Terry Pratchett

Terry Pratchett: Sexe, mort et nature.

Le "gamin des logements sociaux": à 64 ans, Pratchett écrit comme s'il avait des cadeaux à emballer.

Je suis assise dans un café de Salisbury High Street et un vieux monsieur frêle avec un grand chapeau noir vient de me dire qu'il va mourir. "Aucun remède ne peut l'empêcher" dit Sir Terry Pratchett, 64 ans, trésor national, lobbyiste pour le suicide assisté et enfoiré morbide professionnel. "Savoir qu'on va mourir est, je crois, le début de la sagesse" explique-t-il.

C'est une histoire qui parle de mort. Pas Mort avec un M majuscule, ce grand type avec la faux et les yeux bleus qui brillent qui apparaît dans presque chaque roman de la série de plus de trente tomes, les Annales du Disque-Monde, et qui jure et sourit ineffablement en étant gentil avec les chats. C'est une histoire qui parle de la mort avec un M minuscule, le petit fait embêtant, "l'enquiquinement" qui est une caractéristique implicite de la vie et du travail de Pratchett depuis qu'on lui a diagnostiqué en 2007 une atrophie corticale postérieure, un début d'une forme rare d'Alzheimer.

La carrière littéraire de Pratchett s'étend sur quarante-cinq ans. Il est le deuxième auteur le plus lu de Grande-Bretagne en ayant vendu plus de 80 millions d'exemplaires dans le monde. Ses Annales du Disque-Monde ont commencé comme une pure comédie de fantasy avec La Huitième couleur en 1983. C'est l'histoire d'un mage terne pleurnichant avec malchance autour d'un monde plat qui voyage dans l'espace sur le dos d'une tortue géante. Les livres qui suivirent se sont révélés un peu plus complexes, un peu plus profonds. Un ton sec, mordant, moral et satirique a développé la série.
La plupart des auteurs de science-fiction et de fantasy qui ont du succès doivent faire face à leurs propres choix tôt ou tard, parce qu'inventer un univers ex nihilo et inviter des millions de lecteurs à vous y rejoindre demande une certaine responsabilité morale. Des écrivains comme Ursula K Le Guin et Robert Heinlein jusqu'à China Miéville ont utilisé le fantastique comme un espace ouvertement politique, en imaginant des mondes où l'humanité aurait pu s'organiser différemment.

Pratchett a pris exactement la direction inverse. Il a commencé à écrire comme un homme qui sait que l'endroit le plus fascinant de l'univers connu et imaginé est ici, juste là. Pratchett utilise une fantasy ringarde et la comédie tarte à la crème comme outils pour raconter des histoires au sujet du racisme et de la haine religieuse, de la guerre et de la nature de la bigoterie, de l'amour et du péché, et du sexe et de la mort, toujours la mort, mêlés dans de pseudo-aventures de chiens parlants, de zombies révolutionnaires, de loup-garous combattant le crime, de fées des dents, de dieux crocodiles et de petits bonhommes rigolos vendant des saucisses douteuses à tous les coins de rues.

Plus ses livres deviennent étranges, plus ils ressemblent à la Grande-Bretagne de la fin du XXe et du début du XXIe siècles : les filles rencontrent des garçons qui rencontrent des nains androgynes ; les gens honnêtes sont détruits par leur propre lâcheté ; les prêtres mentent et des avocats suceurs de sang dirigent tout, bien que sur le Disque-Monde ils sont réellement des vampires.

"Terry est juste très bon sur les êtres humains" dit l'auteur Neil Gaiman, un ami proche et collaborateur de Pratchett. Les deux ont coécrit le succès de 1990, De bons présages. "Il est bon pour les vraies émotions humaines, dans la tradition de l'écriture humoristique anglaise."

"On peut parler du classique P. G. Wodehouse, on peut parler d'Alan Coren – ces gens qui définissent le genre de l'écriture humoristique anglaise – et Terry en est un maître. Il comprend aussi tous les clichés de pleins de genres différents et peut les utiliser. Quand Terry a commencé, les gens parlaient de Douglas Adams, parce qu'il écrivait aussi des trucs situés dans des mondes différents, mais Wodehouse est la personne la plus proche parmi ceux-là, quoique l'éventail de Pratchett soit plus grand".

