Terry Pratchett

Une soirée spéciale "Dodger" au Trinity College de Dublin

Sir Terry a passé une soirée à parler de son prochain livre, Dodger, à l'université Trinity College de Dublin où il est professeur honoraire:

2012-09-11-dodger-trinity

Introduction de la soirée
par Robin Adams (bibliothécaire au Trinity College)

C'est une soirée très spéciale. Je suis ravi d'accueillir de nouveau Sir Terry Pratchett à la bibliothèque. C'est sa seconde visite et cet événement fait partie de notre programme, incluant une série d'événements tout au long de l'année, marquant le tricentenaire du bâtiment. Un de ses objectifs est d'éclairer certaines parties du fonds de la bibliothèque que les gens pourraient ne pas connaitre. Grâce à la générosité de Colin Smythe [NdT: l'éditeur de Terry], nous avons une très importante collection de livres de Terry. À la différence du Bibliothécaire du Disque-Monde, j'aime que les gens lisent nos livres - ce programme vise à mettre en avant la collection de Sir Terence.

Plus tard, nous aurons des parties du programmes qui présenterons les livres jeunesse que cette bibliothèque possède aussi. Mais ce soir nous accueillons d'abord Terry qui a été un ami de longue durée du Trinity College et un grand soutien pour les travaux de l'université. Bien entendu, je sais que les bibliothèques jouent un rôle important dans ses livres, et ce soir est donc particulièrement important pour nous.

Très brièvement, voici le programme de ce soir. Dès que j'aurais fini de parler, Sir Terry fera quelques remarques pour nous présenter son livre à venir, Dodger, et suivront une lecture avant publication spéciale par Rob Wilkins, puis un entretien entre notre économe David Lloyd et Sir Terry, et enfin nous vous donnerons une occasion de poser quelques questions à la fin. Je vais maintenant passer le relais à Sir Terry pour qu'il puisse faire quelques remarques.

Terry Pratchett présente Dodger et son inspiration

Dodger. Par où commencer ? Il était une fois, il y a un bon moment dans une librairie de Penn, je suis tombé sur une énorme volume intitulé "London Labour and the London Poor" [ndt : Londres du travail et Londres pauvre]. J'étais un tout jeune adolescent à cette époque, mais un ado très étrange. J'ai commencé à le regarder, et je n'arrêtais pas de penser "c'est une putain de mine d'or !". Je m'amusais à écrire à ce moment mais je n'en faisais pas grand chose.

Voilà ce que j'ai pensé de "London Labour and the London Poor" : tout le monde a entendu parler de Charles Dickens, et beaucoup des choses qu'il a fait ont aidé des gens de l'Angleterre victorienne à comprendre les plaintes de la classe pauvre. Ma parole, c'était vraiment la classe pauvre parce qu'il écrivait quand Hogarth [NdT : peintre anglais] était encore dans les mémoires et que des gens vivaient dans la rue. C'était absolument horrible. Dickens lui-même ne donnait pas une description complète.

Il avait un ami : Henry Mayhew. il était écrivain et avait beaucoup de succès, mais il aida Charles Dickens à fonder "Punch magazine". Je pense qu'il en a tiré de l'argent. Lui, Dickens et d'autres se sont réunis pour voir s'ils pouvaient faire honte au gouvernement et aux classes moyennes en leur mettant sous le nez ce qui se passait exactement, en quelque sorte, sur le pas de leur porte.

Il commença à accumuler des statistiques. Il allait errer dans les rues de Londres - ah, voilà la "petite fille aux fleurs". Il pouvait lui donner deux pennies (ce qui était une fortune pour elle) et dire "ok, petite fille aux fleurs. Est-ce que tu sais quelle est cette ville ?" et elle aurait dit: "Non". Ils connaissaient tous Londres. Il aurait dit "où est Londres ?" et elle aurait répondu: "Je ne sais pas, monsieur". La plupart des gens savaient où était Londres. Londres était le monde.

