Terry Pratchett

Discours de la NovaCon 1985: "Pourquoi Gandalf ne s’est jamais marié"

Ce qui suit est un discours de Terry Pratchett prononcé en 1985 à la 15° Novacon, alors que le Disque-monde était à peine né...

Pourquoi Gandalf ne s’est jamais marié


Je veux parler de magie, de la façon dont la magie est représentée dans la fantasy, de la manière dont la fantasy a en effet contribué à construire une image très précise de la magie, et, c’est peut-être le plus important, de la façon dont l’Occident en général en est venu à accepter une image très définie est extrêmement suspecte des utilisateurs de magie.
Il vaudrait mieux que je dise, pour commencer, que je ne crois pas plus à la magie qu’à l’astrologie, parce que je suis Taureau et que nous, les Taureaux, ne croyons pas à tout ce bazar occulte.

Mais il y a deux ans j’ai écrit un livre intitulé The Colour of Magic [La Huitième Couleur]. C’était une grosse blague. C’était une tentative de faire pour la fantasy classique ce que Balzing Saddles a fait pour le Western. C’était aussi un hommage à 25 ans de lecture de fantasy, qui ont débuté lorsque j’avais 13 ans et que j’ai lu le Seigneur des Anneaux en 25 heures. Ce bouquin a été un sacré pavé devant la bicyclette de ma vie. J’ai commencé à lire des livres de fantasy à cette vitesse que l’on n’atteint qu’à l’adolescence, je ne vivais que pour ça.

J’en avais été privé dans mon enfance, vous voyez. Il y avait beaucoup d’autres enfants avec lesquels jouer ; mes parents m’achetaient des jeux pour m’amuser dehors et refusaient de me garder à la maison quand j’étais malade, du coup il ne m’était jamais arrivé de me sentir solitaire et de trouver refuge dans un bon livre.

Puis Tolkien a changé tout ça. Je suis devenu accro à la fantasy. Bandes dessinées, ennuyeuses sagas nordiques, encore plus ennuyeuse fantasy victorienne… Je devrais peut-être préciser pour les plus jeunes d’entre vous qu’à cette époque on ne trouvait pas de fantasy dans tous les magasins de jouets ou dans toutes les librairies ; c’était un peu comme le sexe : vous ne saviez pas où trouver les livres vraiment salaces, donc tout ce que vous pouviez faire, c’était tripoter les magazines de photographie amateur en espérant tomber sur des nus artistiques.

Quand je ne pouvais pas en avoir – je parle d’Heroïc fantasy, n’est-ce pas, pas de sexe – je partais en chasse dans la section pour enfant des bibliothèques publiques, en essayant d’appâter des livres sur les dragons et les elfes pour qu’ils viennent avec moi. J’ai même acheté et lu d’une traite tous les livres de Narnia, ce qui était un peu comme faire une indigestion d’hosties… mais je m’en fichais.

Finalement les autorités m’ont attrapé et m’ont enfermé dans une petite pièce obscure, en me donnant de petites doses de science-fiction, jusqu’à ce que mon addiction passe : désormais, je peux passer devant un livre avec un dragon en couverture et mes mains ne deviennent quasiment pas moites.

Mais une partie de mon esprit reste piégée dans ce que j’appellerais un univers de fantasy consensuel. Il existe, et vous le savez tous. Il a été construit pas le folklore, les romantiques de l'époque victorienne et Walt Disney, et E.R. Eddison et Jack Vance et Ursula Le Guin et Frizt Leiber – non ? En fait, ces écrivains et une poignée d’autres l’ont très précisément définie. Ils sont maintenant, au grand bonheur des écrivains parasites comme moi, dans ce que je pourrais appeler le « domaine public » des univers de fiction. Il y a des dragons, et des utilisateurs de magie, et des horizons lointains, et des quêtes, et des objets très puissants, et des cités étranges. C’est le genre de chose qu’on pourrait avoir sur Terre si seulement Dieu avait eu l’argent pour.
Pour voir l’univers de fantasy consensuel en détail, vous n’avez qu’à jeter un coup d’œil aux jeux de rôle classiques de Donjons et Dragon. C’est une mosaïque de toute la fantasy que vous pouvez lire.

