Terry Pratchett

Taisez-vous et laissez-moi finir mon histoire!

2012-11-20-Pratchett_The_Big_Issue

C'est quand il raconte une histoire sur la façon dont la mort ne l'effraie pas que Sir Terry Pratchett, peut-être plus célèbre aujourd'hui pour son alzheimer que pour les millions de livres qu'il a vendu, semble mentalement intact.

"Comment peut-on craindre la mort alors qu'on ne sait même pas ce que c'est ?" se demande-t-il, entièrement habillé de noir tel un mage, assis sur un somptueux banc rouge de l'atrium du May Fair Hotel de Londres. "On ne ne sait même pas s'il y aura toujours un "vous". Je me souviens que vers mes six ans on m'avait emmené... pas à Wookey Hole... mmm... le Mendip... là où il y a les grottes... le nom... Somerset... je vous présente l'ACP...”

L'ACP (atrophie corticale postérieure) est la forme rare des premiers signes de l'Alzheimer qu’on a diagnostiqué à Pratchett en 2007, à l'âge de 59 ans. Elle affecte la mémoire jusqu'à un certaint point mais perturbe en fait davantage son processus visuel. Il ne peut physiquement plus lire ni écrire efficacement : certainement "un enquiquinement", comme il l'a décrit, pour l'auteur le plus vendu de Grande-Bretagne après JK Rowling. Pratchett est l'auteur de plus de cinquante livres dont trente-neuf pour son phénomène de fantasy absurde, le Disque-Monde, publié dans trente-huit langues. Pour l'instant en tout cas, décidé à finir son histoire, il demande à notre photographe "Vous avez moyen de chercher un truc sur google ?", lequel lui livre la réponse : "Cheddar Caves !", et termine son histoire sur la découverte, alors qu'il était seul, d'un squelette archéologique exposé qui ne lui avait pas fait peur "parce que je pensais, tu ne peux rien faire du tout, t'es derrière une vitre". Il revient à son point de départ.

"Mais ce dont les gens ont peur c'est d'une mauvaise mort" décide-t-il. "Ils ont peur d'être à demi mort. Dans une clinique quelconque. Là où ils vous harcèlent et sollicitent votre accord." Ou bien ils craignent de traîner dans cet endroit inconnu appelé l'enfer. "Ou, comme on l'appelle ces temps-ci, "en soins"." Et il ricane, comme souvent, d'une voix rauque, pétillante et communicative.

[...]

En 2012, l'imagination de Pratchett est toujours aussi solide que sa personnalité : "Mon coté créatif semble être en pleine forme : je suis toujours moi". Dodger, son dernier roman pour jeunes adultes, un conte vivant au sujet d'un maraudeur d'égouts de la Londres de Dickens, voit le langage vif et brillant de Pratchett perdurer alors qu'il dicte ses mots à une technologie de reconnaissance vocale.

Il a écrit le livre en partie parce qu'il aime l'ère victorienne : "C'est la plus intéressante" piaille-t-il avant de placer une anecdote énorme au sujet de la "guerre des corsets" du XIXe siècle ; et en partie parce que la jeunesse a besoin d'une meilleure éducation : "La jeune génération connait que dalle à l'histoire !"

Pratchett est toujours bouillonnant de conversations impossible à interrompre: toute tentative de couper ses innombrables anecdotes se solde par un malicieux "Taisez-vous et laissez-moi finir mon histoire !". Parfois, quand la mémoire lui fait défaut, il est sûr que c'est juste "à cause de la soixantaine" et peut-être aussi son habitude de se souvenir de son passé coloré : des histoires sur ses parents qu'il adorait (son père mécanicien était "stoïque", sa mère formidablement brillante l'encourageait à lire et "pouvait voir à travers la pierre"), sur le fait d'avoir été une force perturbatrice à l'école de High Wycombe, un adolescent obnubilé par la cosmologie ramenant systématiquement Private Eye et Mad magazine "même si Harry (le directeur) étai déterminé à maintenir les années 1960 en dehors de High Wycombe".

À 17 ans, il évite l'université pour se lancer dans le journalisme dans le Bucks Free Press local, où ses expériences ont été extrêmes : voir un cadavre le premier jour, "Très, très mort, et je me suis dit : "Est-ce que c'est pas étonnant, on peut être malade en étant à court de trucs qui rendent malades ?"" ; être extrait d'un puits rempli de lisier de cochon et voir des morceaux de corps éparpillés le long d'une voie ferrée après le suicide d'une femme : "Elle s'était tenue à coté des rails en fumant des clopes et j'ai compté les mégots. Elle en avait fumé six puis s'était avancée devant le train". C'est aussi là qu'il a découvert pour la première fois le concept de suicide assisté, et se souvient d'une ancienne infirmière qui lui avait dit qu'elle "tué quelqu'un deux fois" dans les années 1930, en mettant fin à l'agonie d'un cancéreux à la demande de sa femme, en l'étouffant avec un oreiller, une pratique que les infirmières appelaient "leur montrer la porte".

[...]

Dans les années 1970, Lyn, sa femme depuis quarante-quatre ans, et lui étaient "des hippies, avec un boulot" choisissant de n'avoir qu'un enfant (Rhianna, qui est devenue une scénariste de jeux vidéos à succès) pour contribuer au contrôle des naissances (ils étaient évidemment en avance sur leur temps).

[...]

C'est la joie, clairement, qui a toujours fait bouillir l'âme de Pratchett, et il pleure littéralement de rire aujourd'hui quand il se souvient la cour qu'il faisait à sa femme alors qu'il n'était qu'un journaliste en formation ne possédant qu'une moto mais pas de voiture. Incapable de payer à la fois le restaurant chinois et le taxi pour l'emmener lors de leur premier rendez-vous, il a comploté avec un taxi "sympathique" pour qu'ils se retrouvent derrière chez elle avant d'arriver normalement par devant. "Comme ça, j'ai plus ou moins laissé ma moto dans la haie" ricane-t-il. "Enlever le blouson Bell Star, mettre des vêtements chics, courir courir courir - oh ça me revient, tout me revient ! - et arriver juste au même moment que la voiture. Et donc j'avais l'air d'être arrivé avec mais je ne le payais qu'à partir de là. Et ça a marché !"

par Mirliton