Terry Pratchett

Pour The Independant: "C’est le fait de me battre qui me permet d’avancer."

Terry Pratchett, le très aimé créateur de la série fantasy du Disque-monde, ne s'est pas laissé abattre par le diagnostic d'une forme rare d'Alzheimer. Il parle à Arifa Akbar de son nouveau roman et de ses projets pour l'avenir.

2012-10-17-terry-independant

Terry Pratchett est assis dans une chambre d'hôtel du centre de Londres, ressemblant à un petit mage à la barbe pointu. Il commence de façon hésitante, avec un léger froid dans ses mots. Puis, il se réchauffe avec des anecdotes sur le côté le plus miséreux de la vie victorienne (le sujet de son dernier roman jeunesse, Dodger), et ses tentatives constamment repoussées d'écrire ses mémoires (titre provisoire: A Life in Footnotes [NdT: Une vie en notes de bas de page]), il est transformé - presque physiquement.

Au moment où il se rappelle son entrée dans la science-fiction quand il était ado (dans une boutique porno tenue par une petite vieille), et réfléchit à sa production prolifique malgré son diagnostic d'une forme rare d'Alzheimer (un recueil de nouvelles sur toute sa carrière, A Blink of the Screen, a été publié quelques semaines après Dodger), il a l'air jeune: vif, narquois, les yeux étincelants, espiègle.

C’est la fantasy qui lui plaît. En lire, en écrire, en parler. Durant les 40 années précédentes, il a imaginé des univers pleins d’humour, principalement dans la série de romans du Disque-monde (pour lesquels il a imaginé tout un vocabulaire propre), mais aussi des livres pour enfants, et des romans écrits en collaboration avec Neil Gaiman et Stephen Baxter. A ce jour, une cinquantaine d’entre eux sont des best-sellers, certains ont été adaptés sur scène ou à l’écran, d’autres lui ont rapporté des prix dont la médaille Carnegie, et un public comptant plus de 81 millions de lecteurs…

La vocation de la Fantasy est venue très tôt. Elle l’a saisi dans une boutique porno de Beaconsfield (dans le Buckinghamshire), alors qu’il avait 12 ans. A cette époque, la SF et la fantasy étaient d’obscurs sous-genres littéraires.

« On n’en trouvait que dans les boutiques des grandes villes, et encore, au même rayon que le porno, explique-t-il. A High Wycombe, il y avait une boutique dans un petit hangar, dont s’occupait une vieille dame très gentille, vêtue de noir, qui nous servait des tasses de thé, et qui avait toute une collection porno particulièrement vaste. Elle avait mis tout cela derrière une paire de rideaux en perles. J’y allais pour lire de la fantasy, et je voyais que les dignes messieurs en imperméable dans les niveaux supérieurs de la boutique avaient l’air tout rouges. J’étais au collège, et je me souviens avoir alors pensé de cette littérature porno : ‘Ce doit être un Harry Harrison (auteur de SF) que je n’ai pas encore lu.’ Si ça, ce n’est pas le gène du geek…

La vieille dame me considérait un peu comme son client favori ; elle me mettait toujours des livres de côté. Un jour je farfouillais dans la boîte de livres qu’elle avait mis de côté pour moi, lorsqu’un policier en civil entra. Il me désigna avec hostilité : ‘Qu’est-ce qu’il fait ici ?’ Je n’oublierai jamais son visage. Elle prit un exemplaire de En Terre étrangère de Robert A. Heinlein et dit : ‘Honni soit qui mal y pense’. L’homme grommela et s’en alla. »

Cette anecdote, à la Benny Hill sauce SF-porno, est un avant-goût des mémoires de Pratchett à moitié rédigées. Plus récemment, il s’est focalisé sur une histoire se déroulant dans un univers alternatif. Dodger, une aventure de fantasy inspirée par le personnage de Dickens 'Arful Dodger', fait voyager le personnage principal dans les égouts du Londres victorien et ses bas-fonds sordides, croisant la route d’une sous-classe sociale tentant de survivre, mais aussi d’Henry Mayhew, Disraeli et « Charlie » (Dickens).