Bien entendu, l’univers de fantasy consensuel est plein de clichés, par définition pourrait-on dire. Les elfes sont grands, beaux, gentils et utilisent des arcs, les nains sont petits, méchants et votent à gauche. Et la magie marche. C’est la différence entre la magie dans l’univers de fantasy et la magie dans notre monde. Dans un univers de fantasy, un sorcier pointe son doigt, et tout un tas d’étincelles bleues en sortent avec une espèce d’explosion, et un pauvre diable est transformé en un truc horrible.

Quoi qu’il en soit, si vous êtes à la recherche d’un comique facile, vous finissez par apprendre qu’il a deux moyens éprouvés d’y parvenir : soit de mettre à mal un cliché, soit de l’appliquer à la lettre. Donc dans la suite de La Huitième Couleur (en train de s’écrire à la vitesse colossale d’un continent en mouvement…) par exemple, vous apprendrez ce qui arrive lorsque quelqu’un comme moi s’empare de l’idée que les cercles de pierres mégalithiques seraient en fait des ordinateurs très complexes. Ce que vous obtenez ? Des druides qui s’agitent en parlant une sorte de jargon informatique, et faisant référence à Stonehenge comme à un miracle dans le domaine du silicium.

Alors que j’étais allègrement en train de piller et décortiquer les clichés de fantasy pour rajouter quelques blagues, j’en ai trouvé un si solidement enraciné qu’il était presque impossible de le détecter. En fait, il m’a tellement frappé que j’ai commencé à m’y intéresser sérieusement.

Il s’agit de la division généralement très nette entre la magie pratiquée par les hommes et celle pratiquée par les femmes.
Voyons les sorciers et sorcières. On a tendance à en parler en parler en bloc, comme si c’était juste une différence de genre, masculin/féminin, pour un même travail. Ce n’est pas vrai. Dans l’univers de fantasy il n’y a pas de ‘sorcières mâles’. Ah, je vous entends crier « Si, les Démonistes ! », mais pourtant j’ai raison. C’est vrai que dans certaines histoires on trouve un équivalent masculin de la sorcière, mais je parle de la tendance générale. Et il n’y a absolument rien qui soit un sorcier au féminin.
Magicienne ? A peine un cran au-dessus de la sorcière. L’Ensorceleuse ? Juste une sorcière avec de jolies jambes. L’univers de fantasy mériterait en effet une petite visite de l’Institut pour l’égalité des hommes et des femmes : dans l’univers de fantasy, la magie réalisée par les femmes est en général de bien piètre qualité, de troisième catégorie, des trucs négatifs, alors que les sorciers sont en général des grosses têtes, intelligents, sages et puissants.

Assez bizarrement, c’est aussi le cas dans notre monde. Pas besoin de croire à la magie pour remarquer ça. Les sorciers sont le nec plus ultra de la magie, alors que les sorcières sont juste bonnes à vous coller des verrues.

L’archétype du sorcier est bien évidemment Merlin, conseiller des rois, créateur de la table Ronde, et le seul homme au monde à savoir faire marcher l’électro-aimant qui retenait Excalibur dans la Pierre. En effet, ce n’est pas un héros du folklore, parce que ce que nous savons de lui nous vient, pour l’essentiel, de La Vie de Merlin de Geoffrey de Monmouth, écrit au 12e siècle. Ce bon vieux Geoffrey était un des plus grands écrivains de fantasy au monde, presque aussi bon que Fritz Leiber, mais sans tous ces trucs avec les chats.

C’est qu’il a eu bien des problèmes avec les femmes, Merlin. La fée Morgane – une sorcière – était sa principale ennemie, mais il a finalement été emprisonné dans une grotte de cristal ou dans sa forêt enchantée, selon les versions, par une de ses disciples – une femme. Le message est clair, les gars : c’est ce qui arrive lorsqu’on laisse le vrai pouvoir magique entre les mains des femmes.
A vrai dire, on peut remplacer Merlin par Gandalf en tant que numéro 1 au top 50 des sorciers ; Gandalf dont la magie est plus suggérée qu’apparente. Je voudrais aussi attirer votre attention sur un troisième sorcier, dont la plupart d’entre vous ont sans doute entendu parler : Ged, le sorcier de Terremer. Je le rajoute à la liste parce que les livres d’Ursula Le Guin fournissent un univers magique bien pensé et très typique. Je dirais qu’ils ont eu du succès parce qu’ils coïncident parfaitement avec l’ensemble de règles sur le fonctionnement de la magie. Ils vont nous permettre de mettre en évidence des points communs entre nos trois sorciers.

