Terry Pratchett

Interview The Carpet People par Cory Doctorow (Boingboing.net)

Cory Doctorow, originaire du Canada, travaille pour Creative Commons et milite à l'Electronic Frontier Foundation, et a été boursier à l'université de la Californie du sud. Il est co-auteur du célèbre blog BoingBoing, qui reçoit plus de trois millions de visiteurs par mois. Son roman de science-fiction a remporté de nombreuses récompenses, et son roman jeunesse Little Brother est resté sept semaines sur la liste des best-sellers du New York Times.

Voici son interview de Terry Pratchett (qui a également été reprise en version abrégée sur la page de The Carpet People sur Amazon).

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Cory Doctorow : Vous avez tenté pas mal de pistes dans la construction de mondes où des millions d'histoires pourraient se dérouler - The Carpet People/Le Peuple du tapis, Truckers/Le Grand livre des gnomes et, enfin, le Disque-Monde. Est-ce le détachement quasi-total du Disque à notre monde qui lui procure cette longévité ?

Terry Pratchett : Ce n'est pas notre monde, mais d'un autre côté, ça en est très proche. Le Disque pioche dans ce monde tout le temps, vous montre des morceaux de l'univers familier dans une nouvelle lumière. Est-ce que ça lui donne de la longévité ? Si vous le dites.

Cory D. : Quel est le secret des profondeurs insondables du Disque-monde, et y'a-t-il quelque chose qui manque à un gros monde quand on le compare à un monde plus petit (en plus d'un sens), comme le Tapis ?

Terry P. : On connait la Terre, on connait un tas de choses sur le système solaire. Quand vous faites du Disque-monde, vous, l'auteur, vous pouvez plus ou moins changer n'importe quoi si vous le souhaitez, si vous pouvez l'insérer. Ca veut dire que vous êtes dieu, et c'est une grande responsabilité.

En tant qu'écrivain, vous pouvez prendre des bouts de l'univers et les mettre dans votre propre nouvel univers. En travaillant dans le Disque-monde, vous utilisez le mot sandwich, et vous vous dites: "Est-ce que je peux faire ça ? Maintenant il faut que je trouve une raison pour qu'un sandwich soit un sandwich - dans notre monde, le mot vient du nom de son inventeur, le comte de Sandwich. Peut-on avoir son propre univers et avoir quand même des sandwiches ?" Vous devez tout faire vous-même et décider si vous avez besoin d'ouvrir la porte de notre réalité au même moment.

A partir du moment où le Disque-monde a commencé à bouger, pour ainsi dire, il a commencé à bouger de son propre gré, parce que j'écrivais un roman du Disque-monde, et ce roman avait besoin que ceci et cela soient disponibles, ou n'importe quoi, et ça veut dire que la fois suivante, ça existe dans le Disque-monde et le truc grossit. Et je dois dire que ça grossit bien plus que la taille d'un tapis - mais attention, c'est possible qu'il n'y ait quasi rien dedans.

Je suis en train de terminer Raising Steam, dans lequel le chemin de fer arrive à Ankh-Morpork, et tout plein de choses doivent être faites et découvertes avant d'arriver en haut de cette pyramide. Vous ne pouvez pas avoir de vaseline avant que quelqu'un ait inventé autre chose. Il faut créer et comprendre beaucoup de choses avant de pouvoir avancer. Et donc, comme je travaille sur le Disque-monde presque tout le temps, ça grossit parce que j'en ai besoin.

Cory D. : The Carpet People/Le Peuple du tapis était votre premier roman, et maintenant le 40ème livre du Disque-monde est sur le point de sortir. Pensez-vous que vous auriez pu nous faire rester dans le Tapis aussi longtemps ?

Terry P. : J'allais dire "non", mais en fait je me demande... Si l'idée avait marché, je ne sais pas. Je ne sais vraiment pas. Mais comment ça aurait été ? Le peuple qui vit dans le Tapis est assez tribal. Qu'est-ce qui se passerait si... Vous me faites réfléchir !

Cory D. : Au contraire, j'ai l'impression que Dodger pourrait être le début de sa propre série, avec des personnages de l'Angleterre de Dickens - pensez-vous que le monde de Seven Dials [NdT: quartier de Londres] aurait assez de matière pour faire carburer la machine Pratchett dans autant de livres ?