Londres était la ville la plus riche et la plus influente du monde. Il y avait des gens là, dont beaucoup, en dépit du meilleur dont les Victoriens étaient capables, n'avaient jamais entendu parler de Jésus ni de dieu. Beaucoup d'entre eux vivaient comme des porcs, en réalité pas aussi bien parce que normalement les porcs sont mis quelque part au chaud. La petite fille aux fleurs, si on lui avait demandé où elle dormait, aurait dormi sur une corde. En Amérique ils appelaient ces trucs des "flop houses" [NdT : centre d'hébergement / asile de nuit]. Quelqu'un attachait une corde entre les murs d'un bâtiment abandonné et celui d'à coté. Si vous mettiez votre main de l'autre coté vous pouviez - à peu près - dormir.

C'était franchement épouvantable. À peu près de jour comme de nuit, et certainement en soirée parce qu'il parlait aussi aux prostituées ; il déambulait en accumulant les statistiques sur la misère qui régnait. À la fin un peu de bon est sorti de tout ça.

Quand j'ai commencé à en parler il y a quelques temps, j'ai découvert qu'un certain nombre de personnes n'avaient jamais vraiment entendu parler de Mayhew qui à mes yeux était au moins au coude à coude avec Dickens quand il s'agissait de faire pendre conscience aux gens de ce qui se passait. Alors j'ai pensé, "eh bien, je ne peux pas hurler sur tout le monde mais je peux écrire un livre". Ainsi est né Dodger.

Dodger est un oursin [NdT: Terry parle ici du Dodger de Dickens - "Le Renard" en version française - pas du "sien"]. C'était un enfant abandonné qui avait fini dans un orphelinat, reçu un nom dont il avait absolument horreur (laissez-moi vous dire que ce n'était pas "Oliver Twist") et était devenu l'apprenti d'un ramoneur. C'était un jeune homme agile qui montait et descendait très bien dans les cheminées. Un jour il a vu un bracelet d'or sur la table d'une des maisons (dans les grandes maisons victoriennes, on pouvait presque passer d'une pièce à l'autre par les cheminées). Il pensa "c'est mieux que de grimper aux cheminées" et aussi le vola-t-il. C'était aussi bien parce que les garçons qui devenaient ramoneurs mouraient souvent de cancers aux testicules. C'est étonnant ce qu'un bon gros tas de suie peut faire à vos slips.

Oh non, bien sûr, c'était mal. C'était mal. C'est du passé depuis longtemps, mais comme les choses étaient affreuses. Il est alors devenu un "homme-serpent". C'est l'échelon suivant, voyez-vous. L'homme-serpent, quelqu'un qui est si petit qu'il peut passer par les impostes qui étaient souvent ouvertes dans les maisons chic. Alors on pouvait vraiment faire entrer un jeune homme souple, il pouvait ouvrir la porte de l'intérieur et tous ses complices pouvaient venir au milieu de la nuit et tout voler.

Donc, il a continué : pickpocket, et tout le reste. Et par dessus tout, ce qu'il aime le plus est d'être un "tosher" [NdT : un genre de cagoinsandrier]. J'aime les toshers. Les gens ont globalement entendu parler des "mudlarks" [NdT : écumeurs de berge, fouillant la boue pour y trouver des objets de valeur], ils trainaient dans la ville et tout particulièrement près de la Tamise pour y ramasser des choses que des gens avaient pu laisser tomber ou juste perdre, ou qui avaient pu tomber de bateaux. Des pillards. Mais les toshers étaient une caste au-dessus. Ils descendaient dans les égouts qui n'étaient alors pas aussi répugnants qu'on pourrait l'imaginer, parce que c'étaient des égouts évacuant les eaux de pluie. La plupart des déchets londoniens de l'époque étaient triés dans des fosses septiques et des fosses d'aisance. Ça n'a pas empiré avant qu'on soit bien en pleine ère victorienne, quand les choses ont littéralement commencé à déborder.

Je voulais prendre Dodger et le placer dans notre monde pour qu'il puisse nous dire quelque chose à son sujet sans qu'il ait conscience de le faire.

