Terry Pratchett

Terry Pratchett : "La tournée a presque signé mon arrêt de mort"

J'ai entendu une fois quelqu'un dire que les tournées d'autographes pouvaient vous tuer plus vite que la boisson, la drogue et les filles faciles, malheureusement mon expérience pour ces deux derniers est limitée, mais pendant ma récente mini-tournée à New York et Chicago c'est presque devenu vrai. Mon assistant Rob m'accompagnait au ComicCon de New York, qui fut pour le moins frénétique, mais même quand on est en décalage horaire ça fait partie du boulot : on l'a déjà fait plusieurs fois avant. Il existe bien un machisme de la tournée de promotion.

Ce fut un grand événement, en particulier le fait de rencontrer l'acteur Sean Astin et de prendre des nouvelles après quelques années. La journée s'est donc écoulée bruyamment, mais c'était seulement un jour et il y avait ensuite beaucoup à faire avec mes éditeurs américains avant une conférence à Barnes & Noble [NdT : libraire américain] puis davantage de travail éditorial et d'interviews et ainsi de suite, après quoi nous avons eu une journée de libre avant de nous diriger vers Chicago. Rob a suggéré d'aller rendre hommage à Ground Zero. Malheureusement, nous étions tous deux un peu mal à cause d'une légère intoxication alimentaire, ou ce qui semblait l'être, mais ça semblait s'être dissipé après le repas et nous sommes donc montés dans un taxi pour une course extrêmement agitée.

Nous sommes allés vers le Sud à travers Manhattan, nous sentant tous deux vraiment mal. On est arrivé au pied de la Freedom Tower et nous n'avons eu assez de temps que pour une unique photo avant que je décide de rentrer parce que je me sentais très nauséeux. Nous sommes rentrés dans le même taxi et avons commencé le voyage retour jusqu'à la 52e. Pourtant ça ne faisait que cinq minutes quand, aux dires de Rob, ma respiration est devenue très difficile. J'avais très froid même si mon visage dégoulinait de sueur, je n'arrivais pas à me concentrer et j'avais l'impression de partir au loin. Je n'arrivais à me raccrocher à rien. Rob me demandait continuellement si j'allais bien et m'assurait qu'on était plus très loin... petit menteur ! On avait encore un bon quart d'heure dans ce taxi remuant, et je dois le croire pour ce qui est arrivé ensuite : je me suis effondré sur le siège et, toujours selon Rob, j'étais vraiment dans un sale état. Mais un bon point pour les scouts et leur formation aux premiers secours, parce qu'il m'a attrapé et a dégagé mes voies respiratoires - pas un boulot pour les chochottes - tout en gueulant au chauffeur d'aller plus vite.

Lorsque nous sommes arrivés à notre hôtel, j'étais suffisamment conscient pour décider que ce ne n'était qu'un de ces trucs et j'ai insisté en disant que m'allonger suffirait. Cependant, mon éditeur jeunesse avait déjà appelé le médecin et m'a gavé de Pringles et de boissons vitaminées pendant qu'on attendait ; et puisqu'ils étaient inquiets, je l'étais aussi. Quand le docteur est arrivé je me sentais mieux, mais il a insisté pour réaliser un bon check-up. Et il a fait un bon boulot parce que quand il a pris mon pouls il a senti un battement irrégulier et il nous a immédiatement envoyés à l'hôpital le plus proche. Là on m'a averti que je devrais peut-être rester pendant quelques semaines, dans le pire des cas, car ils ne pourraient pas m'autoriser à prendre l'avion dans cet état.

J'ai alors été couvert de divers tuyaux et électrodes. J'étais impressionné par la minutie de tout ça et encore plus quand, vers six heures du matin, ils ont dit que comme mon cœur était spontanément revenu à un rythme normal, en ce qui les concernait je pouvais partir, avec l'ordre ferme d'aller voir mon spécialiste en Angleterre dès que possible. Je l'ai fait et il est apparu que j'avais une pression artérielle basse, probablement exacerbée par la tournée de promotion, les horaires bizarres, le décalage horaire, les repas irréguliers et le rush en général. Néanmoins, le lendemain de mon départ de l'hôpital nous avons pris l'avion pour Chicago, où nous avons fait une rencontre à la librairie Anderson, une des meilleures qui soit, et on a eu beaucoup de monde, et nul n'aurait deviné qu'il y avait un problème. Le spectacle doit continuer.

Le vol retour était supportable, mais j'ai commencé à réfléchir à propos de moi : "Regarde, t'es en pleine soixantaine, avec des prothèses vasculaires dans le cœur et un régime pharmaceutique quotidien plein de couleurs brillantes. Et il y a un mois à peine tu râlais dans un marais de Bornéo en cherchant un orang-outan." Je me suis souvenu des jours où je prenais souvent l'avion pour les États-Unis sans rien d'autre qu'un sac plastique transparent, un téléphone portable, une portefeuille, une douche de la veille et un sourire amical pour tout agent de sécurité (nécessaire parce que les auteurs en tournée de promotion n'ont pas la même image aux yeux des professionnels de la sécurité que les vrais gens : on a tendance à avoir beaucoup de billets en aller simple). Mon sac parfaitement transparent inquiétait chacun d’eux, parce que je n'emportais pas beaucoup de vêtements. (Suivant la recommandation de Neil Gaiman, j'ai adopté l'habitude sensée d'acheter des vêtements propres quand il le fallait avant de donner aux indispensables assistants qui attendent chaque auteur qui arrive dans une nouvelle ville un sac de vêtements sales et l'argent pour le renvoyer en Grande-Bretagne. Quelques-uns des plus sympas les ont même lavés avant de le faire !)

Quand je le dis comme ça, ça avait vraiment l'air dingue. Rigolo mais dingue. De manière assez perverse, c'était une vie super, globalement elle l'est toujours, et j'ai souhaité continuer comme ça le plus longtemps possible. Maintenant, je vois le calendrier se remplir et je note que l'année prochaine je devrais déjà, entre autres choses, faire une tournée en Australie et Nouvelle-Zélande, assister à la prochaine Discworld convention américaine à Baltimore et une poignée d'autres rendez-vous médiatiques de moindre importance. C'est étonnant le nombre de gens qui veulent me faire faire quelque chose qui me prendra juste "un peu de mon temps", ce qui prend invariablement plus d'une semaine, et je soupçonne que c'est la même chose pour presque tous les auteurs.

Maintenant que j'ai douloureusement pris conscience de l’horloge qui tourne et de la possibilité d'un cœur qui bat irrégulièrement, de petites voix me disent des choses comme "Espèce de crétin ! Tu pourrais être assis à la maison dans la chapelle, heureux d’écrire des livres, sans trop inquiéter ta femme et en restant à proximité d'un chirurgien et d'un assez bon hôpital". C'est une idée, je crois, et je vais suivre les conseils de mes médecins.

Et l'horloge tourne...

par Leïa Tortoise