Terry Pratchett

"Ecrire est toujours aussi facile qu'avant mais je ne peux plus lacer mes chaussures"

Il faut le reconnaitre à Terry Pratchett. Même quand on parle du sujet difficile de sa forme rare d'Alzheimer, il ne peut pas s'empêcher de voir le bon coté des choses et lance même quelques blagues pour faire bonne mesure. Nous sommes assis dans la chambre d'un luxueux hôtel londonien pour discuter de son nouveau livre et Pratchett est bouillonnant et percutant. Même lorsqu'il me dit que sa condition ne lui permet plus de lacer ses propres chaussures, il jette un regard à ses mocassins et ajoute : "D'un autre coté une belle paire sans lacets, c'est bien, et puisque je prends beaucoup l'avion ça me fait gagner du temps lors des contrôles de sécurité à l'aéroport."

Depuis qu'on lui a diagnostiqué une démence en 2007, Sir Terry s'est à peine arrêté pour respirer. Le romancier pour adultes le plus vendu du pays, 75 millions d'exemplaires écoulés, a publié l'année dernière Snuff/Coup de tabac, le 39e tome des Annales du Disque-Monde. Cet automne ça sera le tour d'une œuvre inspirée par Dickens et intitulée Dodger, et aujourd'hui nous parlons de The Long Earth, un roman au sujet d'une chaîne de mondes parallèles qu'il a coécrit avec l'auteur de science-fiction plusieurs fois récompensé Stephen Baxter.

Le roman est publié aujourd'hui et, dit-il, il explose d'idées pour des suites. Pour faire court, Terry Pratchett ne ralentit pas. Au contraire il accélère. Il est tentant de se demander si c'est parce que sa condition lui a donné un sentiment d'urgence, mais il balaie ces suggestions.

"Je suis un écrivain, donc j'écris" dit-il simplement même s'il ajoute qu'il a commencé à utiliser une technologie de reconnaissance vocale quand il a perdu la capacité de taper un texte.

"Et c'est ce qui rend en fait le processus d'écriture plus facile parce que je raconte l'histoire plutôt que de la taper sur un clavier."

Devenir incapable de taper au clavier a été la première conséquence de sa maladie à l'avoir réellement affecté.

Il est lui-même tout aussi étonné : "C'est de la mémoire musculaire, et on pourrait penser que nos muscles ne peuvent pas être séniles, et pourtant si."

Conduire est aussi désormais impossible, ce qui signifie que sa femme Lyn le conduit et il trouve "pas facile" de lire certaines polices de caractères. "Dernièrement", dit-il, "j'ai aussi remarqué que j'aurais une phrase toute prête et que quelque chose en disparait subitement, puis un moment après ça revient. Mais d'autres personnes m'ont dit que ça leur arrive aussi. En fait beaucoup de choses que je remarque ne sont peut-être dûes qu'au fait d'avoir 64 ans et non au fait d'être atteint de ça".

Il a décrit sa variante de démence sénile, l'atrophie corticale postérieure, comme un prélude à l'Alzheimer et refuse de s'inquiéter sur ce qui pourrait arriver dans le futur. Son côté créatif est aussi robuste que jamais, maintient-il, alors que son nouveau livre va paraître.

L'idée de The Long Earth était une idée que Pratchett avait eu au milieu des années 1980 mais à ce moment il avait déjà écrit La huitième couleur, premier tome des Annales du Disque-Monde, soudainement devenu un bestseller. "Woman’s Hour [NdT : émission de radio] en a parlé et l'édition reliée a été immédiatement épuisée" dit Pratchett. "J'ai pensé : une minute, je devrais penser à une suite."

Comme la série de fantasy devenait un immense succès, les fragments de son ancienne œuvre de science-fiction ont fini oubliés dans un tiroir. "Et puis il y a environs deux ans je les ai retrouvé et je me suis dit qu'il y avait là de bonnes idées. Ç'aurait été dommage de les perdre" dit Pratchett. "Mais je me suis dit que je ne pouvais pas le faire seul. J'avais réellement besoin de quelqu'un d'autre qui serait capable de regarder un quantum droit dans les yeux sans broncher."