Entretien
mené par David Lloyd (économe du Trinity College)

David Lloyd : Cela fait quatre ans que Terry et moi avons eu une interview publique comme celle-ci et mes blessures sont presque guéries, alors nous sommes prêts pour un nouveau match ce soir. J'ai remarqué quelques corrélations ("le début d'une corrélation", diraient probablement Ian et Jack d'un point de vue scientifique [NdT: Ian Stewart et Jack Cohen, co-auteurs avec Terry des Science du Disque-monde]). Je vais donc l'interroger sur les moments qui ont suivi sa sortie du Disque-Monde pour revenir sur le Globe-Monde.

La dernière fois que nous avons parlé, c'était au moment de la parution de Nation, et nous avons désormais The Long Earth ainsi que Dodger. Deux livres très différents pour, peut-être, deux publics différents de votre point de vue. Dodger est donc dans une réalité alternative victorienne, est-ce exact ?

Terry : Moi je l'appelle de la fantasy basée sur la réalité. Il y a très peu de choses dans Dodger que j'ai inventé, mis à part la fille de l'histoire. Qu'est-ce qui a été inventé ? Pas grand chose.

David : Sweeney Todd?

Terry : Eh bien non, je n'ai pas inventé Sweeney Todd. Quelqu'un d'autre l'a fait. Sweeney Todd joue un rôle majeur mais je me demandais s'il fallait le dire.

D : Mais ce n'est pas la même réalité alternative que Nation, n'est-ce pas ?

T : Non, c'est un autre livre du même auteur.

C'est bon pour mon esprit, de temps en temps, de sortir du Disque-Monde. Tout simplement pour que je puisse le regarder à bonne distance et l'empêcher de macérer. Je me suis franchement amusé avec Nation. Plus qu'amusé, en fait. Nation est arrivé comme une explosion dans ma tête. Je me suis retenu de le faire un moment parce que vers cette époque, ou un peu après, nous avions eu le dernier grand tsunami. En fait, celui d'encore avant même, le japonais, je dois dire. Je ne voulais pas que des gens disent que je l'exploite d'une quelconque façon. J'ai bien sûr pensé au Krakatoa pendant que je l'écrivais.

Il fallait vraiment que je l'écrive. Ça m'a pris et j'ai travaillé incroyablement dur dessus. Jusqu'à bien au milieu de la nuit, il fallait le rendre bon et y mettre tellement. Des années et des années de lectures aléatoires ont été coulées dedans. Quand j'allais à la bibliothèque, je lisais tout. J'ai commencé à me souvenir de diverses choses sur la culture polynésienne et d'autres trucs. C'était comme si la marée était partie au loin depuis des années et revenait maintenant et éclaboussait directement mon cerveau. Ça m'a coûté beaucoup, surtout quand je m'approchais de la fin. Narrativia, qui est ma sainte patronne, était à mes cotés tout ce temps parce que quand j'avais besoin de savoir quelque chose, je rencontrais quelqu'un ou lisais quelque chose qui me disait ce que je devais savoir.

D'une certaine façon, la même chose s'est produite avec Dodger.

D : Si on regarde la chronologie qui s'étend entre Nation et Dodger, en 2008 on a Nation ; un livre pour jeunes adultes, qui aborde les catastrophes naturelles et une très douloureuses transition de l'enfance à l'âge adulte, puis nous avons Allez les mages ! qui nous ramène sur le Disque-Monde...

T : Est-ce que je peux juste dire quelque chose sur Nation ? Certaines personnes ont dit qu'il ne finissait pas bien. Surtout des Américains, je dois le dire. Ils voulaient une fin heureuse. J'ai dit "Eh bien ce n'était pas une fin malheureuse." C'était une bonne fin. Ni heureuse, ni malheureuse. C'était ce qui devait arriver pour que le monde continue. De plus, ça m'a permit de faire beaucoup de choses que je voulais faire, comme mettre Richard Dawkins en situation délicate avec un serpent. Seulement pour le fun. Et pour mentionner quelques personnes que j'aimais et admirais vraiment.

D : Mais quand vous quittez Nation, nous revenons au Disque. Nous avons eu Allez les mages ! qui parlait de football, mais en réalité son noyau c'est les préjugés et le racisme.

T : Et bien, son noyau c'est plein de choses, en fait. J'y ai fourré pas mal de trucs. C'est un livre plutôt complexe.

