Terry Pratchett

A.S. Byatt: la politique de Pratchett

"Il est, bien entendu, en train d'écrire sur nous" observait A S. Byatt au sujet de Terry Pratchett. "Il est bon sur les policiers, les hommes d'affaire, les arnaqueurs, les meurtriers, les banques et les partages, et la musique avec du roc dedans ainsi que, mais pas seulement, les gobelins, les sorcières, les dragons, les trolls et les nains."

Un des incompréhensions les plus répandues au sujet des livres de Pratchett est que leur cadre de fantasy les couperait quelque peu du monde réel et de ses préoccupations. Mais alors que les Annales du Disque-Monde se sont développées, ses thèmes sont devenus incroyablement politiques (avec un P majuscule et minuscule).

Prenez Pieds d'argile, peut-être celui que je préfère dans la série.
C'est une réflexion sur le pouvoir quand un ancien vampire héraut d'armes appelé Dragon, Roi d'armes, recherche avec obsession le "vrai dirigeant" de la cité-État d'Ankh-Morpork : bien que le capitaine Carotte, seul descendant vivant du dernier monarque, refuse catégoriquement de reconnaitre qu'il est l'héritier et préfère servir dans le Guet de la ville. (Son patron Samuel Vimaire, par ailleurs, est un descendant du dernier homme à avoir tué un roi d'Ankh-Morpork.)
La haine de l'autorité de Vimaire pousse le machiavélique Patricien a continuer à lui donner des titres aristocratiques juste pour l'ennuyer.

Se déroule au même moment une autre intrigue : les tentatives désespérées des Golems (des créatures constituées d'argile et utilisées comme esclaves par les humains) de se donner un roi. Les Golems reçoivent la vie par des mots sacrés dans leur têtes, mais ils chargent l'esprit de leur roi de tant d'espoirs, d'obsessions et d'attentes qu'il devient fou. On pourrait ne pas remarquer tout cela à la première lecture, on serait trop occupé à rire au sujet d'un taureau pensant qu'il est deux parce que chacun de ses yeux a un champ de vision différent, mais c'est là.

De la même manière, Timbré parle du capitalisme. Il raconte l'histoire d'un escroc notoire à qui on donne une deuxième chance s'il promet de redonner vie à la Poste. C'est une bureaucratie chaotique, mais une qui offre des boulots stables aux vieux et aux légèrement simples, à la différence du "clac" rival, un système sémaphorique où l'équipement est dirigé impitoyablement et le profit passe avant la sécurité des employés.

Parmi les thèmes évoqués on trouve quelques anecdotes choisies : dans Les Petits dieux il apparait qu'une seule personne croit sincèrement en la religion d'État, malgré l'application enthousiaste de l'inquisition. (S'agissant de Pratchett, la manifestation corporelle d'une divinité est directement proportionnelle à la force de la croyance, ce qui aboutit à ce que le dieu Om prenne la forme d'une tortue.)
Dans Va-t-en-guerre une nouvelle île apparait dans la mer séparant Ankh-Morpork et le pays voisin de Klatch, poussant les deux à préparer la guerre et culminant dans la tentative de Vimaire d'arrêter les deux armées pour "violation de la paix". Dans le plus ancien La Huitième fille, une fille découvre qu'elle est un mage et non une sorcière, et tente de s'inscrire dans la très masculine Université de l'Invisible (une organisation excentrique qui sera familière à tous ceux ayant passé du temps à l'université).

Les noyaux moraux de la séries sont Vimaire et la sorcière Mémé Ciredutemps, des personnages auxquels Pratchett est revenu encore et encore. Les deux sont craints : le surnom que les trolls donnent à Ciredutemps est "Elle qui doit être évitée" et pour les nains elle est "Va de l'autre coté de la montagne" ; mais ils sont également inflexibles dans leurs principes, férocement loyaux et protecteurs et n'ont pas peur de prendre la bonne décision même si c'est dur et impopulaire. Comme la Mort, un autre personnage récurrent, le dit dans Le Faucheur : "Il n'y a pas de justice. Il n'y a que nous."

par Leïa Tortoise