Terry Pratchett

Terry Pratchett & Stephen Baxter à SFX pendant l'été de lecture de SF

En juillet 2012, pendant l'été de la lecture de SF sur SFX, Terry Pratchett et Stephen Baxter ont été accueillis dans les locaux pour y discuter de leur premier roman co-écrit ensemble, The Long Earth:

2012-09-21-sfx-baxter-pterry1

Alors que Sir Terry Pratchett dévie sur une anecdote au sujet de Skagit, un coin de Washington connu pour ses tulipes, uniquement parce qu'il avait repéré une occasion de faire une blague sur un "petite amie néerlandaise" purement fictive, son partenaire co-auteur de The Long Earth secoue la tête. "C'est comme travailler avec Tommy Cooper" dit Stephen Baxter.

"Il fallait qu'on les fasse rire" proteste Pratchett.

En réalité, Morecambe et Wise [NdT: duo comique britannique] est plus proche de la réalité. Si Pratchett est toujours enclin aux lubies, Baxter joue à la perfection le type rigide, essayant virilement de répondre aux questions au sujet d'un roman de SF collaboratif imaginant ce qui pourrait arriver si les gens étaient soudainement capables de passer de notre version de la planète à d'innombrables Terres parallèles, mais en trouvant aussi le temps pour ses propres blagues qui tuent.

2012-09-21-sfx-baxter-pterry2C'est un aperçu de première main d'un double numéro extraordinairement réjouissant, un coup d'œil, vous vous en doutez, sur la façon dont ils travaillent. Il s'agit, après tout, d'un duo qui peut allègrement se chamailler pour savoir lequel de "unk !" ou de "clop !" décrit le mieux le bruit qu'un gros poisson prédateur fait lorsqu'il ferme sa mâchoire, tout ça pour enchaîner avec une idée tellement bonne qu'il est urgent de la coucher sur papier pour leur prochain roman commun. "Je pourrais avoir un bout de papier ?" dit Baxter, et SFX se résigne avec embarras à arracher une pauvre feuille d'un carnet.

Mais nous nous égarons.

Tout d'abord, revigorés par les sandwiches au bacon et le café auxquels carbure Pratchett, il est temps de parler du roman actuel. C'est un livre basé sur une idée que Pratchett avait eu à l'origine juste après avoir envoyé La huitième couleur à son éditeur.

Sir Terry Pratchett : "J'ai eu l'idée de base des Terres quantiques, et j'ai pensé essayer une ou deux nouvelles puis un livre entier. Et ç'aurait pu se produire, mais La huitième couleur a eu beaucoup de succès et je me suis dit, je suis un journaliste professionnel après tout, "Si je peux vendre de la fantasy, je ferais mieux de m'y mettre et de faire d'autres trucs comme ça."

"Alors je l'ai mis [The Long Earth] de coté et je me suis dit "Un jour je le ferais." Ce n'est qu'il y a quelques années que je l'ai ressorti et que je me suis dit "Tu sais, il y a de bons trucs là-dedans, on pourrait creuser un peu plus et je pourrais certainement le faire mieux aujourd'hui que je l'aurais fait alors." J'ai pensé "J'ai certainement besoin de quelqu'un avec moi, quelqu'un qui peut utiliser le mot quantum en gardant l'air sérieux."

Stephen Baxter : " De mon point de vue, ça s'est généré de manière plus organique. Nous nous voyions lors de conventions et je savais que Terry était un lecteur de hard SF puisqu'il en avait lui-même écrit avec Strate-à-gemmes et d'autres. Donc on se voyait lors de réceptions données par nos éditeurs, ils nous collaient ensemble et Terry disait toujours "Quoi de neuf dans le quantum ?" "

TP : "Avez-vous fini par trouver le bosco de Higgs ?" [NdT : en VO, Terry a remplacé boson par boatswain, une fonction de marin]

SB : "Oui bon, je continue à chercher... À une de ces soirées, il y a deux ans, on a commencé à parler de ce projet et il est jailli de la mémoire de Terry. Peut-être qu'il avait récemment jeté un coup d'œil au manuscrit. L'idée de collaboration est apparue là. À la fin de la soirée nous jouions avec l'idée : "Et si ceci, et si cela ?" au point que notre hôtesse en a eu assez parce qu'il était une heure du matin, et un taxi était déjà venu me chercher et était reparti. Alors elle faisait un geste avec sa montre à la Alex Ferguson : "Vous voulez que je vous appelle un autre taxi, Stephen ?" Mais c'est globalement parti comme ça."

