Terry Pratchett

Terry Pratchett à propos de Dodger, sa maladie, et bien plus encore

2012-111-16-terry-itw-avclub
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Pendant une courte tournée aux U.S.A. pour la promotion de Dodger, Pratchett est venu au A.V. Club pour parler de Narrativia, de ses nouvelles méthodes de travail, de pourquoi il ne voudrait pas revenir aux anciennes, et de son absence de regrets pour avoir rendu sa maladie publique. Oh, et aussi une façon vraiment méchante de jouer avec un pointeur laser.

The A.V. Club: Quand je vous ai interviewé pour la première fois il y a 12 ans, je vous ai demandé: "Quelle est la suite pour vous ?" et vous avez aussitôt énuméré vos projets pour vos huit livres suivants. Est-ce que vous avez toujours ce genre de file d'attente dans votre esprit ?

Terry Pratchett: C'était vraiment huit livres, ou c'était une exagération pour faire de l'effet ?

A.V. Club : Non, vous avez vraiment étalé un planning pour vos nombreux prochains livres, et vous l'avez tout à fait suivi.

T.P. : D'accord, laissez-moi réfléchir. Si je survis... C'est quelque chose que ma mémé disait. Est-ce que votre mémé disait des trucs comme ça ? Si je survis, quand je serai de retour chez moi, je vais continuer à écrire ma moitié de La Longue Terre 2. Dès que ça sera fini, j'ai un grand tas du prochain Disque-monde à venir. Comme chacun sait, la plus grande partie de mon travail se fait sur le deuxième jet. Mais j'aime faire ça, parce que je fais le deuxième jet très rapidement.
Et certaines personnes, moi y compris, aimeraient me voir ensuite écrire une suite à Dodger, parce que je sais qu'il y a au moins une très bonne suite à en faire.

Mais en même temps... Il y a très, très longtemps, j'ai eu envie de faire un livre de football dans le Disque-monde, manifestement. Et j'ai travaillé dessus pendant un long moment, et je me suis rendu compte que je ne pouvais pas... Je ne planifie pas vraiment. Je suis plutôt intuitif sur ces choses-là. Je vois juste comment le truc entier peut se faire. Et très, très souvent, ça marche vraiment. Pour quelques-uns parmi les meilleurs. Si j'abandonne le commissaire Vimaire à lui-même et que je laisse nous dire ce qu'il pense, c'est bien mieux que si je lui met mes mots dans la bouche. Dans Snuff/Coup de tabac, Vimaire est tout le temps sous les projecteurs. Tout ce que je fais c'est dépeindre dans quoi Vimaire va être. On sait comment il est, on sait comment il pense, on sait quel genre de personne il est.
Donc tout ce que j'ai à faire c'est de déplacer son pion ici et là sur le plateau, et Vimaire fera tout. Et de temps en temps il sortira des choses auxquelles je n'avais pas pensé avant pile le moment où elles devaient être dites. "Je remercie ma Dame Narrativia pour ses faveurs octroyées."

Et donc, pour en revenir au livre sur le football, je l'ai laissé après, oh, environ quelques centaines de mots écrits, et puis beaucoup plus tard, quelque chose dans ma tête a fait "Ping !" et j'ai dit: "Je sais comment le faire ! Je sais où est l'intrigue, et ce n'est pas là où je pensais." Je cherchais l'intrigue à un endroit évident, et elle n'y était pas ; elle se cachait ailleurs. Et cela devint Unseen Academicals/Allez les mages.
Maintenant, j'ai un autre truc de ce genre, sur ce que j'appelle mon "étagère à malices". Il y a un joli tome du Disque-monde, et une grande partie en est déjà faite, et il y a quelques personnages chics, d'autres vraiment infects, et des trucs géniaux. [il chuchote] Mais il n'y a pas de p'tin d'intrigue. Il n'y a pas de p'tin d'intrigue ! Je m'amuse tellement avec les interactions de ces personnages.

A.V. Club : Est-ce que c'est typique de vous ? D'habitude, est-ce que les personnages arrivent avant l'intrigue, ou bien de quelle façon ça se fait généralement ?