Comme bien des amis de Pratchett, Gaiman a des difficultés à parler de sa maladie, tellement qu'il n'accepte d'en parler que via Skype, les emails étant trop froids et impersonnels. "J'aime le putain de fait que Terry a accepté son Alzheimer" dit Gaiman. "J'aime qu'il l'ait pris et l'ait utilisé pour médiatiser la campagne pour le suicide assisté."

L'Alzheimer est toujours cruel mais la forme de la maladie qu'on a diagnostiquée à Terry est particulièrement et brutalement ironique. Il a perdu la capacité à utiliser un clavier et ne peut plus faire grand chose avec un crayon. Ses quatre derniers livres ont été entièrement dictés, et avec l'aide de Rob Wilkins, son assistant depuis douze ans.
"Je ne peux plus taper, donc j'utilise TalkingPoint et Dragon Dictate" dit Pratchett alors que Rob nous conduit au café dans une jaguar dorée étonnamment spacieuse. "C'est un programme de reconnaissance vocale" explique-t-il, "et il y a un complément pour parler que des types ont inventé."

Donc, en quoi cela diffère de l'utilisation de ses mains pour écrire ?
"En fait, c'est beaucoup, beaucoup mieux" dit-il.
J'hésite et il sent le scepticisme.
"Pensez-y ! Nous sommes des singes" dit Pratchett. "Nous parlons. Nous aimons parler. Nous ne sommes pas nés pour faire..." Il se tourne et fait des gestes de clic-clac, comme un grand-père qui désapprouverait internet. En effet, Pratchett est aussi passionné de technologie que tout auteur de fantasy devrait l'être. Il y a des décennies, quand internet s'est d'abord ouvert aux non spécialistes, des communautés comme alt.fan.pratchett se sont vite développées pour que ses lecteurs puissent partager des histoires et se rencontrer. "Il faut être un peu nerd pour s'y habituer, bien sûr" dit-il. Il me toise avec méfiance. "Si vous n'êtes pas une nerd je ne veux pas vous parler. Vous devez au moins avoir démonté votre ordinateur à un moment ?"

Je n'ose dire non parce que je crains que si j'avoue travailler sur un Mac et que j'ai peur de rendre la garantie caduque, l'interview soit vraiment terminée. "Quoi qu'il en soit, les algorithmes sont étonnants" dit-il. "Je leur ai donné tout ce que j'ai jamais écrit sous forme numérique, et en une nuit ça l'a fait mijoter et ça a déterminé comment les mots devaient et pouvaient sonner."

"On a dû bidouiller" dit Rob. "On a construit le système pour qu'une fois l'alarme désactivée (le matin) l'ordinateur se lance afin que Terry n'ait pas à chercher le bouton pour l'allumer."

Le grand dictateur

[NdT : jeu de mot en anglais, dictate signifiant aussi bien dicter un texte que, euh... "dictater" un pays]

L'assistant de Pratchett jongle avec le smartphone et se gare à côté du café où nous devons avoir notre entrevue.On ne peut pas vraiment comprendre Terry Pratchett sans comprendre Rob Wilkins, dont j'ai accidentellement écorché le nom en le notant "Willikins" [NdT: Villequin], un personnage de majordome fidèle avec des talents cachés que l'on rencontre dans plusieurs tomes du Disque-monde.

Rob est, de bien des manières, l'archétype du fan de Terry Pratchett. Il est généreux, pétillant de tout l'énergie geek d'un immigrant de première génération dans l'univers numérique, fagotté dans un vilain t-shirt noir, et tout à fait dévoué.
S'il y a une raison pour que la maladie dégénérative de Pratchett ait eu si peu d'effets sur sa production, c'est bien Rob. Il est celui qui passe à la maison à toute heure du jour ou de la nuit pour taper sous la dictée ou régler un problème, et la femme de Terry s'est résignée à ce que ça fasse partie du boulot.