2012-09-21-sfx-baxter-pterry3

À partir de là les deux hommes ont échangé des idées au téléphone et lors de la Discworld Convention 2010 avant que, finalement, Baxter ne vienne rendre visite à Pratchett.

SB : "Je suis allé au Wiltshire pour un weekend, on s'est assis et on a fait un premier brouillon de qui allait faire quoi."

TP : "Et cet homme est arrivé avec une feuille de calcul."

SB : "Nous avons des styles différents mais avec des points communs, dirais-je. Je dirais que ce que Terry aime faire, c'est des personnages, des situations, puis les coller dans une pièce et les laisser parler, et c'est fini. Et on découvre plus ou moins l'histoire comme ça. Dans la hard SF que je fais, j'ai tendance à créer des cartes et des chronologies avant d'essayer de trouver une idée de l'univers que je vais explorer, qui change au fur et à mesure qu'on y travaille, suivant les besoins de l'histoire."

Le résultat, disent les deux hommes, a été une grosse colère pour chacun et une en commun. Plus, nous dit Baxter, "des repas consommés au pub, environ huit". Plus sérieusement, les deux hommes apprenaient à travailler ensemble. Ils se sont réunis de nouveau en décembre 2011.

SB : "Je me suis calmé pendant une semaine. À ce moment Terry avait fait un tas de chose, j'avais fait un tas de choses, et j'avais tout recousu grossièrement et sorti un tirage papier. Et on s'est assis dans le bureau de Terry, avec un feu allumé et divers objets du Disque-Monde qui me regardaient, et je l'ai juste lu à voix haute."

TP : "Tu aurais pu venir avec tes propres objets si tu voulais."

SB : "Je le ferais la prochaine fois, j'amènerais un boson de Higgs, ça te fera peur. On l'a juste lu. Je faisais des modifications et prenais des notes. Il y avait une bonne dose de polissage à faire après ça mais je crois que le lendemain matin on était tous les deux contents."

TP : "On se rendait compte tous les deux qu'on avait fait le plus dur."

SB : "Ouais, on savait qu'on avait un livre en tant que tel. Avec Terry, la vie n'est jamais simple. Nous devions aller à Downing Street au milieu de l'après-midi, n'est-ce pas ? Une réception avec George Osborne. On s'est fait conduire et j'étais à l'arrière de la voiture en train de lire jusqu'à ce que la lumière fasse défaut à quatre heures de l'après-midi, comme toujours en décembre. C'était le maximum qu'on pouvait faire, puis on a été bourrés avec le champagne pas cher de Downing Street quand on est revenu donc on a roupillé tout le reste du temps."

TP : "J'étais parfaitement sobre".

À l'une des dernières rencontres entre SFX et Pratchett il avait plaisanté en disant qu'ils voulaient écrire les même parties du livre.

TP : "C'est pas une blague, je sais qu'il y a là quelques morceaux qui sont définitivement les miens. Je sais qu'il y a certains morceaux que mes fans reconnaîtront. Mais pour une énorme part, je ne peux pas distinguer ce qui était de moi de ce qu'a écrit Steve, surtout parce qu'on revenait sur tout tout le temps."

"C'était plutôt comme faire De bons présages avec Neil Gaiman. À la fin deux types ont écrit un livre. Et vous connaissez sans doute l'histoire : on traversait des épreuves et Neil a ricané et dit "C'était un bon truc ce que tu as écrit." Et j'ai dit : "je suis sûr que c'est toi qui l'a écrit." De temps en temps, quand on faisait des conférences, Neil mettait ostensiblement sa veste sur la chaise et je mettais mon chapeau par dessus. C'était la troisième personne que nous avions créé qui faisait littéralement une partie du travail."

SB : "On a eu la même expérience où on disait "C'était ta ligne ?"

TP : "À deux reprises, c'est là ou je veux en venir. Le truc c'est qu'une raison d'être content de travailler avec Steve est qu'il n'a pas seulement la forme mais aussi le pédigrée. Quiconque est assez bon pour Oncle Arthur [C. Clarke, avec qui Baxter a aussi collaboré] est assez bon pour moi."

