Terry Pratchett

Terry Pratchett : "il n'y a pas d'âge pour la fantasy"

2013-08-29-itw-fantasy-uni-age© Graeme Robertson pour The Guardian

Terry Pratchett et sa compagnie ont pris place dans un coin de l'hôtel White Hart à Salisbury, un repaire de longue date de l'écrivain, qui a une maison juste à la sortie de la ville. Il y a son PA [Personal Assistant], Rob Wilkins, dont la fonction est devenue plus exigeante depuis que Pratchett a annoncé en 2007 qu'il a un début d'une forme rare d'Alzheimer, sa publiciste, et Mr Boggis, un fan qui se décrit comme "l'assistant de l'assistant". Mr Boggis tient son nom d'un personnage de la série du Disque-monde de Terry Pratchett, il a lu les 39 tomes. Je n'ai jamais découvert son vrai nom.

Il va y avoir un nouveau tome du Disque-monde, "Raising Steam", à l'automne prochain, mais ça a tout l'air d'une industrie : ce mois-ci, Pratchett publie le volume 4 de sa Science du Disque-monde, dont les chapitres de fantasy alternent avec les chapitres étonnamment exigeants de science du Globe-monde [alias la Terre], fournis par les collaborateurs de longue date de Pratchett, le mathématicien Pr Ian Stewart et le biologiste Dr Jack Cohen.

Le postulat Pratchettien est que tandis que le Disque-monde est une entité totalement logique - "plat, circulaire, porté par quatre éléphants fermement campés sur le dos d'une tortue géante nageant dans l'espace et habitée par d'ordinaires humains, mages, sorcières, trolls, nains, vampires, golems, elfes, la fée des dents et le père Porcher" -, le Globe-monde est une petite chose obscure et largement incompréhensible en orbite autour de l'une des 200 milliards d'étoiles dans une galaxie qui est elle-même une des 200 milliards de galaxies [NdT: en fait, il y en a encore plus !]. A quoi sert-elle ? Comment a-t-elle été faite ? Sommes-nous - ses habitants - seuls ? Y'a-t-il un Dieu ? Voici les énigmes que Pratchett et ses co-auteurs explorent.

"C'est utile de sortir de ce monde et de le voir depuis l'angle d'un autre", dit Pratchett. "Il y a beaucoup de science dedans, et comme dit Slartibartfast [dans H2G2 - traduit en français Saloprilopette] : "j'adore la science, mais je ne sais pas faire une équation quadratique." Je n'ai jamais, jamais été capable d'en résoudre une. Je me souviens d'une fois à l'université de Warwick, où Jack et Ian étaient dans tous leurs états parce que je n'y arrivais pas. J'avais très honte."

Donc, en plus d'écrire les chapitres de fiction du Disque-monde, Pratchett est aussi devenu l'exemple de monsieur tout-le-monde qui a du mal avec les théories scientifiques compliquées. Est-il un scientifique frustré ? "Je suis un très gros lecteur de science-fiction, dit-il, et à l'époque où j'allais dans les bibliothèques, c'était de la bonne science-fiction, écrite par des gens qui connaissaient leur science."

Pendant son adolescence, Pratchett écrivait de la science-fiction et participait à des conventions. "A la toute première convention où je suis allé, j'ai rencontré Arthur C. Clarke, Mickael Moorcock, John Brunner, et tous ceux qui étaient là. C'était comme si vous alliez voir les maîtres immortels, et que vous réalisez soudain qu'ils sont des écrivains de science-fiction et qu'ils sont des êtres humains autant que vous, et donc qu'il n'y a aucune raison pour que vous ne puissiez pas être un écrivain de science-fiction."

Pratchett était enfant unique dans une famille de la classe ouvrière à Beaconsfield, dans le Buckinghamshire. Né en 1948, il a grandi dans les fiévreuses années 60, quand les débuts du voyage dans l'espace coïncidaient avec un âge d'or de la science-fiction. "Ma mère était assez exigeante, avant que l'exigence soit à la mode, et c'est elle qui m'a fait écrire." Elle était d'origine irlandaise et aimait raconter des histoires - un don qu'elle transmit à son fils. Il dit que sa vie peut être résumée en une seule phrase : "Terry Pratchett, un écrivain du début à la fin."

Malgré l'exigeance de sa mère, il était en échec scolaire. "Je n'arrivais pas à m'entendre avec le directeur, et il n'arrivait pas à s'entendre avec moi. Il voulait vraiment que les années 60 n'arrivent pas, et bien sûr nous les garçons étions tous très contents que les années 60 soient là." Pratchett était-il d'un naturel rebelle ? "Non, dit-il, d'un naturel râleur." Il est, pourtant, satisfait de s'être fâché avec le directeur. Ca lui a fait quitter le système scolaire à 17 ans pour devenir journaliste à Bucks Free Press, le parfait apprentissage pour un écrivain en herbe. "Le journalisme local est du journalisme, dit-il. Si vous faites quelque chose de travers, ils savent où vous habitez. Vous voyez plus de choses et vous faites plus de choses que vous ne verriez ou feriez jamais dans un journal généraliste. J'ai vu mon premier cadavre à mon premier jour de travail."