Terry P. : La réponse est oui. Parce que tout est là. Les gens que croise Dodger [NdT: Roublard] sont réels, les endroits où il va sont réels, et tout ce que j'ai à faire c'est de rajouter cette petite touche de fantasy, c'est-à-dire Dodger lui-même. La reine Victoria était réelle, même si c'est dur à croire - et elle est gratuite, pas besoin de payer pour l'utiliser. Il y a tout un tas de gens que Dodger aurait pu rencontrer. Je suis sacrément certain qu'il va rencontrer Darwin ou son grand-père (plus probablement) à un moment ou à un autre.

Si je me lance, il n'y a pas de limites, je peux le faire continuer longtemps, je pense. J'en connais un bout. Je sais comment ils parlaient, je connais l'histoire. Ce n'est pas très grave si je rajoute un peu de fantasy pour faire monter la sauce. On peut aller dans le monde de "Et si ?".

Cory D. : Une telle part de votre oeuvre traite de la légitimité de l'autorité. Vous écrivez beaucoup de scénarios de type féodal, mais vous semblez aussi être un type qui a beaucoup de sympathie (et de suspicion !) pour la règle de la majorité. Les sorcières gagnent en autorité par l'astuce et la compassion (Nounou Ogg), par le savoir et la force de la volonté (Mémé Ciredutemps). Les rois règnent par droit divin et par compassion pour le pays, Vétérini dirige par sa capacité à contrôler les factions de la ville. Le Peuple du tapis est imprégné des thèmes de qui doit régner et pourquoi. D'où l'autorité légitime vient-elle ?

Terry P. : Du peuple ! Le seul problème est que le peuple peut être un peu stupide - je le sais : je suis quelqu'un du peuple, et je suis assez stupide.

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Le seigneur Vétérini est cette chose merveilleuse : un dirigeant sensé - c'est pour ça qu'il est si populaire. Tout le monde râle contre lui, mais personne ne voudrait tenter de voir comment ça se passerait s'il n'était pas là. J'aime bien Vétérini. Je n'ai rien contre l'autorité, mais pas l'autorité autoritaire. Après tout, le conducteur du bus a le droit d'être le chef du bus. Mais s'il conduit mal, il ne sera plus conducteur de bus du tout.

Maintenant, un développement intéressant de tout ceci est la question de la position de l'écrivain vis-à-vis de l'autorité.

Un journaliste regarde l'autorité comme une cible évidente. On ne tire pas forcément, mais on la garde dans le viseur. Depuis que j'ai trempé dans le journalisme, je ne peux pas le séparer de ma nature de romancier, et je pense personnellement qu'on regarde l'autorité avec défiance (au moins). L'autorité doit être défiée à chaque pas. On défie l'autorité pour qu'elle reste sur le qui-vive.
Vétérini est toujours là parce qu'il n'y a pas assez de gens qui pensent qu'il fait du mauvais boulot ; ils pensent en factions, dans chaque cas. Alors il équilibre le monde. Ce n'est pas que tout le monde est heureux, mais plutôt que peu de monde est malheureux.

Mais vous, Cory, vous avez l'air d'être vous-même un type qui a beaucoup de choses à dire sur l'autorité. D'où diriez-vous que vient l'autorité légitime ?

Cory D. : C'est une question à laquelle j'ai moi aussi beaucoup réfléchi. Je pense que l'autorité juste naît des systèmes qui tombent avec dignité. C'est-à-dire, l'important n'est pas ce qui arrive quand le dirigeant fait quelque chose avec quoi vous êtes d'accord - l'important est ce qui arrive quand l'autorité fait quelque chose de stupide et terrible.

Je suis beaucoup plus intéressé par la chute digne que par le succès fulgurant. Si vous choisissez un chef par des moyens qui incluent une solide surveillance, un mécanisme de mémoire significatif, et un recours à des alternatives (une justice indépendante, par exemple) dans le cas de méfaits importants, l'autorité est légitime, parce que si les choses tournent mal, vous pouvez la remplacer.

Il y a quelque chose qui m'ennuie à propos du seigneur Vétérini. Il est, comme nous tous, imparfait. Si le moindre point de son autorité vient à manquer (à part un soulèvement du peuple), il est susceptible de tomber salement, même si il réussit brillamment.