En d'autres termes, il avait besoin d'un expert, tout particulièrement en science-fiction pure, et c'est là que Stephen Baxter entre en scène. Le duo s'était rencontré lors de conventions littéraires il y a des années, aussi à leur rencontre suivante lors d'un dîner, Pratchett mentionna-t-il The Long Earth. "C'est franchement une super idée" répondit Baxter, "Et nous en avons tant parlé au cours du dîner que j'ai raté mon taxi et que notre hôtesse essayait de se débarrasser de nous."

Le concept repose sur l'idée de la théorie quantique : que la Terre n'est qu'une parmi d'innombrables terres, et l'humanité vient juste de découvrir comment s'y rendre. Chacune de ces terres diffère légèrement mais aucune des autres n'est habitée par l'espèce humaine.

Pratchett et Baxter ont chacun pris des histoires différentes, parfois l'un avait l'idée et l'autre l'écrivait. "Au final, nous n'étions pas sûrs de qui avait écrit quoi" dit Pratchett, "bien que je sois sûr qu'il y a des fans qui diront qu'ils peuvent le voir."

En ce qui concerne les fans, je ne peux pas m'empêcher de penser que je suis une déception pour lui. Tout au long de l'interview il m'appelle une "fangirl" (je suis venue avec un exemplaire de La huitième couleur que j'avais lu quand j'avais onze ans) mais quand il apprend que je n'ai lu que neuf de ses livres, il fait la moue : "Pas vraiment une fan, alors." En comparaison de son armée de fans du Disque-Monde, je ne le suis vraiment pas.

"Pour être allé à quelques conventions du Disque-Monde" dit Baxter, "il y a des gens qui ne liront rien d'autre que des annales du Disque-Monde."

Les fans pourraient ne pas être contents puisque, comme le confie Pratchett il a laissé de côté le prochain tome des annales pour travailler sur le second tome de Long Earth. Demandez s'il projette d'en finir avec le Disque-Monde, et la question est accueillie par un vibrant "Bon dieu, non !" Pratchett pourrait parler de ses livres pendant des heures mais se soucie-t-il d'être aujourd'hui plus interrogé sur sa maladie que sur son écriture ?

"Non parce que j'ai fait mon propre lit" dit-il. "Quand on m'a diagnostiqué, Rob, mon assistant personnel, m'a dit "À qui tu vas le dire ?" J'ai répondu "À tout le monde". Quand j'étais un jeune journaliste personne ne parlait de cancer. Maintenant ils en parlent tout le temps. C'est parce que Richard Dimbleby en est mort et que sa famille n'a pas caché cette information. Il était si connu que la glace en a été rompue, alors j'ai pensé que ça ne me dérangerait pas de créer un Dimbleby pour l'Alzheimer parce que ça apporterait finalement quelque chose de bon"

Tout en médiatisant la démence sénile et en soulignant le manque alarmant de recherche sur la maladie, Pratchett a aussi donné un million de dollars (£600,000) à l'Alzheimer’s Research Trust. Plus récemment, il s'est aussi exprimé sur le suicide assisté en réalisant un documentaire, détenteur d'un BAFTA, intitulé Choosing To Die.

Il concède qu'il y a des problèmes difficiles à digérer sur le sujet, notamment qu'une personne atteinte d'Alzheimer devrait toujours avoir sa raison pour envisager cette étape. "Est-ce que vous considéreriez que j'ai encore ma raison ?" demande-t-il avant de montrer Baxter et d'ajouter "Personnellement je ne pense pas qu'il l'ait."

La plaisanterie fait son retour et Pratchett concède que son père lui a donné "un sens de l'humour qu'on ne pourrait pas briser avec une hache".

En ce qui concerne son avenir, il dit qu'il n'a certainement pas l'intention de renoncer à son boulot et qu'il écrira, pense-t-il, jusqu'au bout.

"J'ai dit à ma femme et à mon assistant" dit-il, "que quand ils me trouveront étalé devant mon ordinateur, la première chose à faire sera de sauvegarder le travail en cours."

par Leïa Tortoise