D : C'est un livre complexe qui nous mène à Snuff/Coup de tabac, un autre livre complexe dont le noyau ramène le héros de beaucoup de monde, et aborde le nettoyage ethnique et le génocide.

T : Je ne me suis jamais assis et en pensant, je veux écrire un livre sur l'horreur du nettoyage ethnique et le génocide. Ça ne marche pas comme ça. Je vais revenir aux livres de Tiphaine Patraque.

D : Qui fut le suivant...

T : Eh bien Tiphaine Patraque lit dans un livre pour enfant : "Dans une maison au milieu de la forêt réside une méchante sorcière" et elle s'est dit : "Où est la preuve ?" C'est ce que fait une héroïne de Pratchett.

D : Et bien, d'un principe de preuve nous continuons vers Je m'habillerai de nuit en 2011, après Snuff/Coup de tabac. Il parle des catastrophes surnaturelles et du passage à l'âge adulte. C'est un livre très dur, comme l'est Dodger. On aura du mal à classer Je m'habillerai de nuit sous l'intitulé vague de livre pour la jeunesse. C'est un livre de transition...

T : Eh bien oui, mais je reconnais que si des enfants commençaient à me lire vers six ans, ce qui semble très improbable, alors ils le liraient en réalité assez lentement. Lorsqu'ils atteindraient la fin, ils seraient prêts pour elle. C'est là que je mets le grand chapeau (oh désolé, j'ai encore ce grand chapeau sur la tête). Les enfants qui lisent, ceux qui liront toute leur vie pour le plaisir, ils peuvent comprendre ces trucs. Ils peuvent comprendre les trucs qui sont dans Je m'habillerai de nuit, très probablement parce qu'il en train d'être lu. À l'écran ce serait terrifiant.

Quand je repense à la fin de ma propre enfance et au début de mon adolescence, j'ai appris une abominable quantité de mots que ma mère et mon père auraient franchement préféré me voir ignorer, parce que je lisais. Ils savaient que lire était une bonne chose et que j'ai tout lu, j'ai lu chaque livre de la bibliothèque, en particulier ceux que je n'aurais pas dû lire. C'est comme ça qu'on devrait lire, c'est là qu'on croise ces choses, sans que maman et papa soient là, et on est seul et il fait beau et on peut affronter ce qu'on a lu.

Bientôt, il va y avoir une autre convention du Disque-Monde. Quand je m'y rendrai, il y aura des enfants du Disque-Monde. Ils sont comme les coucous de Midwich [NdT : titre original d'un roman de SF où toutes les femmes d'un village tombent enceintes d'enfants d'origine extraterrestre] parce qu'ils ont grandi avec deux parents qui ont lu le Disque-Monde. La reproduction de fans, c'est un truc terrible, vous savez. Leurs yeux brillent comme s'ils vont prendre le contrôle de l'univers, parce qu'ils ont été élevés dans une maison remplie de livres, dont beaucoup des miens. Le plus beau cadeau qu'on puisse faire à un enfant est la capacité à aimer la lecture, et d'aimer réellement les lettres et les mots eux-mêmes.

D : Il n'y a pas de meilleur endroit pour parler de lecture et de livres que cette salle, n'est-ce pas ? Il y a environ un quart de million de livres sur les étagères de cette salle. Si nous devions mesurer votre production, il nous faudrait 320 de ces salles pour la contenir entièrement. Nous avons juste dépassé le seuil des 80 millions. Est-ce une étape pour vous ? Est-ce que vous mesurez le volume de vos volumes ?

T : Je ne sais pas pour les autres auteurs, parce que les auteurs ne se réunissent pour ainsi dire généralement pas autour du tipi. Quand j'ai terminé les livres et qu'ils sont sortis, ils disparaissent plus ou moins de mon radar. C'était un livre, c'était drôle de le faire, les gens l'ont aimé, ça m'a fait gagner de l'argent, c'était très drôle, je suis fier. Mais je suis déjà au moins sur le livre prochain, parce que ce sont les nouveaux livres. L'espace cérébral disponible est consacré à ces livres.

D : Recyclés ?