TP: Eh bien, les personnages sont l'intrigue. Ce qu'ils font et disent et les choses qui leur arrivent sont, en un sens, ce qu'est l'intrigue. On ne peut pas prendre le personnage et l'intrigue séparément, vraiment. En fait, avant-hier, j'ai pu m'asseoir un moment avec mon agent et elle m'a dit: "Parlez-moi de ce mois-ci et comment ça se passe." C'était comme être en face de votre professeur, et j'ai commencé à marmonner. Et le marmonnement disait: "Tout va bien, et je sais comment ça vient, parce que celui-là, et puis ça, et ce bout-ci, dont je ne pensais pas qu'il était important, devient maintenant de plus en plus important. Et alors le gentleman l'aidera à faire ce genre de chose, et... [marmonnements excités]". Tout est là, pour le plus gros, mais il faut que je modifie beaucoup de ce que j'ai fait, alors ce n'est pas si presque fini que ça en a l'air. Ma femme dit que j'intrigue pendant mon sommeil.

A.V. Club : On dirait que vous travaillez à quatre choses à la fois, dans votre tête, la plupart du temps. Est-ce que c'est nécessaire d'avoir cette aide du subconscient pour tout garder dans le bon sens et faire avancer chaque partie ?

TP: J'en sais foutrement rien. C'est juste comme ça que je fais. Quand on travaillait avec Steve [Baxter] sur La Longue Terre, il n'y a eu qu'à peu près trois fois où on a été ensemble. Parce qu'on décidait: "Tu fais cette partie sur ça, et tu fais cet autre bout", et ensuite quelque chose de très sympa se déroulait. J'étais très content de ça, parce que se passait pareil quand je travaillais avec Neil [Gaiman].
Quand on faisait le dernier vendredi de La Longue Terre, on avait vraiment envie de le remettre à l'éditeur ce jour-là, et l'éditeur était là, et d'une manière ou d'une autre, pendant cette dernière après-midi, on a abattu beaucoup de boulot. Il nous a semblé que tous les morceaux... C'est comme une explosion, mais à l'envers. Et à un moment, Steve a dit: "ça c'est un bon passage". Il aimait une phrase en particulier que j'avais mis dedans. Et je lui ai dit: "je croyais que tu l'avais écrit". Et il se passait exactement la même chose quand [Neil et moi] on travaillait sur Good Omens/De bons présages. En fait on se titillait l'un l'autre pour nos parts de travail, alors tôt ou tard ça devenait notre part à tous les deux à la fois.

A.V. Club : Vous disiez que la plus grande part de votre travail est faite sur le deuxième jet. Comment faites-vous la relecture, ces temps-ci, étant donné la manière dont vous travaillez ?

TP: Pas le deuxième jet. Je veux dire, le premier jet peut avoir pas mal de morceaux emmêlés. Souvent, je travaille un peu en haut et en bas du manuscrit, en quelque sorte. Parfois j'allais plus loin que moi-même pour voir ce qui allait se passer ensuite, pour être sûr que ça convenait avec ce qui allait se passer là. J'ai toujours eu le concept entier présent dans mon esprit. Comme je fais maintenant ? Tout d'abord, comme j'utilise TalkingPoint et Dragon Dictate, je le balance dans l'ordinateur. Vous connaissez Dragon Dictate ? C'est de la synthèse vocale.

Je m'assois là les yeux fermés, et j'écoute Rob, mon assistant personnel, ou quelqu'un de la maison d'édition, lire ce que j'ai écrit. Ce qui est, si vous avez les moyens de vous le permettre, l'une des meilleures techniques possibles. Ca devient vivant à l'oral, et ça fait ressortir d'autres choses. Des petites erreurs que vous n'aviez pas remarquées. Même si je pouvais revenir au clavier, je ne le ferais pas. On est des singes. On aime discuter. Discuter ne nous coûte rien.
Alors on peut faire une page entière, la regarder, "j'ai pas fait ça comme il fallait". La jeter, la refaire, y mettre les petits trucs qu'on pense nécessaires. C'est pas important. C'est juste des paroles. Ca ne signifie rien. Alors qu'au bout d'un moment, taper au clavier peut vous porter sur les nerfs.