Ils sont tous célibataires, et chastes. En cela, la fantasy est en accord avec certains ouvrages sur la magie, selon lesquels il est évident qu’un bon sorcier ne va pas jeter sa gourme (ce qui est amusant, parce qu’il n’y a pas de telles interdictions avec les sorcières, elles peuvent faire toutes les orgies qu’elles veulent sans que cela affecte le moins du monde leur magie). Les sorciers ont tendance à se regrouper en Ordres, ou avec une hiérarchie, et l’île de Gont [ndt : île natale de Ged, où il apprend la magie] me rappelle fortement une université européenne à l’époque médiévale, ou peut-être un monastère. Il ne semble pas y avoir beaucoup de femmes à l’Université,même si je suppose que quelqu’un s’occupe de laver les toilettes. Il y a bien quelques praticiennes de la magie à Terremer, mais quand elles ne sont pas maléfiques, elles sont malavisées, ou alors Ged a pour elles la considération d'un gynécologue des quartiers chics pour une sage-femme de village.

Pouvez-vous imaginer une fille essayant de gagner sa place à l’Université de Gont ? Ou, pour le formuler autrement, pourriez-vous imaginer Gandalf en femme ?

Bien sûr, je n’ai même pas besoin de mentionner les sorcières de contes de fées, un tas de vieilles femmes malveillantes, vous imaginez bien. Elles vivaient sans doute dans ces maisonnettes en pain d’épice. Pas besoin de chercher plus loin pour comprendre pourquoi les sorcières sont toujours décrites édentées : le fait de vivre dans une maison à 90000 calories explique bien des choses. Vous entendez un bruit la nuit, et ce sont les gamins du coin qui sont en train de manger la poignée de porte. Selon le livre sur les sorciers de ma fille, qui a 8 ans, un très joli petit ouvrage illustré, « Les sorciers réparent les dommages causés par les méchantes sorcières. » Une fois de plus, le message récurrent : les femmes qui font de la magie, c’est nul et c’est néfaste.

Mais pourquoi tout cela ? Est-ce qu’il y a quoi que ce soit dans le monde réel qui se retrouve ainsi dans la fantasy ?

Ce qui est curieux est que dans le monde occidental il n’y a pas de grande tradition magique. Vous pouvez chercher en vain de vrais sorciers ou des sorcières, pour ce que ça vaut. Je connais un grand nombre de gens qui pensent être des sorcières, des païens ou des magiciens, et les plus réalistes d’entre eux admettent que, même s’ils aiment à penser qu’ils suivent une vieille tradition remontant à la Nuit des Temps, en fait ils ont tout pris dans des livres et, oui, des récits de fantasy. J’en suis venu à penser que les récits de fantasy, sous quelque forme que ce soit, n’ont aucun fondement dans le monde réel en ce qui concerne la magie. Je pense que les sorciers et sorcières prennent leurs idées dans ce qu’ils ont lu, ou, avant cela, dans le folklore. La fiction invente le réel.

En Europe occidentale, il est certain que les sorciers sont rares, et pas regroupés. J’ai pu en trouver une douzaine environ, et avec le recul ils semblent tous être des escrocs ou prestidigitateurs. Les druides remplissent presque le contrat, mais les druides ont été plus ou moins éradiqués par jules César, jusqu’à être réinventés il y a deux cents ans. Toutes ces histoires de robes blanches, de faucilles et d’harmonie avec la nature sont de belles histoires. Cela fait sens, en définitive. Jules César les décrit comme les prêtres cruels d’une religion basée sur le sacrifice humain, et plongés dans le gore jusqu’au cou. Mais le cours de l’Histoire les a finalement transformés en chamans mystiques, hommes de paix, touilleurs de potions magiques.