"Si on imagine un moyen détourné, c'est super, parce qu'on a quelque chose qui bat la maladie" dit-il en se dépêchant pour passer les commandes. Les deux utilisent le pluriel "nous" pour décrire leur travail : le compte twitter de l'auteur est @terryandrob. Ensemble, ils sont comme des amis d'enfance, parlent d'Alzheimer comme d'un jeu vidéo particulièrement difficile qu'ils sont déterminés à conquérir. "On aura bientôt un système où Terry pourra allumer les lumières, ouvrir les rideaux et toutes ces choses juste en parlant" dit Rob. "C'est assez fun. Ça veut dire qu'on bat la maladie tous les jours." Il opine. "On aime bien faire ça."

Là où Pratchett est bourru et pratique, Rob est expansif, le genre d'homme qui donne à un journaliste qu'il vient de rencontrer un bon gros câlin quand il reconnaît un camarade fan. Dans Choosing to Die, le documentaire de la BBC sur la clinique Dignitas en Suisse que Pratchett a présenté l'année dernière et qui a remporté un BAFTA, l'auteur est concis et solennel alors qu'il regarde deux hommes en phase terminale mettre volontairement fin à leurs jours. Rob est celui qui peste sur le fait que tout ceci est injuste.

Depuis son diagnostic, Pratchett est devenu un défenseur de la cause du suicide assisté. Il dépense toute l'énergie qu'il peut dans des discours et des émissions pour faire prendre conscience de cette maladie. "On a un problème maintenant que les gens pensent qu'ils ne vont pas mourir" dit-il. "Les générations précédentes comprenaient la mort et avaient sans aucun doute vu un nombre considérable de morts. A l'ère victorienne, on pouvait très bien avoir vu les funérailles de plusieurs frères et sœurs avant d'être bien vieux."

"Quand les gens vont à des funérailles aujourd'hui, ils ne savent pas vraiment quoi faire. Ils ne vont pas à l'église en tous cas - c'est parce qu'ils sont sensés - mais ils ne savent pas quoi chanter ou quand se lever ni où se tenir."

Les rituels sont importants dans le monde de Pratchett. Il n'est pas le genre d'auteur qui allait refuser un titre de chevalier quand on le lui a offert, mais il s'est arrangé pour se faire forger sa propre épée dans un bout de métal météoritique, en disant que si on doit être chevalier on devrait faire ça correctement.

Un gars du pays

Terry Pratchett a grandi dans le Buckinghamshire et le Somerset dans les années 1950, en enfant unique. Les chansons et les histoires faisaient parties de cette éducation rurale dès le début : les histoires d'aliens et d'espace côtoyaient les contes traditionnels sur les actions douteuses de jeunes filles bien élevées et de leurs compagnons.
"Je suis tombé dans la science-fiction en m'intéressant d'abord à l'astronomie" dit-il. Nous sommes maintenant assis dans un petit observatoire dans son jardin. "Ma mère me racontait beaucoup d'histoires quand elle m'emmenait à l'école : elle m'accompagnait tout le long du chemin, qui devait bien faire un mile et demi [NdT: soit plus de deux kilomètres], et ensuite elle allait au travail."

J'étais un gamin des logements sociaux. La maison où je suis né en était une où aucun chômeur n'aurait mis les pieds parce que quand on était pauvre en milieu rural on était réellement pauvre. Mon père attrapait parfois un lapin ici ou là, des champignons et ce genre de trucs, et comme il était bon mécanicien il pouvait soigner une voiture.

"Ils ne savaient pas qu'ils étaient d'incroyablement bons parents et je ne l'ai pas compris jusqu'à ce que je grandisse. Les parents qui collent les enfants tout seuls devant la télé devraient être abattus d'une balle en pleine tête." Il se réserve le privilège du vieux grincheux de souhaiter une bonne mort à tous, et une mort précoce à tous ceux qui ne sont pas d'accord avec lui.

Quand il a commencé à écrire des romans, il y a plus de quarante ans, lui et sa femme, Lyn, étaient des "hippies, mais des hippies au chômage" dit-il. "J'ai eu une barbe dans laquelle Darwin se serait perdu, mais j'ai travaillé comme correcteur dans un journal, et on avait juste assez de place dans notre petit cottage pour un enfant. Rhianna est fille unique, ce qui est probablement une bonne chose. Quand on est enfant unique, soit on coule, soit on devient un combattant. Rhianna est une combattante."

