie, et il en faisait un en Nouvelle-Zélande, et nous nous étions finalement rencontrés quelque part dans la cambrousse. Nous nous promenions, et il m'a dit qu'il allait mourir, et qu'il allait mourir parce qu'il avait trop fumé. J'ai dit : “Bordel, Dave, ne fume pas, pour l'amour de Dieu !” Il a dit : “Je ne peux pas. Je ne peux pas arrêter de fumer.”

« On m'avait dit que l'ACP, la forme rare d'Alzheimer dont je souffre, a été appelé la Rolls Royce de la maladie. Je ne voulais pas rencontrer d'autres malades, mais j'ai finalement capitulé, et c'était amusant, parce que nous pouvions tous rire de notre situation difficile. Nous pouvions rire des petites choses idiotes que personne d'autre n'oserait trouver drôles. La dernière fois que j'étais à une réunion, je leur parlais de Talking Point et de comment j'ai continué à travailler. L'un des gars est un chirurgien à la retraite, et le jour où il a découvert qu'il avait une ACP, il a juste dit : “Non, je ne peux plus faire ça.” Il s'est rendu à l'évidence tout de suite. Je me sentais désolé pour lui.

« Mais j'ai l'ACP de Terry Pratchett. Vous voyez, il semble que chaque ACP est subtilement différente. La mienne semble être très bonne à me laisser utiliser l'ordinateur pour écrire. Je me souviens que quand Douglas Adams est mort, j'étais en Amérique. J'ai pensé “Il était si jeune !” Il y a eu tellement de morts. S'inquiéter parce qu'on a une ACP est idiot... tôt ou tard quelque chose vous aura. Je suis juste reconnaissant de pouvoir continuer et avec l'aide de Rob, mon assistant depuis de nombreuses années, tout parait assez normal. »

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« Le truc avec la question de mourir dignement, c'est que tout le monde meurt, et que personne ne veut mourir salement. D'une certaine façon, pouvoir mourir au moment de son choix est ce qui sépare un homme d'un animal. Dans l'Oregon, par exemple, j'ai compris que les gens reçoivent une potion magique, et peuvent l'utiliser dans leur propre maison quand ils sentent que le moment est venu. Le détail intéressant, très intéressant selon moi, est qu'ils ont le truc sous la main. C'est dans le placard, mais un très grand nombre d'entre eux meurt sans jamais l'avoir utilisé, bien qu'ils aient eu les moyens de le faire. Chaque jour ils ont trouvé une raison de vivre. En Grande-Bretagne, on a des gens avec le syndrome d'enfermement, très mauvais, très cruel, signifiant que tout leur monde est uniquement dans leurs têtes. Ils veulent mourir, mais les autorités ne les laisseront pas. Nous avons vu quelques scènes particulièrement horribles. Un homme a fait une grève de la faim, prenant contrôle de sa vie de la seule façon qu'il pouvait. La faim peut être un moyen vraiment horrible de mourir. Si quelqu'un est sain d'esprit – et c'est assez facile à découvrir – et que vous savez ce qu'il veut, et qu'il a fait la paix avec son Dieu et sa famille, alors laissez-le mourir s'il le veut. C'est sa vie, c'est donc sa mort. »

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par BaronBreton