T : Recyclés ? Dieu m'en garde. Bien sûr on peut enlever les lettres, on peut enlever les mots et les lettres pourraient être encore utiles...

D : Dans le bon ordre.

T : Oui ! Mais on s'en souvient chaleureusement, bien sûr, si elles attirent votre attention. Par exemple, les gens seraient peut-être surpris qu'un de mes livres préférés, honnêtement, fut Le régiment monstrueux : parce que ce n'était pas le type de livre habituel du Disque-Monde et que j'ai dû faire quelques très intéressantes recherches parmi certaines dames lesbiennes.

D : C'est ce qui se fait.

T : C'est ce qui se fait, avec de très gentilles dames, et une bonne tasse de thé.

D : Et une paire de chaussettes.

T : Les chaussettes n'ont pas été mentionnées. J'ai en fait découvert, indépendamment du reste, beaucoup de choses que je pourrais utiliser, beaucoup de choses dont j'ai pensé "Waou, je savait pas que ce genre de trucs arrivait !". J'ai vraiment adoré un livre dont j'ai tiré beaucoup, ainsi que les lecteurs, si vous voyez ce que je veux dire. Je pense que Dodger a été un peu comme ça pour moi. J'avais déjà fait certaines recherches, mais j'ai dû en faire beaucoup d'autres pour Dodger, ou me déplacer et trouver quelqu'un qui en savait assez sur ces sujets particuliers. Juste pour avoir de petits détails corrects. Même comme ça je suis sûr que j'ai fait une ou deux erreurs.

D : Ce qui est tolérable, je pense.

T : Eh bien, comme je l'ai dit, c'est de la fantasy reposant sur la réalité. Ce n'est pas une biographie ou rien de ce genre.

D : Eh bien j'ai écrit qu'en tant que procédé littéraire, c'était une fiction historique et fantastique plutôt qu'une fiction historique.

T : Quoi ?

D : Dodger, et cette approche de la réalité alternative.

T : J'ai vraiment aimé les Archives Flashman de George MacDonald Fraser. Je crois que Dodger, d'une certaine façon, est ce qu'on a quand on prend une personne qui n'existe pas et qu'on la met dans un monde qui existe. À part ça je ne pense pas qu'il y ait vraiment de similarités. Il y a de longs passages du livre où Dodger s'occupe de ses affaires en essayant de comprendre les choses et plein d'autres choses, les gens qu'il rencontre et les petits détails. On ne peut pas vraiment lui rendre justice parce qu'on ennuierait le lecteur avec tant de choses. Le détail me fascine mais peut-être pas pour tous les autres. Pourtant, quand on a fini les détails et qu'on les a fixés, on se sent un peu heureux.

Je ne sais pas pourquoi, c'est quelque chose qui a peut-être un rapport avec la fois où mon père a découvert que j'aimais lire, il a dit : "il y a un livre que tu devrais vraiment lire. C'est peut-être un livre vulgaire." Moi je pensais "Oh non, papa, ça va pas être aussi terrible, je le connais on l'a à l'école." C'est un livre intitulé The Specialist [NdT : le spécialiste, de Chic Sale]. On le trouve encore. De temps à autre il se fait réimprimer. Il a été écrit par un Américain et parle d'un constructeur de toilettes. Tout le monde ici doit savoir à quoi ressemblent des toilettes extérieures. Et c'est drôle parce que cet homme veut être un spécialiste en construction de toilettes. Il est passionné par son travail et il ne se vante pas, il en parle : c'est un artisan. Il donne aux gens qui viennent le voir ses conseils sur la meilleure place et tout ça. C'est rempli d'un merveilleux humour et il n'y a pas de blagues en tant que telles, c'est tout simplement drôle. Mon père pensait que c'était un des meilleurs livres de l'univers. Ça n'en est pas loin.

D : Est-ce qu'il a eu une influence sur The World of Poo?