Rhianna Pratchett est déjà une scénariste de jeu vidéo respectée pour elle-même. Il a été récemment révélé qu'elle est l'esprit créatif à l'œuvre derrière le reboot de la franchise Lara Croft, et elle va être coscénariste pour la série disque-mondienne de la BBC, The Watch [NdT : le Guet], dont la nouvelle a poussé les fans comme moi à se mordre les joues d'excitation. La mienne pourrait ne jamais guérir après avoir entendu quelques détails du casting particulièrement excitants que je ne suis absolument pas autorisée à vous raconter.

Produite par Narrativia, la nouvelle compagnie de Pratchett, The Watch continuera la saga du Guet municipal bien aimé là où les livres se sont arrêtés, et Rhianna sera un membre important de l'équipe scénaristique. L'auteur me raconte qu'il sera heureux qu'elle continue à écrire des livres du Disque-Monde lorsqu'il ne sera plus capable de le faire. "Le Disque-Monde est en sécurité dans les mains de ma fille" m'assure Pratchett.

Rhianna a grandi plongée dans l'univers de son père et le connait parfaitement. En l'écoutant parler de sa fille, je comprend que c'est la première fois que je l'entends admettre la possibilité de ne plus pouvoir écrire.

"La chose la plus importante de Terry pour moi, la chose que j'ai toujours trouvé fascinante, c'est la façon dont il aime écrire" dit Neil Gaiman. "Ce n'est pas le cas de tous les auteurs : on va d'un bout de l'échelle à l'autre. Avec Douglas Adams, les romans doivent être extraits de lui comme le dernier bout de dentifrice expulsé du tube, et puis on a les gens comme Terry : il préférerait écrire plus que tout. Depuis que je le connais, depuis que je l'ai rencontré quand il travaillait [au Central Electricity Generating Board] comme publicitaire, il rentre à la maison tous les soirs et écrit ses 400 mots."

Aujourd'hui les livres continuent à sortir, rapidement mais dans le désordre, comme s'il fallait les retrier. Des histoires qui attendaient d'être racontées émergent au hasard. L'été dernier, Pratchett a publié The Long Earth, une épopée de hard-SF au sujet d'univers alternatifs et de distribution de ressources dans un futur proche ; cet été c'est Dodger, une histoire historico-fantastique dans la Londres Victorienne qui fait apparaitre Charles Dickens, Henry Mayhew et une poignée de personnages de base à la Dickens ramenés à la vie depuis leurs cadavres. Bien qu'elles soient destinées à des lecteurs ados, les histoires sont devenues incroyablement sombres, avec des guerres de ressources, de la cruauté humaine et des rivières de merde avec des corps qui flottent.

"Pour l'essentiel, je suis incroyablement en colère. C'est merveilleux la colère, ça vous pousse à continuer"

"Qu'est-ce qu'on raconte aux gamins ?" demande Pratchett alors que nous sommes toujours dans le café. "Prépare-toi à une vie courte" dit-il avant de boire une gorgée de son thé. "On va finir par se battre pour les ressources. Et gâcher plus de ces ressources en se battant les uns contre les autres."

"J'étais en Indonésie il y a quelques temps, et on peut voir les plantations de palmier à huile. On est monté en hélicoptère puis ils sont allés d'un horizon à l'autre. Et une fois que le palmier à huile est parti, ce qui reste c'est le désert. Et je veux bien dire le désert : le désert qui est de pierre. On ne va pas sortir de ça en vie."

C'est à ce moment qu'il commence à chanter. Ce n'est pas une figure de style. Je veux dire qu'il commence à chanter, calmement mais résolument, le vieil air populaire anglais "The Larks They Sang Melodious" [NdT : les alouettes chantent mélodieusement]. Il a une bonne voix, un baryton chevrotant qui n'a pas perdu de sa force, et il se fout complètement que la moitié du café se soit retournée pour regarder.