Et sur ce deuxième jet, c'est surtout le travail du livre. Parce qu'à ce moment-là il est fluide. Et une grande part du troisième jet revient à rendre la fin bonne. Souvent je ne suis pas sûr de ce que la fin va être, parce que j'aime qu'elle soit une surprise. Si je fais ça bien, ça sera la bonne fin. Et jusque là, ça ne m'a jamais fait défaut. C'est un peu comme l'homme assis dans la poubelle et jouant de la trompette sous l'eau. Et ça marche. Ca marche absolument. Je pense que Coup de tabac est l'un des meilleurs livres que j'aie écrit. Et tout ce que j'ai vraiment fait, ça a été de connaître parfaitement la tournure d'esprit du commissaire Vimaire, de l'énerver, et de lui présenter un problème. Un tour au Casting Central pour les autres personnages, et puis Dame Narrativia a ajouté en cours de route les petits trucs qu'on n'avait pas prévus.

A.V. Club : Y a-t-il eu un processus de préparation pour écrire Dodger ? Avez-vous revisité Charles Dickens, ou Henry Mayhew, ou une autre de vos inspirations ?

TP: Oh, bonne question. Pendant ma pré-adolescence, j'ai lu à peu près tous les numéros du magazine Punch. Tous les écrivains ayant un minimum de distinction en langue anglaise, et j'y inclus aussi bien l'Amérique que l'Angleterre, ont écrit à un moment ou à un autre pour Punch. Jérôme K. Jérôme, qui a écrit Trois hommes dans un bateau, j'ai adoré. J'ai été très impressionné quand j'ai lu un texte de Mark Twain dans Punch, et que j'ai réalisé qu'en dépit du fait qu'ils vivaient sur des continents différents, Jérôme K. Jérôme et Mark Twain avaient le même genre d'attitude laconique, décontractée, "l'espèce humaine est complètement stupide, mais assez intéressante". Ils parlaient presque avec la même voix.

Et quand on est un ado et qu'on remarque ça, c'est quelque chose de génial. Donc j'avais lu tout Punch depuis les débuts de l'ère victorienne jusqu'aux environs des années 1960, et ça veut dire que j'ai lu les meilleurs textes de certains des meilleurs satiristes, et bien sûr des meilleurs écrivains, qui existaient. Et vous savez, si vous voulez être forgeron, vous allez observer un forgeron au travail, et vous déduisez ce que fait le forgeron.

Mais par-dessus tout ça, j'ai picoré un sacré paquet de trucs victoriens, ce qui s'est avéré très utile pour Dodger. Et à l'époque où Neil était presque tout le temps en Angleterre, on allait souvent dans les vieilles librairies et bouquineries. J'ai des étagères entières de livres d'argot victorien, ce genre de choses. Divers livres de l'ère victorienne, qui vous disent des choses qui sont incroyables, dont vous n'avez jamais entendu parler avant.
Toutes ces choses, vous piquez juste dedans, comme on pique dans les poches. A cause de Dame Narrativia, vous sifflez et elles sont là.
Par exemple, St. Nevers' Day [NdT: "jour de la St Jamais", équivalent de notre Saint Glinglin], c'est dans la langue anglaise depuis un sacré moment, certainement pendant l'ère victorienne. "Tu peux me prêter une pièce de six pence ? Je te la rendrai au St. Nevers' Day", ce qui évidemment voulait dire jamais. Et ça a été utile pour Dodger.
[Le personnage de] Mrs. Holland est inspiré d'une femme ayant réellement existé, qui tenait un bordel. J'ai déterré ce que je savais d'elle et j'y ai ajouté d'autres trucs qui collaient bien, et elle était là. Dickens était facile, parce que c'est facile de capturer le ton de Dickens une fois que vous l'avez lu. Il a une voix claire, et en fait, il était un reporter ; il était un journaliste. Il y a un passage dans Dodger où Dickens s'assure que Dodger ne va pas aller voir d'autres journalistes [pour raconter son histoire]. C'est le genre de choses qu'un journaliste dit, et que Dickens aurait dit dans des situations similaires.