« Dodger est un livre de fantasy basé sur la réalité. C’est de la fantasy historique, et certainement pas un roman historique », explique l’auteur. Ses recherches approfondies sur le côté étrange et farfelu de cette époque ont même influencé le Disque-monde. « J’ai longtemps fait des recherches sur le vieux Londres parce que c’est aussi utile pour le Disque-monde. Là-bas aussi il y a une ville très crasseuse, mais aussi très puissante. »

La publication de Dodger vient à point, pour le bicentenaire de la naissance de Dickens. Que pense Pratchett des nombreuses adaptations des romans de Dickens ? – De Grandes Espérances étant la dernière en date. « Je ne vais pas rentrer dans la polémique, mais je ne vois pas la nécessité… Dickens a écrit de très bons livres. Je ne vois pas pourquoi il faudrait les réécrire. »

Il y a cinq ans, Pratchett, qui est marié depuis 44 ans avec Lyn, annonçait qu’il était atteint d’une atrophie corticale postérieure, une variante atypique de la maladie d’Alzheimer. Depuis, il est devenu un militant fervent du suicide assisté, réalisant un film documentaire récompensé par la BAFTA (British Academy of Film and Television Arts), et faisant un don substantiel à la recherche sur la maladie d’Alzheimer. « C’est le fait de me battre qui me permet d’avancer. Ma mère était une battante. La lutte vous maintient en vie, vous donne l’énergie nécessaire. Je n’imagine même pas ne pas avoir un travail en cours. »

Sa main tremble un peu et il cherche un mot en silence, un silence qui se prolonge, de manière un peu sinistre pour un homme n’ayant que 64 ans. Il acquiesce. « Mais si vous n’étiez pas au courant, vous ne le remarqueriez pas. » Il dit que maintenant, il est surtout en lutte contre l’âge avançant. « On commence à grincer de partout. A tomber en morceaux. »

Il a toujours eu plusieurs livres en cours d’écriture, mais en ce moment son agenda est plein. C’est peut-être le diagnostic qui le fait réagir en se surchargeant de travail. Cette année, il a été particulièrement prolifique. Il a co-écrit The Long Earth avec Baxter, Coup de Tabac (le dernier roman du Disque-monde, un grand succès) est sorti l’an dernier et il est déjà en train d’écrire le suivant. Après cela, il veut écrire une suite à Dodger (dans lequel George Carley, éminent ingénieur de l’époque victorienne, et Charles Dickens apparaîtront), et finir son autobiographie.

En dépit de l’étendue de son œuvre, de son titre de chevalier de l’Empire Britannique et de nombreuses autres récompenses, les fans de Pratchett ont souvent exprimé leur indignation devant le « statut de paria » que lui donne son domaine d’expression littéraire. Est-il vexé de ne jamais avoir été nominé pour le prix Booker ?

« Non, pas du tout, affirme-t-il. Les gens prétendent que je devrais. Quand j’ai commencé à écrire, l’opportunité de gagner sa vie de cette façon était quasiment inexistante. Beaucoup d’écrivains ont un autre métier en parallèle. Je me suis dit : ‘D’accord, commençons avec le journalisme. On verra bien ensuite.’ Alors, pouvoir vivre de mon écriture est une bénédiction. »

Il lui a fallu travailler des années comme journaliste, pour Bucks Free Press, pour acquérir la discipline qu’il a maintenant. Actuellement, il ne peut plus taper à l’ordinateur, il lui faut donc raconter ses histoires à voix haute (son assistant les dactylographie ensuite). Ce changement dans la façon de travailler ne l’a pas désarçonné. En fait, c’est même plus rapide et plus pratique que d’avoir à manipuler les pages pour tout reprendre, dit-il. Il a même enseigné à son logiciel TalkingPoint le vocabulaire du Disque-monde. « En tant que journaliste, parfois vous écrivez votre papier contre un mur. Mais en fin de compte, que faites-vous ? Vous racontez une histoire. Et comment la racontez-vous ? En utilisant votre bouche. C’est de cette façon que je procède maintenant : une autre manière d’utiliser ma main. C’est en fait plus rapide et pratique que de taper à l’ordinateur. »

Une heure et demie est passée, et beaucoup de mes questions restent sans réponses, grâce à l’art de la digression de Pratchett. « J’ai joué avec vous comme d’une harpe », dit-il avec une étincelle d’amusement dans les yeux. C’était un acte de sabotage furtif – et extrêmement amusant.

par Leïa Tortoise