Pratchett chante deux vers entiers. La chanson est pleine de lumières, de désirs et de nostalgie de jours plus chauds et plus anciens, et si on a les yeux à demi fermés on peut être assis près d'un feu dans la campagne à écouter quelque parent âgé vous raconter des histoires d'amour et de mort qui n'en sont pas moins vraies même si légèrement inventées. Sauf que ce n'est pas là où nous sommes, nous sommes dans une filiale de Starbucks, en train de boire un thé un peu éventé et "The Larks They Sang Melodious" n'a pas été écrit pour être chanté par-dessus du jazz brésilien.

"Quand on chante tous ensemble, ça rassemble" dit-il. "Je connais les chansons que mon grand-père et mon père chantaient. Rhianna connait les chansons que je chantais parce qu'aujourd'hui presque toutes les chansons qui ont jamais été écrites sont disponibles quelque part."

C'est un grand fan de musique traditionnelle, et il me raconte avec fierté qu'il a une fois "eu un baiser de Maddy Prior. Non non, je ne vais pas avoir d'ennuis si vous écrivez ça. Avez-vous jamais entendu parler de Thomas Tallis ?" demande-t-il. Sans attendre une réponse il dit : "Eh bien je marchais dans la cuisine il n'y a pas longtemps, et on a allumé la radio et c'était "Spem in alium" [NdT : motet du XVIe siècle] et je suis tombé à genoux. Je me foutrais que vous alliez à l'église, mais j'y suis réellement allé."
Je ne mentionne pas que la raison pour laquelle tout le monde connait les harmonies et les cantiques à quarante parties de Tallis est qu'elles apparaissent dans le succès de fesse Cinquante nuances de Grey.
"Bien sûr, cette chanson que je viens de chanter, elle ne parle vraiment que de sexe" dit-il en ricanant.

Est-ce la fin ?

Le sexe et la mort, et la nature rouge toute en crocs et en griffes. L'humour noir est le chapeau de l'auteur de fantasy. Lâcher des vérités humaines pénibles sur la table et les saupoudrer d'un peu de poussière de fées. C'est ce qui se trouve dans l'œuvre de Pratchett dès le début, faisant infuser les trucs vilains dans la musique et la magie pour les rendre supportables sans mentir aux enfants, même un instant. La campagne pour le suicide assisté pousse seulement ce sentiment à sa conclusion logique et pratique.

"Parlons d'Harold Shipman," dit-il, et c'est là que je sais que Pratchett se fout de moi. Parce que je ne suis pas la première à remarquer qu'avec sa barbe blanche raide et ses traits acérés, l'auteur de fantasy arbore une ressemblance incroyable avec... Harold Shipman, alias "Dr Mort", le médecin généraliste qui s'est pendu en 2004 après avoir été écroué pour avoir assassiné d'innombrables patients dans leurs lits.

"Ce qu'il [Shipman] a fait est terrible... Il a tordu les tripes de tous les médecins. Ça veut dire qu'aujourd'hui tout le monde doit se battre comme un diable pour garder un pauvre bougre en vie alors même qu'il lutte. La différence est qu'il tuait des gens qui n'étaient pas malades !"
Parler de mort avec un homme qui en est vraisemblablement bien plus proche que vous est extrêmement gênant, surtout quand on commence à aborder les particularités de la maladie qui mettront fin, un jour ou l'autre, à sa vie. Mais l'attitude bourrue de Pratchett en matière de faits rend la chose bien plus facile, comme un plâtre tombant en seul morceau.

Je commence à demander "Est-ce que les docteurs vous ont dit, je veux dire..." Il m'interrompt avant que je puisse démêler ma langue. "Est-ce qu'ils m'ont dit quand je vais mourir ?" termine-t-il. Je soupçonne tout à coup que dans les derniers mois il a souvent dû terminer les phrases dures de parents et de journalistes.
Non il n'a pas encore eu la date. "Si vous ne saviez pas que j'ai un truc comme ça, vous ne vous en rendriez pas compte" dit-il calmement. Ce n'est pas tout à fait vrai : Pratchett est vif comme un fouet, et parler avec lui vous pousse à vouloir être assis bien droit et à vous assurer que vos lacets soient bien faits, pourtant il est bien plus frêle que ses 64 ans pourraient vous faire croire, et parfois il ne finit pas sa phrase.