A.V. Club : Est-ce que tout ça était présent dans un coin de votre esprit, ou bien êtes-vous revenu dessus et en avez relu une partie pendant que vous étiez en train d'écrire le livre ?

TP: C'était presque tout des choses que je savais. Je crois qu'on a vérifié une fois certains trucs comme où vivait Mayhew, qui étaient les directeurs de Bedlam à l'époque. Mais pour le plus gros, je me souvenais plutôt bien de tout. C'est l'éclate ; comme quand on a passé sa vie à marcher le long du rivage en cherchant des coquilles, et que soudain on trouve une coquille dans laquelle il y a vraiment une perle. [rires]

A.V. Club : Certains ont qualifié Dodger comme une forme de fanfiction, parce qu'il réunit tous ces personnages—

TP: Est-ce que la fanfiction, ce n'est pas dire: "Oh, j'aime M. Spock, alors je vais écrire sur lui" ? Dites-moi pourquoi c'est de la fanfiction.

A.V. Club : Eh bien, vous réunissez des personnages littéraires et historiques dans une histoire, grâce à votre propre fandom.

TP: Bon, vous n'avez pas vraiment tort là-dessus, mais je ne vais pas dire ça comme ça. Laissez-moi poser ceci: On perd notre passé à nos dépens. On perd beaucoup. Beaucoup de mots sont perdus, des mots merveilleux comme “firkytoodle" [NdT: forme archaïque de ce qu'on pourrait traduire par flirter, allumer...]. "Ne va jamais flirter". Bon en fait tu peux, si tu es marié.
J'ai beaucoup de Victoriennetés. La principale raison pour laquelle j'ai écrit Dodger est que adolescent, j'ai lu London Labour And The London Poor, et c'est une source géniale. Peu importe que des dragons volent dans le ciel ou quoi - beaucoup de victoriennetés tiennent quand même de la fantasy. Je parlais à plein de gens, et: "Vous connaissez London Labour And The London Poor ? - Non, non, non, non." Mayhew, il a parlé avec tout le monde. Il a tout écrit. Et ça nous montre le degré de misère et de privation de ces gens. Personne aux Etats-Unis ne vivait comme ça, pas même les esclaves. Mais les gens oublient.

Une fois j'ai dit à des enfants que mon père aurait serré la main de Wyatt Earp [NdT: personnage historique ayant inspiré des westerns, notamment par sa participation à la fusillade de O.K. Corral]. Et ils ont dit: "Non ! Wyatt Earp date d'autrefois". J'ai répondu: "Mon père aussi".
Mon père avait 9 ans quand Wyatt Earp est mort. Certes, mon père n'est jamais allé aux Etats Unis. Mais ce n'était pas de l'histoire ancienne. C'était plutôt "il y a quelques temps". Mais ce n'est pas comme la Bataille d'Azincourt.

Alors j'ai écrit Dodger, vraiment, pour Mayhew. Pour ce livre merveilleux - il est toujours disponible.
Etant victorien, il n'est pas explicite sur ce qu'il veut dire, mais on voit bien de quoi il parle. C'est tellement génial. Je les ai mis ensemble pour le plaisir de les mettre ensemble. Pour dire aux gens que "vraiment, tout ce qui est dans ce livre est réel, à part l'intrigue".

A.V. Club: Et Sweeney Todd ?

TP: Ce que j'ai fait ici a été de le rendre considérablement plus réel qu'il ne l'était.

A.V. Club : D'où est venue cette interprétation particulière de lui ?

TP: Est-ce que vous avez ici la série des Sharpe [de Bernard Cornwell] ? Sharpe est très bien documenté. Je m'entendrais très bien avec son auteur. Vers la fin des guerres napoléoniennes, les hommes étaient lancés contre les murs. Les hommes se retrouvaient à escalader un gros tas d'autres hommes morts pour atteindre le haut du mur. C'est comme ça que les guerres se menaient à cette époque. Et alors vous vous dites: "Voilà un médecin. Son métier n'est pas de tuer les gens, mais sur le champ de bataille, il tuerait des hommes, parce que ces hommes auraient été déchirés par le canon et hurleraient, et que le rasoir serait là pour les aider à mourir." Et vous vous dites: "Il a dû voir des horreurs sur le champ de bataille, aussi moches que le Vietnam, au moins." Et même pires que ça, parce qu'il n'y avait pas de vraie médecine. Mais il est un médecin. Ce n'est pas ce pour quoi il est fait. Il ne voulait pas tuer les hommes en morceaux ; il était là pour les requinquer. Eh bien, aujourd'hui, on sait combien ça peut rendre cinglé quelqu'un de bien. Et c'est ce qui lui est arrivé. Il avait tout le temps des flash-backs des hommes morts qu'il avait tué.

