Terry Pratchett

Interview par The Scotsman

Il est peut-être désormais plus célèbre pour son combat contre la maladie qui le prive lentement de ses facultés que pour les 70 livres qui en ont fait un auteur à succès, mais ça n'arrêtera jamais Terry Pratchett d'écrire... ni de se battre.

Sir Terry Pratchett a ajusté son haut de forme, commandé un iced bun [NdT : pâtisserie britannique] et fait le récit vivant et spontané du dernier examen de sa prostate. Le docteur lui avait semble-t-il demandé si elle pouvait continuer la procédure ou s'il préférait un collègue mâle. "Franchement, à la façon dont j'ai marché et baissé mon pantalon, je ne vois pas ce qui lui a fait croire que j'hésitais." Une minute d'interview et nous en sommes au moment d'enfiler les gants et au slip en bas des chevilles. Sonder Pratchett, à la réflexion, ça risque d'être direct.

Ah, et bien si seulement. Bien qu'il semble assez à l'aise avec les discussions intimes, l'auteur sexagénaire à l'esprit vagabond ne reste pas longtemps sur un même sujet. Et donc pour discuter avec lui de, par exemple, les progrès de son alzheimer, il est nécessaire de l'écouter d'abord disserter sur la pauvreté sour le règne de Victoria, de son éducation dans le Buckinghamshire profond, des années de guerre de son père, de l'ubiquité des librairies SF ("Dans toutes les grandes villes, à coté du sex-shop...") et du programme informatique qui lui permet de dicter ses romans maintenant qu'il ne peut plus taper. Une conversation pratchettienne, en vitesse de croisière, part toujours vers de nouvelles directions. Dont aucune n'est inintéressante, certaines étant hautement pertinentes, mais on souhaite parfois qu'il se taise et réponde à la question.

Nous nous rencontrons à Salford, dans un café au rez-de-chaussée de l'immeuble de la BBC. Pratchett s'est déplacé au Nord de son foyer pour apparaître dans une émission matinale afin de promouvoir son nouveau roman, Dodger, son 70e livre et un des trois paraissant cette année. La plupart de ce qu'il écrit se vend en énorme quantité. Il était, jusqu'à ce que JK Rowling vienne tout compromettre, l'auteur le plus populaire de Grande-Bretagne et peut se vanter de 80 millions d'exemplaires vendus dans le monde. Ses Annales du Disque-monde sont un phénomène culturel en elles-mêmes et ont généré des conventions auxquelles l'auteur assiste et auxquelles des lecteurs avides assistent souvent déguisés en personnages des livres : sorcières, golems ou la Mort, etc.

Depuis la fin 2007 pourtant, quand il a révélé sur internet dans une déclaration intitulée "Un enquiquinement" qu'il avait une forme rare des prémices d'alzheimer, Pratchett est devenu familier au grand public en tant que visage de la maladie et défenseur du suicide assisté. Son documentaire télévisé de 2011, Choosing to Die, dans lequel un homme a été filmé mettant fin à ses jours avec l'aide de l'organisation suisse Dignitas a reçu deux BAFTAs et fut, qu'on partage ou non son point de vue, un programme extraordinaire et fascinant.

Même si Pratchett a écrit beaucoup de livres qui ont plu à des centaines de milliers de personnes, a-t-il l'impression que ce sera le documentaire plutôt que l'écriture qui sera considéré comme son chef d'œuvre et héritage ? Il ignore la question. "Je pense que le plus grand leg était en fait de s'être levé et d'avoir dit 'J'ai alzheimer.' "

Sa forme d'alzheimer, l'atrophie corticale postérieure, peut provoquer des problèmes de la vision comme la reconnaissance des visages et des symboles, ainsi que des problèmes pour lire et compter. Quand la maladie progresse, les gens développent les symptômes typiques d'alzheimer : perte de mémoire et confusion."Cette maladie vous fait disparaître par petits bouts et vous laisse regarder ce qui se passe" est la façon dont Pratchett l'a formulé dans un article il y a quatre ans. Maintenant, dit-il, la maladie pourrait le frapper pleinement d'un seul coup. En l'état des choses il ne voit pas beaucoup de différences entre lui et comment son père et son grand-père, qui n'avaient pas alzheimer, étaient à son âge, ce qui signifie un peu distrait mais pas dramatiquement. "Je ne perds pas mes mots" dit-il. "Certainement pas les nouveaux."