En fait, juste avant que cette interview parte à l'impression, Rob m'a contacté pour me dire que Pratchett avait failli mourir de ce qu'ils ont pensé être une crise cardiaque début novembre, alors qu'il se trouvait à New York pour une tournée d'autographes. Le duo revenait à leur hôtel d'une visite à Ground Zero, dit Rob, quand Pratchett "a pris un mauvaise direction. On était assis à l'arrière du taxi quand j'ai remarqué que sa respiration était devenue difficile." Quelques minutes plus tard, Pratchett s'est évanoui.

Dans un compte-rendu de l'accident, qu'il pense publier, il dit ne pas se rappeler de beaucoup de choses, si ce n'est de se sentir "simplement très mal, et d'avoir très froid même si mon visage dégoulinait de sueur, je n'arrivais pas à me concentrer et j'avais l'impression de partir au loin. Rob me demandait continuellement si j'allais bien et m'assurait qu'on était plus très loin... Je n'ai que sa parole pour ce qui est arrivé ensuite."

Ce qui est arrivé ensuite c'est que Pratchett s'est effondré. "J'ai dû me mettre à genoux sur le siège arrière et lui faire un massage cardiaque" dit Rob. "Le truc avec les doigts dans la gorge. Il a failli mourir."

L'auteur a été amené en urgence à l'hôpital, mais a vite récupéré. Les docteurs lui ont dit qu'il avait eu une fibrillation atriale causée par l'effet cumulé de médicaments prescrits pour sa pression artérielle élevée et aggravée par son emploi du temps surchargé. Il relativise maintenant l'accident. "J'ai entendu dire un jour que les tournées de dédicaces peuvent tuer plus rapidement que la drogue, l'alcool et les femmes faciles" dit-il au New Statesman. "Mais je n'ai pas tout essayé." Ça l'a fait se demander s'il devrait ralentir un peu et consacrer plus de temps à l'écriture et à sa famille, mais il aime trop la vie sur la route pour y renoncer.

Plus tôt, quand nous nous sommes rencontrés, j'ai demandé à Pratchett comment sa santé influençait sa vision de la vie.

"Globalement, je suis extrêmement en colère. Je suis en colère contre les banquiers. Contre le gouvernement. Ce sont des ptains d'inutiles." Il vraiment dit "ptains". "Je sais ce que Mémé Ciredutemps [une sorcière terre-à-terre qui apparait dans plusieurs romans du Disque-Monde] dirait à David Cameron. Elle le pousserait sur le coté et dirait "Je ne peux pas vous sentir". [Quelqu'un dans son genre] ne fait rien à part lécher les bottes des avocats. Pourquoi on ne pend pas quelqu'un ?"

Il y a là une raideur qui court dans les livres du Disque-Monde. N'est-il pas inquiet de faire éventuellement peur aux enfants avec toutes ces discussions sur la mort ? Pas du tout, en fait s'il y a une chose qui distingue les contributions de Pratchett à la section jeunes adultes des librairies, c'est sa volonté de mettre des jeunes gens face à certains des faits humains les plus atroces, avec le sérieux stupide qu'on peut attendre d'un auteur de comédie mourant s'étant fait faire des armoiries dont la devise en latin apparait das ses propres livres. La devise est "Noli timere messorem" : Ne crains pas le faucheur.

Son dernier livre pour enfant, Je m'habillerai de nuit, présente un cadre dans laquelle la jeune héroïne doit empêcher le suicide d'un homme qui a récemment battu sa fille enceinte et non mariée de treize ans si durement qu'elle a fait une fausse couche, et enterrer le fœtus. C'est pas Harry Potter. Pourtant les gamins le dévorent parce qu'une des choses que Pratchett comprend c'est que ce n'est pas parce que les gamins aiment les histoires que ça signifie qu'on doive leur mentir.

Donc, la possibilité pour de jeunes lecteurs de voir leur auteur préféré parler franchement à la télévision de sa propre mort ne l'inquiète pas du tout. "Faire peur aux gosses est une bonne et noble chose à faire" dit-il. "Je suis heureux de dire aux enfants de se préparer à une vie courte. Mais ça marche comme ça : on peut les emmener dans la sombre forêt, mais on doit les ramener vers la lumière."

par Leïa Tortoise