A.V. Club : C'est un ingrédient très sombre, mais à la fin Dodger se retrouve être une histoire assez romantique.

TP: Pas si romantique. Rappelez-vous, mon personnage romantique doit s'occuper d'un cadavre. Mais il tient au fait que cette morte qu'il utilise, il ne l'a pas tuée. Elle aura des funérailles décentes, et avec de la chance une autre vie sera sauvée.

A.V. Club : Qu'est-ce qui vous a incité au départ à explorer Dodger dans un roman comme s'il était une personne réelle plutôt que comme ce personnage secondaire ?

TP: Je pense que l'idée m'est simplement apparue: "Pourquoi je n'écrirais pas un livre sur le garçon qui a donné l'idée de Dodger à Charles Dickens ?"

A.V. Club : Est-ce que vous vous voyiez vous-même dans Dodger, ou voyiez-vous vos propres expériences dans ce qu'il essaye de faire ?

TP: S'il a des parallèles, d'autres gens vont les voir. Moi pas. Je peux me voir moi-même dans le commissaire Vimaire, parce que j'ai effectivement mis des bouts de moi en lui, parce que je suis un gamin des logements sociaux. Alors d'abord, j'ai eu l'OBE [l'Ordre de l'Empire Britannique]. Bingo ! Pas très longtemps après, une vieille dame est devant moi et agite une grande épée - je suis fait chevalier. C'est la Reine. Elle est plutôt petite. Pendant que ça se faisait, ma mère - je suis si heureux qu'elle ait vécu pour voir ça - était dans un fauteuil roulant tout près de la Reine, avec le même genre de coupe de cheveux. Je me suis dit: "J'espère vraiment qu'on ne va pas les mélanger quand il sera temps de rentrer à la maison." [rires] Ca aurait été beaucoup plus intéressant pour l'avenir du monde.
On se dit: "Comment j'ai fait pour arriver de là à ici ? Qui je suis pour être arrivé de là à ici ? Qu'est-ce qu'il s'est passé ?"

Et Vimaire fait tout ça aussi. Il est assez bourge maintenant. Il a plein d'argent et de patrimoine, et il n'est plus le gars qu'il était. Parfois il a honte de ça, ce qui est en fait plutôt idiot. Voilà ce que nous faisons, à notre grande honte, nous autres écrivains: on extirpe du fin fond de l'estomac ce qu'on a vraiment sur le coeur, et on le met dans la bouche du personnage.

A.V. Club : Vos histoires ont beaucoup tourné autour de Vimaire ces dernières années, en laissant derrière les autres personnages.

TP: Le prochain qui sortira, j'espère, aura un nouveau personnage. C'est bon d'en faire un de temps en temps. Je crois que beaucoup de fans aimeraient que j'écrive sur Vimaire tout le temps. Mais je n'ai pas de projet avec Vimaire dans l'immédiat. J'ai terminé Tiphaine Patraque. Si je continue Tiphaine Patraque, elle fera partie du cycle des Sorcières. Elle est assez adulte maintenant. [Les livres du Disque-monde centrés sur la jeune sorcière Tiphaine Patraque ont été vendus comme des livres jeunesse, alors que les livres sur Mémé Ciredutemps et les autres sorcières adultes sont étiquetés pour adultes.] Au Royaume-Uni, du moins, personne ne se soucie du public pour lequel je suis censé écrire. Ils le liront de toute façon. Les enfants lisent les livres pour adultes, et les adultes lisent les livres pour enfants. Bien sûr, ils sont accessibles aux deux, ce qui est l'avantage de la fiction de fantasy.