T : Oh bien sûr que oui. Le truc c'est que j'ai grandi, et j'espère que Colin va m'aider avec ça: j'essaie d'écrire mon autobiographie, et bien sûr il faut commencer par raconter aux gens comment ça se passait quand vous étiez gamin. J'ai commencé à faire ça, puis j'ai regardé ce que j'avais écrit, et j'ai pensé : "Mon grand-père et mon père auraient écrit presque la même chose", parce que nous vivions à la campagne, et à la campagne les choses ne changent pas beaucoup. Alors je savais tout sur les toilettes parce qu'il y en avaient des vieilles bousillées dans le logement délabré où nous vivions. À la place il y avait de vieilles toilettes portatives que mon père vidait une fois par semaine. L'année suivante, à cet endroit, les tomates était franchement plus grosses et plus goûtues.

D : Les salades n'étaient pas très populaires chez vous, n'est-ce pas ?

T : En fait, personne n'est jamais tombé malade. Je pense que quelqu'un pourrait nous dire pourquoi, peut-être que nous partagions tous les mêmes germes. J'ai été élevé dans un monde où l'hygiène c'est sur votre figure, en quelque sorte.

D : The World of Poo, pour ceux qui n'ont pas regardé les ventes, est justement arrivé deuxième de la liste des best sellers.

T : Oui, c'est plutôt pas mal, hein ?

D : C'était l'œuvre de Narrativia. Peu après le premier était The Long Earth, qui est encore un autre livre hors Disque-Monde et aussi très différent. C'est un livre de science-fiction, un livre de pure science-fiction, j'ai envie de dire.

T : Et bien, ce n'est pas de la science pure. Il y a de la fiction.

D : Pour la science nous attendons qu'elle se faufile avec le temps, surtout dans la suite, mais ça soulève une question (que je peux poser puisque je suis là et que c'est moi qui pose les questions). Cette question vient de moi : si vous revenez en arrière et regardez une espèce particulière de votre œuvre : les Elfes. Qu'est-ce que vous avez contre les Elfes ? Pour remettre ça en contexte, je vous cite dans Nobliaux et sorcières : "Les Elfes sont terribles. Ils inspirent la terreur." La manifestation des Elfes dans votre œuvre, dans The Long Earth, en tant qu'espèce...

T : Ah ! Ce n'est pas la citation entière.

D : Oui, il y en a plus. Mais c'est le fil de celle-ci. Ils sont gueulamour...

T : Oui, vous avez tout ça là ?

D : Je n'ai pas tout ça.

T : Je ne peux pas me souvenir de tout là maintenant, c'était il y a longtemps.

D : Mais celle qui résonne c'est "Ils inspirent la terreur" : ils ne sont pas gentils. Ils ne sont pas Legolas.

T : Une des raisons pour laquelle j'ai fait ça et aussi pour tous ces mots : les mots dont je me souviens étaient des mots biens, mais une fois qu'on y pense, pas du tout. C'est parce que j'aime jouer avec les mots, pour la grâce de dieu, parce que c'est à ça que servent les mots. C'est mon travail.

D : C'est plus en rapport avec les Elfes et leur traitement. Nous avons eu la campagne pour l'égalité des tailles et nous avons Tolkien et Legolas et Garnier et L'Oréal et des gens au regard sévère et c'est la manifestation de Elfes dans son œuvre. Et puis dans The Long Earth, qui est hors Disque-Monde, les Elfes font une apparition.

T : Oui, c'est là où le cycle s'achève. Pourquoi est-ce que je n'aime pas les Elfes ? Et bien, beaucoup de gens de ma famille ont perdu leurs cheveux jeunes, et les Elfes ont de longs cheveux, les salauds. Je ne peux pas trouver mieux. Ça vient du même esprit qui a créé Tiphaine Patraque, qui a décidé qu'elle sera sorcière parce qu'elle n'avait pas la bonne couleur de cheveux pour être héroïne ou princesse, alors elle va à l'encontre de Narrativia : elle va être une sorcière. J'ai pensé : "Les Elfes sont toujours bons". Grâce à Colin et quelques livres qu'il avait publié il y a un temps, je savais que tous les Elfes ne sont pas comme Legolas. Alors j'ai pensé qu'ils pouvaient être mauvais, et joueurs d'une façon méchante : comme un enfant avec une fourmi, ou un chat avec une souris. En fait, plus comme des chats humains. Pourquoi ne pas le faire ? Sinon on refait du Tolkien.