Plus évidents sont les problèmes de vision, un genre de déconnexion entre les yeux et le cerveau. Quand il se lève pour aller aux toilettes, je remarque qu'il hésite pour identifier celles des hommes et celles des dames, ayant apparemment du mal à interpréter les symboles sur les portes. Il peut avoir du mal à lire (invité à faire la Dimbleby lecture de 2010, il a demandé à ce que son discours soit lu par l'acteur Tony Robinson) et ne peut physiquement plus écrire ses propres livres. Il dicte plutôt à un programme de reconnaissance vocale et adore apprendre à l'ordinateur du nouveau vocabulaire tel que le mot français 'enceinte' qui signifie à la fois une femme attendant un enfant et une fortification de bâtiment. Ça doit être une consolation pour montrer sa supériorité intellectuelle sur la machine, même en se reposant si lourdement sur elle.

L'ordinateur est désormais au travail sur l'autobiographie de Pratchett. Qu'est-ce ça fait à quelqu'un qui perd sa mémoire d'écrire ses mémoires ? "Assez bizarrement, les souvenirs qui sont les plus atteints sont les récents" répond-il. "Je ne peux pas me souvenir de votre nom mais je peux me souvenir de toutes les chansons que je chantais dans le vieux préfabriqué où j'allais quand j'étais enfant. Bien sûr, tout le monde sait ce qu'est l'école dominicale [NdT : Séances de scolarisation, souvent dirigées par les pasteurs pour leurs fidèles, qu'on connaît aussi sous le nom de "(cours de) catéchisme"]. C'est pour laisser papa et maman faire la bête à deux dos pendant l'après-midi. Mais je me souviens des paroles des chansons, et beaucoup d'hymnes anciens et modernes. Je peux me souvenir de beaucoup de choses de ma scolarité." Et est-il plaisant et rassurant de pouvoir faire appel à sa mémoire de cette façon ? "Eh bien", acquiesce-t-il "oui".

Il a décidé de rendre publique sa maladie parce qu'il avait été impressionné par l'exemple de Richard Dimbledy qui au milieu des années 1960 avait reconnu avoir un cancer, un mot encore tabou à l'époque. Pratchett voulait faire de même pour l'alzheimer : nommer l'ennemi est le premier pas avant de l'éliminer. On sent pourtant de la frustration, un orgueil légèrement blessé, dans la façon dont il est désormais, paraît-il, plus connu pour la dégénérescence de son cerveau que pour les richesses que celui-ci a créé. "J'ai tant fait" soupire-t-il. "Bon dieu, la reine m'a anobli."

Avec sa barbe blanche, ses sourcils facétieux, son haut-de-forme et sa veste de smoking en velours noir, Pratchett ressemble à l'archevêque de Cantorbéry déguisé en petit entrepreneur de pompes funèbres victorien. Ces vêtements, une variante de son borsalino fétiche, sont en l'honneur de son nouveau roman dans lequel Charles Dickens et ledit Dodger, un garçon vivant de la collecte des pièces de monnaie et bijoux dans les égouts de Londres, tentent de sauver une mystérieuse jeune femme d'un assassinat. Le livre est une comédie exhubérante qui joue les quatre cents coups à la littérature et l'histoire et qui n'a pas tant été inspirée par Oliver Twist que par Mayhew et son London Labour and the London Poor, un brillant récit journalistique des métiers des rues d'alors incluant les mud-lark [NdT : fouilleurs de boue des rives de la Tamise], les flower-girls [NdT : filles portant les fleurs lors de mariages] et les prostituées.

Pratchett a d'abord lu ce livre lorsqu'il était adolescent. Il a une passion pour l'ère victorienne. Ayant épuisé les ressources de la bibliothèque publique de Beaconsfield, où il avait obtenu un boulot le samedi afin d'avoir accès à la section adulte, il a commencé à hanter le bouquiniste du village voisin et à dépenser son argent de poche dans des volumes reliés d'anciens numéros de Punch, un magazine fondé par Henry Mayhew en 1841 qui apparaît lui-même dans Dodger. "Toutes les personnes qui écrivaient de la comédie en anglais apparaissaient à un moment dans Punch" se rappelle-t-il. "Ça m'a donc amené à Mark Twain par exemple, et à Jerome K Jerome. Et parce que c'était un genre de Private Eye [NdT : revue satirique britannique], on avait aussi quelques scandales. Tout ça s'est engouffré en moi. Je veux dire, je n'ai pratiquement rien appris du tout de mon école si ce n'est me défiler et cracher." Mais Punch a-t-il été plus qu'une éducation ? "Bon dieu oui".