Ceci dit (et pour revenir à votre question) : la "raison" d'avoir une autorité est de simplifier la tache de se mettre d'accord. Mais la technologie réduit les coûts de coordination et donc sape la gouvernance dans certains cas. En général je refuse de prédire le futur (en me basant sur le fait que les écrivains de SF qui s'essayent au futurisme sont comme des dealers de drogue qui goûtent à leur produit - peu de chances que ça finisse bien). Mais quand on me pousse à le faire, je dis : "Pour imaginer le futur, imaginez le coût de coordination tiré à zéro dans toujours plus de domaines. Maintenant on fait des encyclopédies et des systèmes d'exploitation de la même façon qu'on organisait des kermesses. Et si on pouvait construire des gratte-ciels comme ça ? Des avions ? Des systèmes de contrôle du trafic aérien ?"
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The Carpet People/Le peuple du tapis s'inquiète de lui-même avec beaucoup de questions d'infrastructure et de travail public - un autre thème que l'on retrouve dans beaucoup d'autres des très appréciables romans du Disque-monde, en particulier Going Postal/Timbré et Making Money/Monnayé. En fin de compte, tout se résume aux bâtisseurs, aux casseurs, et aux électrons libres. Maintenant que nous sommes dans une époque d'austérité, quel est à votre avis le futur de l'organisation ?

Terry P. : Vouée à craquer et tomber, je pense parfois. De ce que je vois autour de moi, ce sont les gens qui se débrouillent par eux-mêmes. On sait que le gouvernement est là, mais on sait qu'il n'a pas le réel pouvoir de faire quoi que ce soit, hormis d'embrouiller les choses, alors on bidouille.

Sur la question des constructeurs, des casseurs, et des électrons libres, je dirais que Tiphaine Patraque [qui commence avec The Wee Free Men/Les Ch'tits hommes libres] est une bâtisseuse. Moite von Lipwig [qui commence avec Going Postal/Timbré] est un électron libre, mais aussi un bâtisseur - je pense que les gens peuvent entrer et sortir du rang.
Mon père était mécanicien, peut-être que mon intérêt pour les bâtisseurs vient de là. On fabrique sa propre catapulte. On construit son propre récepteur à cristal. Il encourageait ce genre de choses en moi. Même si c'était dangereux, il trouvait que c'était à moi d'être assez malin pour savoir ce que je faisais. Mes parents avaient le sens pratique. C'est le mot qui manque ici : pratique en tout. La base de l'esprit pratique.
Parfois les choses doivent être démolies - et cela peut être, comme ça l'a été, les portes de la ville. Mais si on parle sans métaphores, je dirais que bâtir est mieux. Parce que c'est intrinsèquement utile.

Et vous, Cory ? Voulez-vous défendre la cause des casseurs ?

Cory D. : Jamais la casse pour la casse. Mais la perturbation, oui, je vais faire ce plaidoyer. Il n'y a aucune vertu dans le fait que chacun d'entre nous utilise les toilettes, mais seulement certains d'entre nous les nettoient. Si demain on inventait une machine qui rendrait le nettoyage des toilettes inutile, ce serait un grand bien, même si ça rendrait aussi inutiles le travail des nettoyeurs de toilettes.

Ca ne veut pas dire qu'une société juste ou attentionnée devrait se débarrasser des nettoyeurs de toilettes. Le combat des Luddites est considéré à tort comme un combat contre la technologie, mais ce n'est pas ça - les Luddites se rebellaient pour dénoncer une différence sur la répartition des dividendes issus de l'automatisation, et non pour objecter contre l'automatisation elle-même.

Kevin Kelly a une merveilleux "boucle robotique" qui fait :

1) Un robot/ordinateur ne peut pas faire ce que je fais.
2) D'accord, il peut faire beaucoup de choses, mais il ne peut pas faire tout ce que je fais.
3) D'accord, il peut faire tout ce que je fais, sauf qu'il a besoin de moi quand il est à court d'énergie, ce qui arrive souvent.
4) D'accord, il fonctionne sans souci, mais j'ai besoin de l'éduquer pour faire de nouvelles tâches.
5) Wow, c'est un travail qu'aucun humain n'était censé faire, mais et moi alors ?
6) Mon nouveau travail est plus amusant et paye mieux maintenant que les robots/ordinateurs font mon ancien travail.
7) Je suis tellement content qu'un robot ne puisse pas faire ce que je fais.

Je ne suis pas si sûr du n°6 : on dirait qu'on améliore un système qui n'accorde une place qu'aux financiers qui investissent dans les robots. Ca ne marchera pas (si les banquiers ont tout l'argent, personne ne peut acheter les choses que produisent les robots).
On a besoin d'un système qui distribue les dividendes issus de l'automatisation ou on finira avec rien du tout.