A.V. Club : Est-ce que vous écrivez différemment pour un livre qui sera vendu comme jeunesse ou adulte ?

TP: La littérature pour adolescents est tellement proche. J'ai été surpris que mes éditeurs me donnent du pouce levé sur beaucoup de passages de Dodger, en disant: "Les jeunes d'aujourd'hui connaissent les vampires et tous ces genres de trucs". Ce ne sont pas les jeunes qui étaient jeunes quand j'étais jeune.
J'ai vraiment adoré Dodger déguisé en vieille dame qui vient prendre le corps, surtout la manière dont il bat le type qui essayait de filouter une vieille dame. Il fallait que ce soit dans le film. Je me suis dit que le consensus c'est que tout dépend du résultat. Comme dans Le Fabuleux Maurice (et ses rongeurs savants), par exemple. C'est très sombre aussi. Une mère américaine m'a écrit et m'a dit qu'elle lit Le Fabuleux Maurice à sa petite fille. Il y a des passages vraiment durs où les rats se battent entre eux et se tuent. Elle est bouleversée, et la petite fille non. La petite fille lui tapote le genou et dit: "T'inquiètes pas, Maman, ça va tout s'arranger". Parce qu'elle sait que c'est le pacte. On est autorisés à mettre les personnages dans quelque chose de sombre, mais on doit leur permettre d'en sortir.

A.V. Club : Vos livres pour adultes font ça aussi, pourtant. Vos protagonistes doivent vraiment se battre pour leurs victoires, souvent à travers beaucoup de choses très sombres, mais ils s'en sortent toujours à la fin.

TP: Eh bien je suppose que je suis ce genre de type !

A.V. Club : Est-ce que vous pensez différemment à vos livres jeunesse en termes de style, ou est-ce que c'est seulement une question de contenu ?

TP: Au départ, ça m'embêtait beaucoup. Le truc classique. Supposons que je fasse allusion aux Quatre Fantastiques. Quels enfants savent qui ils sont ? Ils doivent les connaître, maintenant, je pense, mais on ne peut pas être sûr. On doit partir du principe que des enfants d'un certain âge ne connaîtront pas certaines choses, ou certains mots. Quand j'étais jeune, j'ai travaillé à la bibliothèque locale. Un jour, j'étais en train de ranger des livres, quand une dame m'a demandé quel genre de livre je pourrais suggérer pour un enfant de 6 ans. J'ai répondu: "Un livre destiné à un enfant de 7 ans". Elle a dit: "Pourquoi ?" et j'ai répondu: "Vous voulez qu'il grandisse". Quand vous étiez enfant, vous avez sans aucun doute lu des livres qui n'étaient pas adaptés à votre âge. Est-ce que vous l'avez dit à votre maman ? Avez-vous compris tous les mots à ce moment-là ? "Pédérastie", j'ai eu du mal avec celui-là. "Ogre", je croyais que c'était "ogg-ree", parce que je ne l'avais jamais entendu prononcer [NdT: en anglais, ça se prononce respectivement "ogueur" et "ogri", un peu comme si c'était en français "malfaisant" prononcé "malfésant"].

J'ai lu des livres de grands parce que je le pouvais dans cette bibliothèque. Je pouvais courir partout et faire ce que je voulais. Je lisais des trucs que les enfants ne devraient pas connaître, mais parce que quand vous n'êtes pas assis avec maman et papa très gênés à côté de vous, vous faites: "Ah, c'est un mot intéressant. C'est intéressant ce truc qu'ils font." Et c'était juste engrangé quelque part là-haut, et tôt ou tard ça ressortait pour se ranger à la bonne place. Je ne pense pas qu'on puisse dire: "Oh, ce n'est pas pour les enfants" avec les mot écrits, comme on le peut avec d'autres choses.

A.V. Club : Vous avez mentionné le passage où Dodger habillé en femme se bat avec un agresseur comme étant dans les plans pour le film. Est-ce que vous espérez voir un film tiré de Dodger ?

TP: On espère toujours. Et maintenant on a notre propre société de prodution. On devrait pouvoir faire quelque chose.

A.V. Club : Votre société de production était initiée pour une série télé - est-ce que vous allez faire aussi des films ? Ou bien voulez-vous adapter Dodger en série télé ?