Pratchett a grandi dans la pauvreté, "mais il y avait de l'amour", et ça lui a visiblement laissé des marques. Même s'il a dépassé depuis longtemps le point où il avait à s'inquiéter de ses finances, il fait toujours aussi attention à ses dépenses et évite le gaspillage. Son don de £494,000 à Alzheimer’s Research, il ne le compte pas comme une lubie. "Dans mon cœur je suis juste un gamin des logements sociaux" dit-il. "Je peux me souvenir du vieux cottage et de mon père déplaçant la baignoire en étain. Je ne suis pas riche. Je suis un pauvre avec une tétra-chiée de pognon. C'est comme ça que ça marche. La richesse c'est plutôt comme l'alzheimer. Ça ne me définit pas."

Il apprécie son statut d'auteur de best-sellers, plus pour l'influence que pour l'aisance qu'il lui apporte. L'auteur GK Chesterton vivait dans le même village même s'il est décédé douze ans avant la naissance de Pratchett. Pratchett se rappelle que sa grand-mère lui avait dit qu'une fois l'express de Londres avait fait un arrêt imprévu à Beaconsfield juste pour que le dernier manuscrit de Chesterton puisse être pris à bord. "Et je me souviens avoir pensé : "Bon sang, ça c'est du pouvoir"." Il n'a pas l'ambition de contrôler la principale ligne du Wessex mais est ravi d'utiliser sa renommée si elle lui permet de défendre le suicide assisté dans des articles de journaux nationaux ou de faire campagne auprès du Premier ministre sur la question.

Pratchett aimerait mettre fin à sa vie avec l'assistance de "quelques médicaments utiles" avant que sa maladie n'ait progressé au point qu'il ne soit plus en état d'exprimer formellement son désir de le faire. Surtout, il souhaiterait mourir chez lui, sur une chaise sur le gazon en noyant le poison dans du brandy et en écoutant du Thomas Tallis sur son iPod.

C'est une vision romantique, pourtant elle lui est actuellement interdite par la loi. Quiconque aidant une autre personne à se suicider en Grande-Bretagne, par exemple en lui donnant le moyen de se tuer, pourrait être poursuivi et subir une longue peine de prison. Pratchett veut que cette loi change. Il recommande qu'un tribunal, comptant un juriste et un médecin, prenne en compte les demandes de ceux qui souhaiteraient mourir de cette façon.

Le cas de Tony Nicklinson, souffrant du locked-in syndrom [NdT: syndrome d'enfermement], et dont les démarches légales pour obtenir un suicide assisté ont été rejetées par la Haute Cour le mois dernier l'a mis en colère. Quelques jours plus tard, refusant les antibiotiques pour soigner sa pneumonie, Nicklinson est mort. "J'ai une photo de Tony sur le pupitre près de mon bureau" dit Pratchett. "Et elle va y rester."

La douleur visible de Nicklinson au moment de la décision de la cour a eu l'air de secouer l'opinion publique sur le sujet. Au début du mois, la ministre conservatrice de la Santé, Anna Soubry a dit qu'il était "ridicule et révoltant" que des malades en phase terminale soient obligées de voyager à l'étranger jusqu'à Dignitas pour mettre fin à leurs jours.

Pratchett pense-t-il qu'il puisse y avoir un changement de loi dans l'avenir proche ? "Je ne sais pas. Le nouveau ministre de la Santé a dit que nous devrions en parler et elle a reçu un tir de barrage des grenouilles de bénitier qui disaient "Il ne faut pas que ça arrive. On ne doit pas parler de ce genre de choses."
Mon dieu ! On ne doit pas parler de quelque chose parce que dieu ne veut pas que nous le fassions ?" Il fait une pause au milieu de son coup de gueule et marmonne dans sa moustache. "C'est une belle bataille. Parce que je sais que je suis absolument du bon coté."

Il aime ça. Il y a quelque chose de vivifiant avec, comme il le dit, la sensation du vitriol qui lui coule dans le cou. "Oui, j'aime bien me battre. Ma mère aimait se battre. Si elle voyait quelque chose de mal, elle fonçait dessus comme un exocet [NdT: poisson volant]. À cette époque, quand on avait pas d'argent, si quelqu'un vous grugeait de six pences c'était la bagarre. On peut dire que mes parents ont eu une grande influence."

