Rhianna Pratchett

Interview: Rhianna se souvient de son père, sir Terry Pratchett

Rhianna se souvient de son père, sir Terry Pratchett

 

2016 02 01 Interview Rhianna1Nous les chantions à tue-tête, joyeusement, les animaux sauvages s’enfuyant à notre approche : Terry Pratchett. Photographe : Brad Wakefield/SWNS.com

 

Mon père parlait beaucoup de la mort. Il pensait que nous devrions davantage être comme nos ancêtres victoriens qui, bien qu’assez pudiques dès qu’il était question de sexe, considéraient la mort comme un sujet de conversation bien plus acceptable. Qui que vous soyez, un jour la Faucheuse [NDT : ou le Faucheur, sur le Disque…] viendra pour vous.

 

Il est venu pour mon père bien plus tôt dans sa vie, sous la forme de la Mort, dans ses célèbres et adorés romans du Disque-Monde. La Mort était un imposant squelette, portant la cape et maniant la faux, ayant un faible pour le curry, adorant les chats et PARLANT COMME ÇA. Nous avons un grand nombre de lettres de fans à briser le cœur, de fans approchant la fin de vie et tirant un grand réconfort à l’idée que la mort pourrait venir les chercher en montant un cheval blanc nommé Bigadin.

 

Pour moi comme pour bon nombre de ses fans, il avait un don pour créer des personnages comme ça, ce qui fait de ses livres un pur trésor de narration. Papa était un bon observateur du genre humain. Et quand il n’avait plus de vraies personnes sous la main, il excellait à en inventer. Ses deux grand-mères sont présentes à travers ses personnages de sorcières, il y a une bonne partie de moi-même chez Tiphaine Patraque et Suzanne Sto Helit, la petite-fille adoptive de la Mort. Il a aussi affirmé qu’il ressemblait beaucoup au Commissaire Vimaire, toujours en colère contre l’injustice. Mais il était aussi un peu comme la Mort, appréciant toujours un bon curry, et chez les Pratchett il y a des chats comme chez d’autres personnes il y a des toilettes.


Certes, le côté Vimaire-en-colère de Papa s’est accru lorsqu’on lui a diagnostiqué la maladie d’Alzheimer alors qu’il avait 59 ans, et qu’il a réalisé à quel point cette maladie recevait peu de soutien dans ce pays. Grâce à ses dons personnels et des campagnes publiques, il a permis de sensibiliser l’opinion et le soutien à la recherche s’en est trouvé accru. De même, son plaidoyer passionné pour la mort assistée s’est avéré très important pour sensibiliser au fait qu’une belle mort est aussi importante qu’une belle vie. Il aurait été horrifié que nos politiciens n’aient pas réussi à le comprendre.


Le déferlement de douleur et de messages de soutien qui ont accompagné sa mort était écrasant. Mais sans surprise : les gens l’aimaient autant qu’ils aimaient son travail. Lors de ses funérailles, j’ai porté son épée, que je tenais devant mon menton pour l’hommage rendu à un chef, et me perçant le cœur lors de la descente du cercueil. En tant que chevalier à l’esprit pratique, il avait forgé lui-même son épée, en utilisant du minerai de fer recueilli chez nous, qu’il a fondu dans un four réalisé avec du fumier de mouton et de l’argile. Il a même ajouté une pépite de météorite, qui a donné son nom à l’épée : Éclair de Fer.


Ses funérailles m’ont prouvé que mon père comptait pour beaucoup de gens, et que nous étions tous en deuil de différentes versions de lui, alors qu’il appréhendait la plupart de celles qui nous constituent. Ma mère, elle, pense surtout à leurs jeunes années, quand ils subvenaient à peine à leurs besoins, faisant pousser leurs légumes, élevant des chèvres dans le jardin et des poulets derrière la maison. Pour son assistant Rob, il reste celui à côté duquel il s’asseyait, l’aidant à faire surgir les mots et lui préparant sa bizarre « goulée » : un café avec une goutte de brandy. Ou, les jours plus difficiles, un brandy avec une goutte de café. Et moi, le père que je pleure par-dessus tout, c’est celui de mon enfance.

 

2016 02 01 Interview Rhianna2Rhianna Pratchett avec son père, Sir Terry Pratchett. Photographe: Rob Wilkins

 

Nous n’avions pas beaucoup d’argent, mais je m’en rendais à peine compte, tant qu’il y avait des bois et des champs autour pour y courir, des arbres auxquels grimper et des animaux avec lesquels jouer. Papa et moi nous allions souvent marcher dans la campagne ; il m’apprenait quelles plantes sauvages étaient comestibles, il me montrait des grottes cachées et des mares au milieu de la forêt. Il avait l’habitude de siffler fort. Je n’ai jamais attrapé le coup pour ça, alors il m’a appris les paroles de chansons comme « La Tarte à la Rhubarbe » et « À qui sont ces cochons-là ? ». Nous les chantions à tue-tête, joyeusement, les animaux sauvages s’enfuyant à notre approche…


Papa était quelqu’un qui se consacrait davantage aux aspects narratifs d’une situation qu’à ses aspects pratiques. C’est pourquoi il m’enveloppait dans une couverture et me sortait du lit au beau milieu de la nuit pour me montrer les vers luisants dans la haie, ou la comète de Halley étincelant dans un ciel rempli d’étoiles. Pour lui, il était plus important que sa fille voie les merveilles de la nature au lieu de dormir, ce que je pouvais faire n’importe quand. Il ne m’a pas enseigné la magie, il me l’a montrée.


J’ai une énorme dette envers mon père et ma mère, pour une enfance idyllique, qui m’a aidée à devenir celle que je suis aujourd’hui. Une enfance où j’étais libre de courir partout dans la nature, de grimper aux arbres (et d’en tomber), et de découvrir les curiosités du monde – et où bien sûr j’étais capable de traire une chèvre en cas d’urgence. J’aime à penser que Papa, où qu’il soit maintenant, a son chapeau sur la tête, un bâton à la main et un sifflotement sur les lèvres. Il y a sans doute aussi un chat dans les parages. Il devrait toujours y avoir un chat.

par Mirliton