2012-09-21-sfx-baxter-pterry4

Mais quel que soit celui qui a écrit tel passage du livre, il y a un moment où ceux qui vivent dans ses pages ont commencé à faire avancer le roman.

TP : "Les personnages vont en fait commencer à faire des choses auxquelles vous ne vous attendiez pas mais qui sont très satisfaisantes quand elles se produisent."

SB : "Un exemple est le soldat Percy, avec qui nous ouvrons le livre. C'était mon idée. On réfléchit sur l'idée de départ et j'ai cette idée d'un soldat de la Première Guerre mondiale éjecté [sur une Terre parallèle]..."

TP : "C'était ton idée ?"

SB : "Oui. Et nous y voilà, vous voyez ? On l'a vraiment aimé et on a continué avec lui. On passe un coup de fil à Bernard Pearson [alias le Cunning Artificer, propriétaire du Discworld Emporium] pour savoir par quels régiments il avait pu passer et ce genre de choses. Et on l'imagine se réconfortant avec des chansons de music-hall de la Première Guerre. C'était mon personnage, mais tu as continué avec lui."

TP : "C'était le nôtre."

SB : "Oui, c'était le nôtre."

L'idée de gens se dirigeant vers d'autres Terres rappelle celle de l'Ouest sauvage, la frontière. Ce n'est pas une coïncidence si les personnages principaux du livre, un jeune nommé Joshua et un Tibétain réincarné - intelligence artificielle -, Lobsang (littéralement "Gros cerveau" [NdT: à prendre dans le sens instruit / intelligent], voyagent à travers différentes Terres dans un vaisseau baptisé le Mark Twain. L'auteur américain d'Huckleberry Finn était connu pour conseiller aux lecteurs "d'éclairer l'inconnu qui s'étend devant nous". Sauf que dans The Long Earth, l'inconnu est infini.

TP : "C'est en fait un très, très gros truc parce que si ça s'est passé comme ça ça change absolument tout. Ça change la notion de richesse, ça bouleverse tout pour les humains. À travers l'histoire, la rareté a été à l'origine de tout au point qu'on se batte pour ça. Il y a seulement une quantité X de trucs et maintenant il n'y a plus de pénurie de trucs. Est-ce qu'on abandonne le type à Sutter's Mill ?" [NdT : scierie de John Sutter, Suisse ayant fondé un établissement modèle en Californie mais ruiné par la découverte d'or qui le priva de ses employés et de ses terres].

SB : "Oui."

TP : "Ah d'accord. Ce type futé visite les Terres quantiques là où la scierie de Sutter’s Mill se serait trouvée, la ruée vers l'or de Californie. Et il y va "C'est super" et quand il arrive des gens se moquent de lui en disant plus ou moins "On en a tous eu, y en a plein partout."

SB : "Je crois que les meilleures idées de SF sont peut-être réellement les plus simples. On peut les décrire en une phrase, comme un scénario de cinéma, mais il y a toutes ces implications politiques, économiques, sociales, personnelles... Que fait le type dont la famille part pour une Terre meilleure et qu'il ne le peut pas parce qu'il est physiquement incapable de se déplacer, donc abandonné sur place ? On a donc d'infinies histoires à générer à partir de dimensions infinies. Y compris en rajoutant la biologie, la géologie, la cosmologie..."

Tout cela suggère qu'il y a largement de quoi faire d'autres livres, surtout parce que le premier tome pose plus de questions qu'il n'amène de réponses. De plus, entre autres bonnes idées, "Those Feet Did Not", un groupe de Britanniques pensant qu'une terre est bien assez, merci bien, a besoin d'être creusé et, SFX l'espère fortement, c'est aussi l'occasion de plus de gags futés à la Gilbert Shelton [NdT : auteur de BD américain].

Heureusement, le duo a résolument des projets pour d'autres volumes. À un moment, SFX demande à Terry Pratchett s'il a l'impression de revenir à la maison en écrivant de la SF après tant d'années à écrire de la fantasy. La question a l'air de lui faire vraiment plaisir : "C'était gentil, oui, merci de poser la question. C'était, je crois, un premier amour."

2012-09-21-sfx-summer-baxter-pterry

par Leïa Tortoise