Son père David, mécanicien automobile, est mort d'un cancer du pancréas. Sa mère, Eileen, est-elle encore en vie ? "Bon dieu, non. Peu après le documentaire, elle a eu une très grosse crise cardiaque. Je me souviens de ce jour. D'une manière générale, je porte toujours du noir, et quand je marchais dans l'hôpital de Salisbury j'avais l'impression d'être Wyatt Earp marchant dans Tombstone." [NdT : vrai marshall de l'ouest américain]

Un jeune docteur s'est approché de lui, et lui a parlé du Parcours Clinique de Liverpool. "Vous en avez entendu parler ?" me demande Pratchett. "Les grenouilles de bénitier ne l'aiment pas. Ils l'appellent un suicide assisté masqué."

Le Parcours Clinique de Liverpool est une méthode répandue de prise en charge des malades en phase terminale, et qui peut inclure un refus de soin. "Ce que ça dit, basiquement, c'est : "Il y a là quelqu'un en train de mourir. On ne va pas continuer à essayer de le garder en vie. Mais on va le traiter le mieux possible jusqu'à ce qu'il meure."

Pratchett a accepté que sa mère soit traitée suivant le Parcours Clinique de Liverpool. "Je savais qu'il n'y avait plus rien à faire pour ma mère. Les lumières s'étaient toutes éteintes."

Après ça, il a senti qu'il avait été capable de faire une chose pour sa mère qu'il n'avait pas pu faire pour son père, qui avait passé les deux dernières semaines de sa vie dans un hospice. "Mon père m'avait dit que si je le voyais un jour plein de tubes, inutile pour quiconque et sans guérison possible, je devrais leur dire de le débrancher. Mais si j'avais fait ça, ç'aurait été un meurtre. C'était horrible parce qu'il était presque momifié et ils continuaient à lui injecter de la merde."

Dans Choosing to Die, parlant de sa propre maladie, Pratchett dit : "Quand je ne pourrais plus écrire mes livres, je ne suis pas sûr que je souhaiterais continuer à vivre".
Qu'en est-il de sa capacité à créer de nouvelles œuvres, qui marque la frontière entre son désir de vivre et le souhait de mourir ? "Ce serait comme si j'avais perdu la voix" dit-il. "Et qui souhaiterait perdre sa voix ? Tout le monde souhaite être entendu."

Mais même s'il ne pouvait plus écrire, il serait toujours le mari de Lyn et le père de sa grande fille Rhianna. Est-ce que ça ne serait pas suffisant pour le retenir ici-bas ? "Je pense probablement que oui."

Il ne souhaite pas révéler le point de vue de sa femme sur ses plans pour son avenir. Dans Choosing to Die, il a dit qu'il pensait qu'elle préférerait s'occuper de lui malgré sa maladie jusqu'à la fin, mais qu'il préférerait ne pas être un fardeau pour elle. Il semble pourtant se sentir soutenu par elle dans son combat pour changer la loi. "Ce que Lyn ne supporte pas ce sont les petits tyrans" dit-il, "et beaucoup des gens qui sont opposés au suicide assisté sont de petits tyrans."

Sir Terry Pratchett est, je crois, un Anglais excentrique à l'ancienne : le genre qui connait son propre esprit, dont la maison est un château et qui vient au monde avec un grand appétit et une conscience aigüe de son propre libre arbitre. L'impuissance est par conséquent un sentiment qu'il ne peut pas supporter. L'impuissance due à Alzheimer, bien entendu, mais aussi celle d'un individu dont les souhaits entrent en conflit avec le point de vue de l'État.

C'est sans surprise donc, qu'il prenne autant de plaisir et de consolation à être romancier : tous les jours il a la chance de faire un monde nouveau. Et c'est sans surprise qu'il a le désir naturel du romancier de finir sa propre histoire au moment qu'il jugera le plus opportun.

Pour le moment, pourtant, il va continuer à apprécier son brandy sans poison et à travailler sans concession. Il ne peut pas éviter l'avenir. Il le sait. Mais il peut aller vers lui avec curiosité et défi plutôt qu'avec peur et soumission. "Ce pour quoi je vis," dit-il, "c'est le prochain chapitre."

par Leïa Tortoise