D : Nous avons entendu aujourd'hui, pour ceux qui n'étaient pas là nous avons eu une session dans la galerie des sciences où nous avons parlé de la science du Disque-Monde (dans le contexte de Dublin, cité des sciences 2012) et avons entendu que la Science du Disque-Monde 4 est en route. Mais je suppose qu'une des questions qui vont venir du public sera de savoir quand vous allez revenir au Disque pour une aventure traditionnelle ?

T : Une nouvelle aventure du Disque-Monde est déjà sur mon ordinateur en ce moment, mais Jack et Ian veulent que je complète la Science du Disque-Monde 4, Steve [Baxter] et moi-même et peut-être vous aussi aimeriez m'entrainer dans une suite de The Long Earth. Il n'y a pas tellement d'heures dans une journée. Par quoi devrais-je commencer ? Et puis venez ici ! Je gâche tout ce temps à venir ici, à vous parler, alors que je pourrais être en train de travailler.

D : Un accueil habituel quand je le récupère à l'aéroport est "Je pourrais être en train d'écrire". Merci donc pour avoir supporté mes questions.

Questions du public

D : Les questions de l'assistance, s'il vous plaît.

Public : Salut, ç'a été plus ou moins abordé: Les univers imbriqués que vous créez dans vos livres et les personnages que vous y développez. Quand vous commencez à écrire sur un personnage particulier, est-ce que le personnage est pleinement développé ou est-ce "lâchons-les et voyons où ils vont" ?

T : Dieu vous bénisse pour celle-là, elle est très bonne. Le commissaire Vimaire est si bien formé dans mon esprit qu'il dirige réellement ses propres histoires. Je ne sais pas vraiment comment ça marche. Dans Coup de tabac, comment le dire, j'ai joué avec son personnage depuis si longtemps que je suis absolument certain de ce qu'il ferait en toute circonstance. Et donc, il dirige Coup de tabac assez bien à mon goût. En fait, je crois que la même chose se passe avec Tiphaine Patraque et peut-être Mémé Ciredutemps. Une fois qu'on est si proche du personnage qu'on pense réellement le connaitre, alors quelque chose en eux vous aide tout du long. C'est la seule façon dont je pourrais le décrire.

Public : Salut tout le monde, merci pour cette soirée. Vous avez mentionné au moins quatre livres que vous semblez avoir en tête en ce moment. Combien sont en cours d'écriture ?

T : J'ai fini quelques morceaux de The Long Earth 2 ; franchement rien de la Science du Disque-Monde 4 ; pas mal du Disque-Monde, au moins jusqu'au point de savoir ce que je fais. Ça va être un assez gros livre aussi. Il va falloir qu'il contienne tout ce que je veux y mettre. C'est tout je crois.

D : Et votre autobiographie ?

T : L'autobiographie est là pour les moments où je n'ai rien d'autre à faire, mais en fait j'ai toujours quelque chose à faire. Tôt ou tard je vais devoir farfouiller dans les archives et balancer tous les trucs. Je lui ai envoyé quelques passages, j'en ai envoyé à Colin. Je pense qu'il aimerait plutôt les mettre en forme, mais je ne suis pas allé plus loin dans cette autobiographie que le jour où je suis devenu auteur. C'était un grand jour pour moi. Pour la plupart des gens, c'est ce que devrait être mon histoire, mais il y a énormément d'histoire là-dedans.

Laissez-moi vous raconter un souvenir de mon enfance que j'y ai mis. Je vivais à un endroit appelé Forty Green à Beaconsfield, Buckinghamshire. C'était un joli petit endroit, juste sur le flanc des Chiltern hills. Tout le monde y était pauvre. Personne ne le savait, parce qu'il n'y avait là aucun riche. Personne n'avait la télévision, alors on ne savait pas qu'on était pauvres. Tous les vieux qui vivaient là se ressemblaient tous. Ils avaient tous la même casquette et, vous avez dû aussi avoir les mêmes en Irlande, ils avaient tous la même ceinture à deux boucles, c'est mieux quand on se bat. Ils buvaient leur thé en le versant dans la soucoupe puis en l'avalant. Je me souviens que les employés de ferme le faisaient. C'est un des souvenirs de mon enfance, comme je vais vous le raconter.

