Rhianna Pratchett

Terry et Rhianna Pratchett en interview croisée

L'auteur Sir Terry Pratchett et sa fille unique, Rhianna, se rappellent une idyllique vie à la campagne, des problèmes à l'école et le début de sa maladie.

2013-01-11-terry-rhiannaPrise de becs à l'hôtel Mayfair de Londres © Muir Vidler


Terry Pratchett, 64 ans

"Ma femme, Lyn, et moi avons décidé de n'avoir qu'un seul enfant. Dans les années 70, vous vous en souviendrez peut-être, les gens s'inquiétaient de sujets comme l'environnement et la surpopulation. En plus, à l'époque, je travaillais encore comme journaliste local et l'argent ne tombait pas vraiment du ciel. Alors on s'est dit qu'avec les ressources qu'on avait, on pourrait donner à un seul enfant une chambre décente et une bonne maison.

Évidemment, j'ai gagné plus d'argent quand mes livres ont commencé à se vendre, mais à ce moment notre décision était définitive : juste un enfant. Je suppose qu'il serait exact de dire que ma femme peut sembler, de temps à autres, le regretter un peu, mais d'un autre coté elle est, tout comme moi, pratique. Les choix étant ce qu'ils sont, nous en avons fait un assez bon. Nous avons eu une fille délicieuse.

J'étais là pour la naissance de Rhianna, c'était la mode à l'époque. Mais je ne suis pas sûr que ce soit la meilleure façon pour un mari de regarder sa femme. Je pense que les papas devraient plutôt être en bas au bistro. Et pour ce qui est de savoir si je crois qu'on rate le lien vital qui vient soi-disant de la vue de votre enfant en train de naître : des conneries, de la connerie intégrale. Quand Rhianna m'a tenu le doigt pour la première fois: voilà où était notre lien.

Rhianna a été une enfant remarquablement agréable, et très facile à élever. Elle avait l'air de prendre les choses naturellement, comme si elle les cochait en grandissant : marcher, parler, lire... Évidemment, la plus grande part en revenait à Lyn, qui a été la plus merveilleuse et instinctive des mères. Elle a été l'héroïne de tout ça, elle a tout fait bien.

Rhianna est allée à l'école paroissiale du coin. Les chances que je puisse lui payer une école privée quand elle était plus jeune étaient nulles, et à l'époque où l'argent a commencé à arriver, elle a refusé de changer d'école parce qu'elle ne voulait pas quitter ses amis. Mais je ne pense pas qu'elle ait jamais vraiment aimé l'école. Elle était toujours en avance sur les autres enfants, plus futée, plus avancée, et j'aime croire que c'était en partie dû à la façon dont on la traitait à la maison, comme un membre de la famille et non comme un simple enfant. Et quand j'ai fini par la faire aller dans une école privée, Millfield dans le Somerset pour préparer son bac, elle s'en est très bien sortie.

En tant que parents, nous laissions toujours Rhianna faire ce qu'elle voulait même si nous pensions que c'était mal, ce qui est parfois arrivé. Comment ? Eh bien, les petits amis. En tant que père, on déteste toujours les choix de sa fille en la matière. Mais il était clair qu'elle avait une nature très indépendante, pas juste dans sa vie personnelle, mais aussi professionnellement. Elle suit toujours son infatigable chemin et a beaucoup accompli. Mais à part le fait que nous lui avons acheté une maison, elle a tout fait toute seule, avec détermination. Et elle a toujours été très décidée à se définir comme tout sauf la fille d'un père célèbre.

Rhianna, comme tous les Pratchett, est sensée. En 2007, quand je lui ai dit que je souffrais de l'Alzheimer, sa réponse a été très "Oh mince, eh bien, vivons avec alors." Le truc au sujet de la plupart des gens qui militent pour le suicide assisté [Pratchett en est un défenseur et a fait un documentaire sur Dignitas, organisation de suicide assisté] est que ce sont des gens stoïques qui pensent, arrangent et trient les choses tant qu'ils le peuvent plutôt que d'attendre que le reste du monde le fasse. Rhianna partage mes opinions, non pas parce qu'elle est une Pratchett, mais parce qu'elle est très sensée.

On ne parle pas vraiment quotidiennement de ma maladie. On n'a pas besoin de le faire parce que pour l'instant, je me sens assez bien, et je vis une vie remplie. De plus, quand on arrive à la soixantaine, on commence à comprendre qu'on va mourir tôt ou tard. Tout le monde. Et une fois qu'on a compris ça, que c'est pas juste soi, on peut être raisonnablement sensé à ce sujet.