En dépit de l’affirmation selon laquelle neuf millions de personnes auraient été convaincues de sorcellerie et exécutées en Europe entre le 15e et le 18e siècle (cela revient fréquemment dans les livres d’occultisme populaire, et je peux seulement dire que c’est sans doute aussi fiable que le reste de leur contenu), il est difficile de trouver la moindre preuve qu’existe un vrai culte sorcier. Je connais un certain nombre de personnes qui se disent sorcières. Non, qui sont des sorcières : pourquoi devrais-je mettre leur parole en doute ? Leur religion me semble cousue de fil blanc, mais elle n’est pas malintentionnée, et en tout cas reste inoffensive. La sorcellerie moderne, c’est le WWF avec des prières. S’il faut absolument lui trouver une origine, c’est sans doute dans les travaux d’un ancien fonctionnaire colonial et pionnier du naturisme nommé Gerald Gardner, mais je pense que la sorcellerie moderne est surtout basée sur un micmac d’herboristerie, d’un vague occultisme des années 60, et du Seigneur des Anneaux.

Mais je dois admettre que les femmes désignées comme sorcières ont existé. Dans un sens, elles ont été créées par le folklore, par ce que j’appelle le Processus de la Soucoupe Volante. Vous savez bien : quelqu’un voit quelque chose dans le ciel qu’il ne parvient pas à expliquer ; il sait qu’il y a une histoire connue sur les apparitions de soucoupes volantes, et très vite cette « apparition » ajoute un nouveau flocon à l’énorme boule de neige de la soucoupologie. De la même manière, le paysan sait que les sorcières sont de vieilles femmes laides qui vivent seules, parce que le folklore le dit ; donc la vieille bique du coin doit être une sorcière. Rapidement, tout le monde SAIT qu’il y a une sorcière dans la vallée d’à côté, plusieurs objets conjurant le sort sont accrochés à sa porte, et c’est ainsi que le grand mythe galope.

On chercherait en vain la preuve d’une présence aussi répandue de sorciers. Outre les quelques praticiens plus que douteux déjà mentionnés, dont la moitié sont facilement identifiables comme alchimistes ou outres à vent, tout ce que j’ai pu trouver sont de vagues cultes maçonniques, comme Horseman’s Word, en Est-Anglie. Rien de bien intéressant pour Gandalf dans tout cela.

Maintenant, vous pouvez bien admettre qu’il en est ainsi, parce que si quelqu’un doit avoir les mains sales, soyez sûr que ce sont les femmes qui n’auront pas droit à des gants. Tout ce qui est accompli par les femmes est automatiquement rabaissé. C’est l'opinion largement répandue (enfin, largement répandue par ma femme depuis qu’elle a commencé à se rendre à ces réunions de sensibilisation), qui me souffle à l’oreille qu’il est ridicule de spéculer sur le sujet alors que la réponse est si évidente. Selon cette théorie, seuls les hommes peuvent exceller en magie ; par conséquent toute tentative des femmes de poser un orteil dans le domaine sacré et réservé doit être immédiatement éradiquée. Les femmes sont considérées par les hommes comme le sexe faible, leur magie est donc logiquement inférieure. Il y a aussi toute une histoire sur le fait que l’homme aurait, par nature, peur d’une femme ayant du pouvoir ; les sorcières étaient de pauvres femmes s’aventurant sur une des rares routes qui leur soit ouverte conduisant à un certain pouvoir, et les hommes les combattaient à grand renfort de torture, de bûchers, et de ridicule.

J’aimerais savoir si c’est bien l’explication. Mais le fait est que le consensus des univers de fantasy sur la magie a repris l’idée et la maintient. J’ai un autre point de vue sur le sujet, ne serait-ce que pour poursuivre le débat, selon lequel tout cela est bien plus métaphorique qu’il n’y paraît. Le sexe de celui qui pratique la magie n’entre pas vraiment en ligne de compte. Voilà ce que je suggère : le sorcier classique représente un idéal de magie – tout ce que nous voudrions être, si nous en avions le pouvoir. La sorcière classique, à l’autre bout du spectre, avec ses intentions souvent malveillantes lorsqu’elle met son nez dans les affaires des humains, est tout ce que nous ne craignons que trop de devenir – et que nous deviendrions effectivement.

Oh, je sais, cela ne me vaudra pas un doctorat. Je suspecte que par l’intermédiaire de livres illustrés pour enfants, les sorciers continueront de pratiquer leur noble magie tandis que les sorcières lanceront toujours leurs sortilèges hargneux et maléfiques. Il coulera bien de l’eau sous les ponts avant qu’il n’y ait une égalité des rites.

par Leïa Tortoise