Donc, Forty Green était coupé de Beaconsfield par une bande de terre traversée par quelque chose qu'on appelait "la baignade". Donc on descendait au bas de la baignade et on remontait de l'autre coté pour aller à Beaconsfield si on suivait le trottoir. C'était un peu différent si on conduisait, à l'époque peu de gens avaient une voiture, sauf mon père parce qu'il était mécanicien et qu'il pouvait en garder une en état de marche. Les vieux avaient tous des vélos à cintre recourbé. Tous les matins, il y en avait peut-être trois voire cinq au village, ils étaient tous jardiniers et ils allaient à Knotty Green, un lieu chic. Ils y jardinaient. Tous les matins, je ne les voyais jamais partir parce que je me levais très tôt le matin pour aller à l'école, ils allaient ensemble à Knotty Green. Puis les soirs d'été ils revenaient tous au même moment.

J'ai eu la chance de voir un jour quelque chose qui m'a laissé un souvenir agréable. Ma mère et moi revenions de Beaconsfield et nous marchions, parce que tout le monde marchait à l'époque. Nous avons vu une escadre de vieux sur leurs vélos venir sur la jolie route plate entre Beaconsfield et Knotty Green. Nous y étions juste au moment où ils arrivaient en haut de la baignade, ce qui signifie qu'il allaient devoir la descendre puis remonter l'autre coté. Ils étaient sur ces gros vélos, qui étaient très lourds, et ils avaient évidemment la chance de pédaler comme des fous et d'aller si vite, comme un planétoïde dépassant Jupiter. Ils seraient projetés plus haut sur la pente de l'autre coté.

Ils fumaient tous leurs pipes en pédalant et ils ont décidé de le faire. Je les ai regardé descendre la colline et il y avait cette traînée de fumée. On pouvait en voir un ou deux passer de l'autre coté de la baignade et monter sur leurs vélos, vite, avant de disparaitre. C'était très étrange de voir ça à la campagne et ça m'est resté tout ce temps. Je n'ai jamais su que c'était un genre de vieille coutume.

Nous les gamins on était rassemblés et envoyés dans un champ où ils étaient en train de finir la moisson. Le moissonneur faisait le tour du champ en ne laissant qu'un petit espace où un peu du maïs restait. Vous savez probablement ce qui se passe ensuite. Des hommes venaient ensuite avec un fusil de chasse et quelques bâtons. Ils y allaient et tuaient tout ce qui essayait d'en sortir. Parce que presque tous les renards, lapins et autres seraient là. On y trouvait son repas.

Mon enfance a été remplie de bonnes choses. Beaucoup d'entre elles ont fini dans les livres, je dois le dire. Tiphaine Patraque en a majoritairement bénéficié.

D : Je pense que nous en avons majoritairement bénéficié aussi. Je crois que tout le monde sait que les bibliothèques ont des règles. La bibliothèque est une dame âgée. Elle va bientôt devoir aller se coucher. Le bibliothécaire a fait remarquer que la règle numéro 1 était "n'embêtez pas le bibliothécaire". Il n'y a pas d'équivalent pour les économes, ça en tous cas je le sais. Sauf "ne me demandez pas de l'argent".

Nous allons devoir conclure. Je veux vous remercier de nous avoir donné vos livres et votre temps, Rob pour sa lecture éloquente...

T : Je dois vous remercier pour tout votre argent !

D : Il me revient de remercier le bibliothécaire et son équipe pour avoir fait un si bon travail ; Sharon et l'équipe qui ont été excellents ; Belinda et Simon Williams et la fondation qui ont géré ensemble la logistique et vous tous pour votre patience...

T : Merci pour cet endroit magnifique.

D : On vous y ramènera. Vous êtes un universitaire, maintenant...

T : Je peux piquer des trucs ?

D : Vous pouvez voler vos propres livres.

T : C'est pas une mauvaise idée.

D : Et donc, mesdames et messieurs, le professeur Sir Terry Pratchett.

par Leïa Tortoise