TP: Si c'était possible de le faire, je pense que je le ferais. Oui, bien sûr que je le ferais, parce qu'on pourrait garder un certain contrôle. Hollywood est très connu pour tout saloper. Avec quelque chose comme Dodger, il faut que ça soit fait comme il faut. Sam Raimi allait faire Les ch'tits hommes libres, vous savez ?

A.V. Club : Oui, et Terry Gilliam allait faire De bons présages. Il y a eu pas mal de projets au fil des années.

TP: Oui, mais en fait Sam Raimi s'était mis dessus parce que le studio voulait que ça soit ce que je ne voulais pas. J'ai parlé avec Sam pendant quatre heures, il avait vraiment bien saisi Les ch'tits hommes libres. Ce qu'il voulait en faire était plus ou moins ce que je voulais aussi. D'après Sam, le studio voulait en quelque sorte le rendre plus "Disney". A chaque fois que Tiphaine Patraque faisait quelque chose de bien, elle obtenait une étoile. Je crois que c'est dans Les ch'tits hommes libres que l'une des sorcières plus âgées dit: "Si tu fais un voeu en voyant une étoile, tu es une petite idiote. Les étoiles sont bien trop loin, et elles ne peuvent pas entendre de toute façon". Tiphaine a du mal avec ça, jusqu'à la fin, où elle reçoit les récompenses de ses efforts. Ce n'est pas parce qu'on est bon. Ce n'est pas parce qu'on est particulièrement sympa. C'est parce qu'on a juste pris le problème en main et qu'on l'a réglé.

A.V. Club : Qu'est devenue la version de Raimi ? Est-ce qu'il y a une chance que ça puisse se faire un jour ?

TP: Pam Pettler [Les Noces Funèbres, Monster House, 9] avait fait un très bon script. Je ne sais pas. C'est là, quelque part dans l'air. Nous avons eu quelques difficultés avec mon agent, Ralph Vincinanza. Il était assez mystérieux. Je ne veux pas ternir son nom avec ce que je vais dire, mais qu'est-ce qu'on peut faire de quelqu'un qui était en contact avec Disney, qui voulait faire un de mes livres, et qui ne me l'a pas dit, au point qu'ils ont carrément - pas exactement débarqué, mais ils sont arrivés à une convention en Angleterre pour pouvoir me parler. C'était six mois après qu'ils l'aient contacté. Ca a été le début de la fin de notre relation. Il est en fait mort pas très longtemps après, de toute façon. Et ce n'était pas moi, je vous jure. On s'est juste demandé combien d'autres choses il n'avait pas fait non plus. A-t-il eu une longue maladie ? Ca n'en avait pas l'air. Y avait-il d'autres choses, des détails oubliés ? On le met de côté, on y repensera plus tard.
On est en train de travailler, si vous ne le savez pas, à The Watch pour la télévision. J'adore l'idée. Rhianna [Pratchett, sa fille] et moi-même y avons pensé ensemble. Elle est une sacrée bonne écrivaine. Elle veut aussi en faire quelque chose, et j'aimerais voir ça. Ca ne va pas interférer avec le reste des tomes de la série. Ca va juste partir de là où ça en est maintenant.

A.V. Club : Voulez-vous être personnellement impliqué dans la série tv ? Avez-vous le temps ?

TP: Je vais être personnellement impliqué. Oh oui. A fond. Mais je pense que je connais les gens qui vont faire ça, et ce sont des gens de confiance. Et ils sont bien dedans, aussi. Je vais vous dire à quel point ma fille et moi on est sur la même longueur d'ondes. Quand elle était pré-ado, je l'ai emmené à une convention. Une partie se déroulait en extérieur. C'était l'été. Les gens jouaient une partie de jeu de laser. Les organisateurs ont demandé si Rhianna et moi on aimerait être dans une des équipes. On l'a fait. On était là, prêts pour l'action. Il y avait Rhianna et moi, et deux autres types d'un côté, et quatre autres de l'autre côté. Les règles disaient que si quelqu'un "mourait", on pouvait prendre son arme et s'en servir. Ils ont sifflé le signal du départ, et Rhianna et moi avons échangé un regard pendant une fraction de secondes, puis on a tiré sur les deux autres types dans notre équipe et pris leurs armes, pour pouvoir combattre avec plusieurs armes en tant qu'équipe. A mon avis, ça ne peut pas avoir été aussi bien que je le pense, mais je me souviens de Rhianna devant moi qui montait à l'assaut de l'autre côté, juste comme une dingue. Je me suis dit: "C'est ma fille". [rires]

A.V. Club : Avez-vous à l'esprit une personne idéale pour jouer le rôle de Sam Vimaire ?

