Terry Pratchett

Interview du Haut de la Liste sur Booklist: Sir Terry Pratchett


Lire Dodger de Terry Pratchett, vainqueur des meilleures ventes Booklist pour la fiction jeunesse en 2012, est une expérience du luxe. Peut-être que c'est étrange à dire pour un livre se déroulant essentiellement dans les égouts de Londres. Pourtant le lire c'est s'y épanouir. D'une façon très à la Dickens, l'histoire est constituée par des strates de sens et agitée de complications. Elle amuse et embrouille dans ses jeux de mots et brille grâce à ses personnages, en particulier l'affuté mais sensible Dodger. Dans une récente interview, Pratchett a dit qu'il avait trouvé que l'expérience d'écriture du livre était "un pur délice".

BKL : Vous avez inventé beaucoup de mondes. Qu'est-ce qui vous a amené à cette Londres victorienne (légèrement altérée) ?

Pratchett : J'ai tant apprécié London Labour and the London Poor de Henry Mayhew quand j'étais adolescent que j'ai pensé que le monde devrait en connaitre plus à ce sujet. La Londres victorienne était la ville la plus riche et la plus puissante du monde, pourtant il nous est difficile de comprendre à quel point la vie des pauvres pouvaient être dure. Les pauvres avaient certes la liberté, soi-disant c'était la liberté de mourir de faim, mais ils vivaient dans un monde sans beaucoup de règles. Au milieu de tout ça il y avait Henry Mayhew, qui enregistrait tout.

BKL : Qu'est-ce qui vous est venu en premier en créant Dodger : l'histoire, le cadre ou les personnages ?

Pratchett : Dodger m'a sauté à la figure. Parfois des personnages le font. Au moment où j'y ai pensé, j'ai tout de suite su à quoi il ressemblait. Je connaissais tout de lui, essentiellement parce que j'ai lu tant de littérature victorienne, et j'ai pas mal d'imagination. Si on se glisse dans la peau d'un personnage et qu'on le connait parfaitement, et qu'on sait ce qu'il ferait en toutes circonstances, on a juste à le faire rouler et à regarder. Ça devient presque du journalisme et non de la création. Tout comme le personnage de Mau dans Nation, Dodger continue à aller de l'avant : tout ce que j'avais à faire était de le suivre.

BKL : A l'évidence, ce livre vous a demandé beaucoup de recherches. Comment avez-vous trouvé l'information, et comment a-t-elle donné forme à l'histoire, en particulier les détails du toshing [NdT : le farfouillage de boue] ?

Pratchett : En général, je fais tout le temps des recherches. C'est une partie de moi qui ne fait qu'absorber. Et comme plusieurs de mes livres du Disque-Monde se déroulent à Ankh-Morpork (assez similaire à la Londres victorienne à bien des égards), j'ai toujours lu avidement les livres sur cette période.

J'ai lu des choses sur le toshing [fait de parcourir les égouts à la recherche de biens de valeur] il y a longtemps dans Punch, un important périodique de l'époque de la reine Victoria ; on peut découvrir plus d'histoire de magazines satiriques que de vrais livres d'histoires. Il n'y a plus de toshers dans le coin aujourd'hui, pour ce que j'en sais, mais je suis allé dans les égouts. Ils étaient modernes et évidemment sans point commun avec ceux de Dodger, mais même comme ça, quand on est sous terre, loin de la lumière, on commence à avoir un aperçu de ce que ça pouvait être. Pour le reste, une grande partie de mon travail est de créer des trucs et de les rendre vraisemblables.

BKL : La langue de Dodger est délicieuse, et se lit avec fluidité. Qu'est-ce que ça vous fait quand vous jouez avec les mots, et comment savez-vous quand c'est la bonne version ? Ou la mauvaise ?

Pratchett : Jouer avec les mots, de nouveaux mots et l'argot, dont la plupart sont réels, était un vrai plaisir. Si je trouve qu'un nouveau mot est rigolo ou utile, alors j'ai réussi ma journée, ou au moins ma demi-journée jusqu'au repas. J'adore vraiment l'argot. L'argot c'est un truc absolument génial, bien que j'espère que les gamins ne comprennent pas vraiment le sens de "firkytoodle" [NdT : un mot désuet ayant initialement le sens de déboutonner]. Mais puisque tout le monde connait google, ils peuvent tout comprendre s'ils le souhaitent.

BKL : Vous vous amusez à insérer des personnes réelles dans votre histoire, mais dans le cas de quelqu'un comme Benjamin Disraeli [NdT : ancien Premier ministre britannique], la plupart de vos lecteurs ne sauront pas qu'il a existé. Est-ce important ? Est-ce que des célébrités ont été coupées au montage ?

Pratchett : Les Americains peuvent ne pas connaitre Disraeli, mais dans le livre, les lecteurs peuvent voir qui c'était. Et à partir de la manière dont il se conduit, on peut voir quel genre d'homme il était : un peu dandy, entre autres choses, et plus franchement un politicien ! Bien que je n'aie laissé personne de côté, je n'ai pas pu mettre tout ce que je savais sur la fascinante Angela Burdett-Coutts, la femme la plus riche du monde. Elle voulait vraiment aider les gens qui s'aidaient eux-mêmes : si on essayait suffisamment, elle vous donnait de l'argent pour essayer encore plus. Beaucoup de gens ont pu commencer dans la vie grâce à elle. Elle a beaucoup donné et était vraiment une personne fantastique.

BKL : Dodger est un peu un étudiant en nature humaine. Qu'est-ce qui était le plus amusant en écrivant son personnage, et le reste de l'équipe, y compris les méchants ? Quelles ont été les parties les plus difficiles ?

Pratchett : Dodger est futé. Il comprend ce que j'appelle la communauté de l'humanité. Il doit être bon pour lire les gens parce qu'il est, quelle que soit la façon dont on voie la chose, un criminel. Pas un mauvais, mais il doit être rusé ou il va finir en taule. Je me suis particulièrement amusé à écrire qu'il s'habillait en fille pour aider des vendeuses de fleurs de se faire harceler, et puis plus tard, à se déguiser en vieille femme.

Il n'y a pas eu de parties spécialement difficiles. J'ai aussi aimer [écrire sur] Sweeney Todd. Il n'y a pas de preuves qu'il y ait jamais eu de Sweeney Todd [NdT : tueur en série du folklore anglais], mais il y avait probablement beaucoup de barbiers-chirurgiens qui sont revenus des guerres entre Britanniques et Français en ayant vu les plus terribles choses. Dans Dodger, Sweeney Todd n'est pas un méchant homme, mais la guerre l'a rendu fou.

BKL : Donc pour résumer, écrire Dodger c'était plutôt rigolo ?

Pratchett : Tellement rigolo parce que j'avais tellement de trucs stockés en mémoire issus de tous les morceaux que j'ai lu au fil du temps. Tous les petits canards se sont alignés et ont cancané, et j'ai écrit Dodger.

par Leïa Tortoise