Une chose que j'ai toujours apprécié dans vos livres à univers féodal, c'est qu'il semble que vous obteniez en quelque sorte le parfait ratio entre vassaux et seigneurs. J'ai toujours le sentiment que pour chaque président de guilde en manteau bordé d'hermine à Ankh-Morpork, il y a mille fermiers et ramasseurs de patates dans une hutte au milieu d'un champ quelque part.
Tant de fantasy semble ne parler que des classes-supérieures - trop de chevaliers, trop de servants. Est-ce que vous réfléchissez sciemment à ​​des considérations politiques et économiques lorsque vous imaginez un monde ?

2013-12-04-carpet-3Terry P. : Je n'ai jamais été très à l'aise avec les seigneurs et les nobliaux, les rois, et les conneries comme ça, parce que ce n'est pas très marrant. Prenez un protagoniste du fond du panier et il aura tout ce qu'il faut pour jouer avec. Alors que les gens haut placés, tout ce qu'ils peuvent faire, c'est, eh bien... je ne sais pas, en fait: je n'ai jamais été aussi haut placé.
Si vous avez affaire à un protagoniste en bas de l'échelle, cela signifie que vous allez vous amuser, parce ce qu'il voudra monter en haut, ou carrément jeter l'échelle.

Et je n'ai jamais ressenti le besoin de faire des seigneurs et des gentes dames mes champions, pour ainsi dire.

A Ankh-Morpork il y a des notables, certains d'entre eux sont stupides, et certains d'entre eux sont utiles et sympathiques, mais c'est un endroit marchand. C'est l'argent qui importe. Et d'où vient-il...?

Cory D. : Damon Knight m'a dit une fois qu'il pensait que peu importait votre talent d'écrivain, vous n'aurez probablement pas grand-chose à dire avant d'avoir vingt-six ans (j'en avais vingt à l'époque et il était mon prof d'écriture aux éditions Clarion - gloups!). Vous avez écrit à propos de votre collaboration avec votre "moi" plus jeune sur la révision du texte de The Carpet People/Le peuple du tapis. Est-ce que vous pensez que le Terry de dix-sept ans avait beaucoup à dire ?

Terry P. : C'est la meilleure question que vous m'ayez posée de la journée!

Je pense qu'il s'est lancé dans cette écriture, et que ce n'était pas mauvais. Et puis il a été assez intelligent pour lire un énorme tas de livre et tous les volumes reliés de Punch. Mais quand j'étais plus jeune, je n'avais pas la colère. Ca donne une perspective. Et un endroit où se placer. Quand on sort de l'adolescence, bien en dehors de l'adolescence, on commence à gagner une sorte de compréhension : on a rencontré beaucoup de gens, entendu beaucoup de choses, tous ces trucs qui signifient grandir. Et à partir de tout ça vient la sagesse, elle peut ne pas être particulièrement bonne au début, mais ce sera une certaine forme de sagesse. Elle conduit à de meilleurs livres.

La série des Tiphaine Patraque est ce pour quoi je voudrais le plus qu'on se souvienne de moi, et je n'aurais pas pu écrire les Tiphaine Patraque quand j'avais dix-sept ans. Je n'aurais tout simplement pas eu les outils.

Mais la question demeure : en tant qu'écrivain de fantasy, est-ce que je peux être un bon écrivain ?
Je ne fais pas de la littérature, je fais de l'écriture - on est payé pour écrire, pour faire de la littérature on a juste des plaques à mettre sur le mur. Je ne m'embête jamais vraiment avec ça. Je ne pense pas que quiconque dans ce genre littéraire le fasse. Ce n'est pas ça qui est vraiment important, c'est ce qu'on fait : on travaille.
Ca arrive d'écrire, c'est ce que je fais. Je suis là, je le fais. J'aime le faire. J'aime être payé pour le faire. J'aime le plaisir.

Être un auteur n'est pas seulement un métier : c'est une vie.

Merci, Cory. Ce fut un plaisir.

Cory D. : Belle conclusion !

Ce fut un plaisir pour moi aussi. Vous avez à coup sûr votre part de plaques sur le mur et une épée amplement méritée faite en pur métal tombé du ciel, mais en tant que lecteur de vos oeuvres, ce qui est le plus important pour moi ce sont les livres, pour lesquels je vous suis reconnaissant du fond du coeur.

par Leïa Tortoise