TP: Il y a des acteurs que je vois de temps en temps en pensant: "Est-ce qu'ils pourraient le faire ?" Il faut avoir cette amertume interne. Il y a une couche de ça. Il y a une couche de... d'une certaine manière, il ne s'aime pas beaucoup. De bons acteurs peuvent attraper ce genre de choses. On ne sait jamais. Il y a forcément un acteur qui peut le faire.

A.V. Club : Votre maladie d'Alzheimer et votre plaidoyer pour le "droit de mourir" sont devenus des sujets principaux quand les médias parlent de vous. Est-ce que ça vous gêne que ça éclipse votre écriture ?

TP: Ca m'a fait chier quand ils ont commencé avec ça. Ca a été très mouvementé, et je suis plutôt fatigué de tout ça. Comme je dis: "La plupart des problèmes que j'ai en ce moment sont dûs à mes 65 ans". C'est certain qu'à lire les huit derniers livres que j'ai écrit, avec l'Alzheimer, ou l'ACP [atrophie corticale postérieure], personne ne l'aurait remarqué. Ils sont tous devenus des best-sellers. Les gens sont trompés. C'est parce que je les ai trompés, parce que j'ai été trompé aussi. L'ACP est une forme différente d'Alzheimer. C'est très lent. Ca m'a d'abord enlevé ma capacité à taper au clavier. Imaginez. Vous vous attendez à ce que vos doigts continuent, qu'ils sachent ce qu'ils fassent. Je connais plein d'autres gens qui ont l'ACP et qui sont bien plus vieux que moi, et qui vont toujours très bien. Un peu distraits, mais ce n'est pas tellement différent de votre grand-père qui dit: "où est-ce que j'ai mis mes chaussures ?". C'est ce genre de choses. Ce n'est pas se retrouver dans la rue à ne plus savoir où on est et ce qu'on fait là, ou quoi que ce soit de ce genre.

A.V. Club : Est-ce que vous regrettez de l'avoir rendu public ?

TP: Absolument pas. En plus de tout le reste - il faut que je vous le dise, et j'ai honte de le dire - mon image a beaucoup monté, vous savez, parce que maintenant je suis le type à la télé. Je n'ai jamais tellement été le type à la télé. Et aussi, les ventes ont vraiment monté et monté encore. Quand je me suis mis en avant que j'ai vraiment plaidé pour le suicide assisté en Grande-Bretagne - en fait, la plupart des gens qui ne sont pas des fous de Dieu absolus sont en faveur de ça. En particulier les gens de la classe ouvrière qui n'auraient pas les moyens d'avoir une vraie bonne mort de toute façon. Faire ça m'a même aidé encore plus. Je ne m'y attendais pas. Je ne le veux même pas. Si j'en retire de l'argent, je le donne aux organisations caritatives. Je dis tout le temps la vérité sur ces problèmes. Autrement, j'aurais honte et ça se verrait.

A.V. Club : Si vous pouviez n'avoir qu'un seul épitaphe, est-ce que ça serait plutôt "Il était un avocat infatiguable, qui changea le monde pour les gens qui veulent mourir", ou bien "Il était un très grand écrivain" ?

TP: Je prendrais "très grand écrivain". Même si je ne pense pas que je le suis. Je sais que j'ai un style qui est reconnaissable. Je sais que vous pouvez voir Terry Pratchett dans chaque livre. J'aime faire ça. J'ai été journaliste. Et je me vois comme un journaliste, et voilà. On dit la vérité. J'ai même écrit un livre intitulé La Vérité.

par Leïa Tortoise