Les Pratchett ne sont pas une famille particulièrement câlin-bisou, mais on s'en sort bien à notre façon. Nous sommes proches, même si je suis sûr que ma femme suggérerait que Rhianna et moi devrions nous téléphoner un peu plus. Mais elle est occupée, elle voyage beaucoup pour son travail et je suis extraordinairement fier de ce qu'elle a pu réussir de ce côté-là.

Rhianna m'a déjà dit que quand mon heure sera venue, elle et Lyn seront à mon côté. Et c'est tout ce que je peux demander."



Rhianna Pratchett, 36 ans


"Mon plus ancien souvenir de papa est nous deux jouant sur l'ordinateur ensemble. J'avais environ six ans et on jouait depuis des heures. Ma mère n'a jamais apprécié les jeux vidéos que de loin, mais papa et moi y étions accros.

On vivait dans un petit cottage rose dans un petit village du Somerset, et j'ai eu une éducation très rurale, idéaliste et libre dans la nature, entourée de canards, de poulets et de chèvres. Mes parents avaient vraiment la belle vie : on avait nos œufs grâce aux poulets, et on faisait pousser nos propres légumes. Les Pratchett sont vraiment des gens de la terre, on était comme des hobbits.

Je ne me souviens pas me sentir seule en tant qu'enfant unique. Certainement pas avec tous ces animaux autour de moi. Et je me souviens avoir conclu que les garçons faisaient tous les trucs rigolos, alors je n'ai jamais été particulièrement efféminée. J'étais la seule fille de l'école qui faisait des arts martiaux et qui a appris à jouer de la guitare électrique.

C'était peut-être inévitable, je ne me suis pas toujours sentie bien à l'école. J'étais myope, avec des lunettes de la sécurité sociale, et j'avais des mauvaises dents. Mais être choisie en avant-dernier dans les équipes vous rend plus fort, et je pense que c'est souvent ces enfants qui ont les vies les plus intéressantes par la suite.

Je sais que ça m'a laissé l'impression d'être assez résistante. C'est probablement pourquoi j'ai pu faire face au changement soudain du passage à un pensionnat d'école privée à seize ans. Mais beaucoup des filles y venaient de familles plus aisées que sensées et je me suis toujours sentie un peu étrangère... à la limite de me faire harceler. Mais ça a changé le jour où papa est venu parler à l'école. Ma crédibilité est montée en flèche.

Mais pour l'essentiel, j'ai évité d'être étiquetée fille d'un père célèbre. Ce n'est pas, comme on dit, la question de la taille de l'ombre qu'on vous fait mais celle de la vitesse à laquelle vous courez, et j'ai passé toute ma carrière à courir en essayant de me définir comme une entité distincte. Au début je voulais être une sirène, puis avocate, puis journaliste. Maintenant j'écris le scénario de jeux vidéos comme Mirror’s Edge, Tomb Raider et Heavenly Sword. J'en ai écrit des tas mais papa doit encore jouer avec. Il ne joue pas sur console, que sur PC. Et, oui, pour le néophyte, il y a une grande différence.

Papa m'a parlé de son Alzheimer juste quelques jours avant que le communiqué de presse ne sorte. C'était un truc bizarre à vivre parce que soudain tout le monde savait. Et pare que j'ai un site et qu'on peut me contacter, ma boîte a été inondée de messages de gens envoyant des condoléances et offrant leurs conseils.

Quand les gens prennent contact, c'est très touchant, mais la maladie de papa est aussi quelque chose de privé. J'ai passé des années à m'habituer à avoir un père célèbre. Maintenant je dois m'habituer à avoir un père célèbre et malade. J'ai regardé ses documentaires sur la vie avec la maladie et le suicide assisté et je l'admire pour les avoir fait. La croyance Pratchett est qu'on ne change rien en ne faisant rien. Mais je peux vous dire à quel point il est étrange de devoir penser à sa mort tout le temps alors qu'il est encore bien en vie, et parfaitement lucide et cohérent. C'est totalement surréaliste.

De bien des façons, mes parents ont été assez permissifs avec moi en tant qu'adulte. Ils n'ont jamais fait pression non plus sur moi pour que je m'installe ou que j'aie des enfants, et je leur en suis reconnaissante. Je n'ai pas d'histoire pour le moment pour des raisons que je ne comprend pas vraiment. Mais ça me va bien comme ça.

On a tendance à ne pas parler de l'héritage de mon père, mais on a eu quand même une conversation à ce sujet peu après son diagnostic. Il a été très clair en disant qu'il serait heureux si je choisissais de continuer à écrire ses livres du Disque-Monde [qui comptent désormais 52 volumes]. Mais mon sentiment pour l'instant est que je devrais refuser clairement. Ce sont les réussites de mon père et elles lui sont sacrées. J'aimerais que ça reste comme ça."

par Leïa Tortoise