Il quitta le journalisme pour un poste de Relations Publiques au Central Electricity Generating Board, mais n'arrêta jamais d'écrire et de lire ; il est un autodidacte qui dévore tout ce qui lui passe à portée de main, et dit qu'il a trois bibliothèques chez lui. "Si jamais le gouvernement met un impôt sur les livres - et je ne resquillerais pas - je suis dans la mouise", dit-il. Ses premiers romans marchaient raisonnablement bien, mais il perça vraiment au milieu des années 80 avec le Disque-monde ; 2013 marque le 30ème anniversaire du premier tome de la série, The Colour of Magic/La Huitième Couleur. A son plus grand soulagement, il fut en mesure de quitter son travail et se concentrer sur l'écriture.

Comment l'idée lui est-elle venue ? "C'est simplement arrivé, dit-il. Ca a commencé comme une parodie pour se moquer de la fiction de fantasy. Mais quand The Colour of Magic/La Huitième Couleur s'est retrouvé épuisé en grand format dès le premier jour, j'ai pensé que j'allais en faire un autre."
Il dit que les livres se sont améliorés au fur et à mesure que la série se développait. "J'étais plus âgé et j'avais fait plus de choses et pensé plus de choses, et j'avais juste plus d'expérience à mettre dedans." Sa satire des livres de fantasy est devenue une satire du monde en général - il dit qu'il a élargi ses cibles "pour [s]'empêcher d'être un homme qui crie après la télé".

Pratchett aime toujours assister à des conventions Disque-monde, et en particulier rencontrer sa nouvelle génération de lecteurs. "Je trouve que ces enfants qui ont été élevés par deux fans du Disque-monde sont un peu comme les Coucous de Midwich [NdT : titre originel du livre de John Wyndham rebaptisé "Le village des damnés" d'après le titre des deux films qui en ont été tirés en 1960 et 1995] - brillants comme des boutons de bottines." Il apprécie aussi le fait que ses lecteurs soient de tous les âges. "Il n'y a pas d'âge pour la fantasy. Vous pouvez commencer à la crèche, et ça vous suit jusqu'à la mort."

Qu'est-ce qui unit les lecteurs du Disque-monde ? "Ce sont des heureux découvreurs, dit Pratchett, des collecteurs de choses intéressantes qu'on ne s'attendait pas à voir. Ca s'applique aussi à la plupart des mordus de science-fiction." Il dit qu'ils sont aussi souvent ouverts d'esprit, et que ce n'est pas un hasard si le premier baiser inter-racial à la tv arriva dans Star Trek. "Ca va avec ce qu'est la science-fiction, c'est-à-dire des gens qui sont des gens et qui ne se soucient pas de quelle forme, taille ou couleur vous êtes. C'est dur de lire beaucoup de science-fiction et d'être sectaire."

Pratchett refuse d'être mis à genoux par sa maladie, et sa production est plus forte que jamais, bien que depuis quelques temps il ait des difficultés à taper au clavier : il dicte à son ordinateur et ensuite arrange le texte. "Je suis à un âge où tous mes contemporains oublient où ils ont laissé leurs clés de voiture, et je barbote toujours bien joyeusement", dit-il. Il peut être distrait, et il s'interrompt à certains moments pendant l'interview pour chercher un mot ou le fil d'une pensée, mais il dit que son état reste gérable.

Il a été suggéré qu'à un moment sa fille, Rhianna, qui est scénariste de jeux vidéos, pourrait prendre le relai de la série du Disque-monde. "Ca dépendra entièrement d'elle, dit Pratchett. Elle se débrouille très bien par elle-même." Il pense aussi à la survie de sa création en vidéo, et avec Rhianna il a récemment lancé une société de production, Narrativia, pour pallier à la surprenante absence de films du Disque-monde. "Hollywood est toujours intéressé, dit-il, mais Hollywood est plein à ras bord de gens qui ont le droit de dire non et seulement une ou deux personnes qui peuvent dire oui. On peut mourir en attendant Hollywood."

Pratchett est protecteur par rapport au genre de film qui pourrait être fait : il dit qu'il a été écarté deux fois. "Si du Disque-monde est fait, ça doit être le mien, pas le leur, dit-il. Il n'y en a que pour l'argent, à Holywood, mais de combien d'argent aurais-je besoin quand ce que je veux vraiment est que ce soit fait correctement ? Ca se fera - un jour. Et avec Narrativia protégeant mes intérêts créatifs, je sais que ça sera fidèle à mes mots."

Malgré tout ce discours sur la protection de son héritage, Pratchett n'a pas l'intention d'aller où que ce soit dans l'immédiat. "Il faudra qu'ils me tuent avant que je parte", plaisante-t-il. Mais quand son temps sera venu, il l'acceptera aussi stoïquement que ses parents, qui ont toujours insisté pour traiter la mort comme une chose de la vie, et pas comme un tabou. "Ce n'est pas morbide de parler de la mort, insiste-t-il. La plupart des gens ne s'inquiète pas de la mort, ils s'inquiètent d'une mauvaise mort."

Pratchett soutient le suicide assisté, pour que les malades graves en phase terminale puissent recevoir le genre de mort paisible que ses parents voulaient. "La mort est le point commun de l'humanité, dit-il. Tout le monde meurt. Rendez-la la meilleure possible quand vous y êtes, mais ne vous souciez pas de son arrivée - parce que finalement vous ne pouvez rien y faire." Sur le Disque-monde, la Mort est un personnage intéressant, sympathique, parfois drôle, très loin de la sinistre Faucheuse - et Pratchett ne voit pas de raison de changer de point de vue ici sur le Globe-monde.

par Leïa Tortoise