Terry Pratchett

Terry Pratchett : "Doctor Who était une valeur sûre pour l'heure du thé du samedi"

"Les Docteurs allaient et venaient, mais pendant 26 ans cela faisait partie du patrimoine et de la mémoire collective de ce pays."

2013-12-04-drwho-terry-itw

J'étais là au début. C'est ce dont je me souviens – regarder le premier épisode deux fois, à cause de la demande du public et de cette sale histoire avec le grassy knoll [NdT : talus herbeux, il s'agit de Dealey Plaza, lieu de l'assassinat de JFK]. Et je me souviens de l'apparition des redoutables poivrières, et du moment où les premiers compagnons sont partis – cette étrange petite-fille et ces remarquables professeurs qui acceptaient tout sans sourciller, y compris le voyage dans le temps et une cabine de police plus grande à l'intérieur – et nous avons réalisé que dans le monde jusqu' alors étonnamment inoffensif de Doctor Who, les choses pouvaient changer. Ils ont à peine été mentionnés par la suite, autant que je m'en souvienne. Et la série avançait. Jusqu'au grand moment décisif, la décision qui propulserait la série pendant 50 ans : le changement de personnage principal, la première régénération. Il est facile d'oublier maintenant à quel point ce moment a été révolutionnaire . Notre héros meurt – et la série continue, un personnage différent avec des tics différents, mais d'une certaine façon toujours le même homme.

J'avais 18 ans quand Patrick Troughton a pris la relève de William Hartnell, et d'autres choses – des choses folles, confuses, excitantes, comme de l'alcool, des filles, des Daleks... non attendez, pas eux – sont arrivées. Mais je regardais toujours quand je pouvais, et certains de ces moments m'accompagnent toujours. C'est curieux, Doctor Who : ça fait partie de l'ADN de la Grande-Bretagne depuis tant d'années que, même si vous ne l'avez pas regardé religieusement, vous en savez probablement davantage à son sujet que vous ne le pensez. Les Daleks, les Cybermen, plus grand à l'intérieur... tout le monde sait de quoi vous parlez. Et ça a toujours été une valeur sûre pour l'heure du thé du samedi avec la famille. Les Docteurs allaient et venaient, mais pendant 26 ans cela faisait partie du patrimoine et de la mémoire collective de ce pays. N'importe qui de mon âge ou plus jeune a été éduqué, façonné par la série, au moins dans une certaine mesure. Pour beaucoup pendant ces années, c'était leur premier contact avec la science-fiction, et son influence est d'une portée considérable. Des générations d'auteurs, de scénaristes, d'acteurs et de rêveurs ont trouvé leur moyen de fuite dans les couloirs déglingués et les monstres de polystyrène de cette institution durable.

Et puis c'est parti. J'avais regardé quelques épisodes avec ma fille, mais ce n'était plus pour moi, et parfois la série souffrait d'un manque de budget et d'attention manifeste de la BBC. J'étais attristé pour les enfants qui grandiraient sans cette folie réconfortante dans leurs vies, leur disant qu'on peut être bon, intelligent et sauver le monde, et que vous n'avez pas à brandir un pistolet pour accomplir ces choses-là. Mais la roue tourne et toute chose doit arriver (après un bégaiement divertissant mais ridiculement américain avec Paul McGann) et c'était là, de retour le samedi soir, le mec bizarre avec la cabine téléphonique qui voyage dans le temps, vivant des aventures et sauvant le monde.

Et je l'ai regardé, et c'était super. Ça m'a rappelé mon enfance, ce qui est toujours une bonne chose à mon âge. Mais, enfin, on avait un Docteur qui pouvait jouer – et je veux dire qui pouvait vraiment jouer. Oh, ce n'était plus de la science-fiction (est-ce que ça en avait jamais vraiment été ?), il y avait trop d'agitations de tournevis, de vols de vaisseaux spatiaux ressemblant au Titanic et de « le monde a été sauvé parce que ». Pas parce que quelque chose qui faisait sens, bien souvent, juste parce que.
Ce n'est pas de la SF, pas vraiment – c'est inventons-ça-au-fur-et-à-mesure. Mais c'est parfait, puisque la série n'a jamais vraiment prétendu être plus que ça. Et les derniers acteurs ont été merveilleux, revenant vers le vieil homme ronchon qui a lancé tout ça il y a 50 ans. Et les Daleks sont toujours effrayants, ce qu'on ne peut pas dire de beaucoup d'aliens dessinés il y a un demi-siècle. J'aime le fait qu'il y a des enfants qui apprennent que la vie peut vous emmener n'importe où, que n'importe quoi peut arriver, et que ça peut être fantastique. Mais aussi que, parfois, la vie s'éloigne de même. Le héros peut échouer, ou mourir, et nous n'avons pas tous un mouvement de main magique pour nous régénérer. C'est une leçon importante.

par Leïa Tortoise