Terry Pratchett

Brandon Sanderson parle du Disque : "la plus noble forme de littérature au monde"

2013-05-17-brandon-sandersonBrandon Sanderson, l'auteur de Fils-des-Brumes et Elantris notamment, exprime sur Tor.com toute son admiration pour Terry Pratchett et son Disque-monde :

"Le Disque-monde de Terry Pratchett pourrait être la plus noble forme de littérature du monde"

J'ai honte du temps qu'il m'a fallu pour découvrir Terry Pratchett. Je l'ai évité durant la plus grande partie de mes débuts de lecteur - j'ai lu les oeuvres de fantastiques auteurs humoristes auparavant, et alors que j'ai toujours adoré l'expérience, ce n'est pas quelque chose que j'ai intentionnellement recherché. Je ne réalisais pas que je manquais sans conteste les meilleurs livres que la fantasy ait à offrir.

Il est difficile de décrire du Pratchett aux non-initiés. Ses oeuvres prennent majoritairement place sur un monde en forme de disque, et ses histoires tendent à être des polars ou des thrillers combinés à une bonne dose de satire sur la condition humaine. Comme les meilleures oeuvres de fantasy, une aventure avec ses trolls, sorcières et les savoureux membres du Guet entraîne un examen de notre propre monde. Mais là où d'autres auteurs le font avec de légères allusions, le Disque-monde le fait avec une massue. Et de légères allusions aussi. Et puis il vole votre portefeuille.

Le Disque-monde c'est des histoires, de l'humour et de la philosophie, tout en même temps. Nulle part ailleurs je n'ai été poussé à rire autant, tout en étant forcé de réfléchir autant, tout en me voyant offrir une merveilleuse histoire. Ce qu'il y a de plus comparable à Pratchett ici, c'est Shakespeare. Vraiment.

Voici donc le coeur de mon propos. Pratchett n'est pas seulement drôle, Pratchett est transcendant. Il y a beaucoup de d'auteurs drôles. Quelques-uns sont hilarants. Peu sont assez bons pour vous faire réfléchir en même temps. Mais la plupart, même les brillants, ont des problèmes avec l'histoire. Quand je repose le livre, je me souviens des rires, mais je ne ressens pas le besoin d'y revenir. Ces histoires ne m'accrochent pas - elles n'ont pas cette attraction, aussi forte que la gravité, qu'une bonne intrigue construit. En bref, elles ne me font pas me dire - les yeux fatigués à 3h du matin - qu'il faut que je lise encore un chapitre.

Pratchett, d'un autre côté, me fait régulièrement perdre le sommeil. Ses meilleures histoire (je pense à Timbré ou La Vérité) ont cette fougue narrative, mais y ajoutent une couche d'esprit subversif. Ensuite, comme si ça ne suffisait pas, elles vous frappent en pleine tête avec des réflexions poignantes - inattendues, effrontées et délicieuses.

Ce doit être le plus haut niveau de la fiction. Ça en a toutes les qualités, mais ça nous fait rire aussi.

Pratchett n'est en aucun cas sous-estimé. Ses ventes sont solides, il a des tonnes de fans, et il y aussi toute cette histoire "d'avoir été fait chevalier" qui lui est arrivé. Néanmoins, je ne peux m'empêcher de remarquer une absence flagrante de prix littéraires de renommée dans ses poches. Un British SF Award, un Locus Award, mais aucun Hugo, Nebula ou World Fantasy Award (souvent considérés comme les trois meilleurs prix en science-fiction et fantasy), sans mentionner les prix grand public. Se pourrait-il que l'on soit tellement habitués à Pratchett qu'on le prenne pour acquis ?

Peut-être est-ce l'humour. A Hollywood, un adage éprouvé dit que les comédies, quelle qu'en soit la qualité, ne gagnent pas les premiers prix. Si vous voulez vendre des entrées, vous faites rire les gens. Si vous voulez gagner des prix, vous les faites pleurer. Comme l'a dit le poète, "je ne peux obtenir le respect".

J'ai passé des années dans un cursus littéraire à apprendre ce qui fait une grande écriture, et la seule conclusion à laquelle nous arrivions, c'était que les cursus littéraires étaient en sécurité parce que personne ne serait jamais d'accord sur ce qui fait une grande écriture. Toutefois, il y a quelques éléments que les grands auteurs semblent partager.

L'un de ces élément est l'utilisation consciente du langage. Pratchett a ce talent, oh oui. Chaque mot est choisi avec précision, amoncelant des blagues comme un enfant des cubes.

Un autre élément est l'usage subtil des références littéraire. Pour cela encore, Pratchett est un génie, encore qu'au lieu de faire allusion aux mythes grecs (enfin, en plus des mythes grecs), ses références tendent à cibler la culture populaire et l'histoire (jetez un oeil aux annotations des fans sur le site L-Space pour vous faire une petite idée du niveau des références, souvent sous la forme de jeux de mots, que vous pouvez trouver dans ses livres).

Un autre signe d'une grande écriture réside dans les grands personnages. Alors qu'il serait ici facile d'exclure Pratchett à cause des nombreux personnages secondaires caricaturaux et sans épaisseur qui peuplent le Disque-monde, ceux-ci ne sont pas au coeur de l'histoire. Les personnages principaux ont véritablement un coeur, des émotions, des motivations, un développement.Je trouve que Vimaire, l'humble capitaine du Guet de Pratchett, est l'un des personnages de fiction les plus complexes et attachants qui soient (Ronde de Nuit est l'apogée de l'histoire de Vimaire, si cela vous intéresse).

Et enfin vient l'aspect drôle.Vraiment, véritablement drôle. Cette façade d'humour nous distrait. Cela nous fait sourire et détourne notre attention de la majesté du talent de l'auteur. Ça confirme que ce que fait Pratchett n'est pas seulement grand, c'est incomparable.

Dans 500 ans, ce ne seront pas les lauréats du Nobel qui seront étudiés. Ce sera ce type.

Merci Sir Terry.

par Leïa Tortoise