Vade-Mecum - Articles sur Paul Kidby

Paul Kidby répond à The Genius Salon

L'illustrateur qui fait les personnages de Terry Pratchett vient en personne ! Paul Kidby et ses créations magiques

Ms Z : Présentez-vous à tout le monde!

Paul : Je suis un illustrateur, artiste et sculpteur indépendant depuis vingt-six ans. Je n'ai pas fait d'école d'art ni n'ai reçu une quelconque formation après avoir quitté l'école à dix-sept ans. J'utilise des matériaux et techniques traditionnels pour créer mes œuvres et je ne me fie pas aux outils numériques. Je vis dans une splendide partie de l'Angleterre avec ma femme ; j'ai trois enfants et trois beaux-enfants qui sont maintenant presque tous grands. Je travaille en moyenne dix heures par jour mais j'essaie de compenser ça en jardinant (on fait pousser des légumes), en visitant des galeries, en regardant la télé et en lisant (essentiellement du documentaire). J'ai une grande collection d'ouvrages de références et d'art, ainsi qu'un gros chien. J'aime les films, la science et les montagnes, je n'aime pas les fêtes foraines, les dates butoir ni le kedgeree [NdT : plat à base de poisson et de riz].

Ms Z : Je vous ai d'abord connu par la lecture des Annales du Disque-Monde de Terry Pratchett. Je trouve que vous avez fait du si bon boulot en illustrant les personnages que vous leur avez vraiment donné la vie, et j'aime aussi la touche à la Leonardo Da Vinci qui apparaît de ci-de là. Dites-nous en plus!

Paul : Je pense que l'écriture de Terry représente une conception des personnages si vivante que je trouve plaisir à les capturer avec mon crayon : le défi n'est pas seulement d'illustrer leur présence physique mais aussi de révéler leur personnalité par l'expression faciale, le langage corporel et le costume.

La narration de Terry a un humour décalé qui a une affinité naturelle en lien avec mon œuvre. Parfois il utilise la parodie dans ses écrits, il semble donc parfois approprié de recourir à des trucs identiques dans l'illustration.

Le personnage de Léonard de Quirm est un descendant direct d'un de mes héros personnels, Leonardo da Vinci, c'est donc un appel à la tentation pour moi. J'ai produit plusieurs illustrations de Leonardo au fil des ans, dont une vue de l'Homme de Vitruve (avec Rincevent souffrant du mal des transports), un pastiche de la Mona Lisa pour la couverture de L'Art du Disque-Monde (où Mona Ogg affiche effrontément un sourire fort peu énigmatique), des ébauches et des notes dans le style de Leonardo dans le Dernier Héros, et j'ai utilisé le dessin de bateau de Leonardo issu de sa peinture "Allégorie du loup et de l'aigle" dans mon illustration du bateau dragon de Leonard dans le Dernier Héros (l'original avait un arbre mais je l'ai remplacé par un ballon).

Je crois que tous les artistes ont une relation symbiotique avec le travail qui a été fait avant et qu'en regardant les œuvres du passé on peut susciter respectueusement une nouvelle inspiration, de nouvelles idées et continuer. Pourtant je ne ferais pas une parodie juste comme ça, je n'en fais que quand tous les éléments collent et que c'est une réponse valable au texte.

Ms Z : Vous faites des peintures ainsi que des bronzes et des sculptures, j'aime le mignon petit dragon et la licorne, où avez-vous trouvé l'inspiration et comment les avez-vous réalisés? Est-ce que vous les faites en vous basant sur votre imagination propre et celle des autres?

Paul : Quand j'ai quitté l'école, mon premier travail a été de faire de fausses dents dans un laboratoire dentaire où j'ai découvert que j'avais une capacité à modeler et à sculpter. J'ai appris des savoir-faire et des techniques pendant cette période, qui m'ont mis dans de bonnes dispositions pour l'avenir : en fait j'utilise toujours des outils de dentisterie quand je sculpte aujourd'hui. Je travaille dans un matériau appelé chavant, qui est une argile huileuse, la pièce est ensuite coulée à la fonderie en utilisant la technique de la cire perdue.

Pour l'instant j'ai créé des bêtes mythiques, une sirène, un lièvre, une panthère et un ange (en cours). L'inspiration initiale puise dans mon amour de la fantasy, la mythologie et l'art classique. La plupart des bronzes sont imposants et ont une présence royale ainsi qu'une attitude spirituelle protectrice, à l'exception de Twigg le dragon en herbe qui est joyeux et pas encore tout à fait maître de son souffle de feu.

Je travaille avec ma femme Vanessa qui me sert d'assistante en générale et pour l'atelier, et nous discutons toujours des idées et des travaux en cours pour les œuvres et les sculptures, deux têtes sont meilleures qu'une, en particulier si l'une d'entre elles est un peu plus objective et pas trop proche de l'œuvre.

Ms Z : Avez-vous des conseils pour les illustrateurs qui débutent?

Paul : Mon conseil pour les illustrateurs en herbe (mis à part de bosser dur, le dévouement et de longues heures sont indispensables quel que soit votre talent) est que quand on livre une commande on ne se sent pas bien à moins d'être sûr d'avoir fait de son mieux dans le temps imparti. Si ce n'est pas le cas le résultat vous hantera à chaque fois que vous le verrez sur les rayons d'une boutique ! Le truc suivant est ensuite de "laisser partir" émotionnellement l'œuvre parce que des modifications sont souvent faites par les départements artistiques des éditeurs : les couleurs peuvent changer, la composition peut être recadrée, des détails peuvent être recouverts de texte, etc. mais en tant que professionnel on doit accepter que ça fait partie du métier d'illustrateur, et souvenez-vous que vous faites partie d'une équipe du département de l'éditeur (même si vous travaillez en réalité à la maison en pyjama). On ne peut pas se permettre de faire le difficile sur ses œuvres (mais on a le droit de jurer discrètement en privé si on en ressent le besoin).

Mon autre petit conseil, et ensuite je promet de me taire, est qu'on ne doit pas négliger le "coté business" du business : les artistes sont parfois connus pour se débattre avec ça mais c'est très important de savoir communiquer, d'être cohérent, fiable, poli avec ses clients et efficace dans la paperasse, les emails, les comptes bancaires et les factures (et puis n'oubliez pas d'alimenter votre présence en ligne, quelque chose dont je sais que les nouveaux illustrateurs sont bien plus conscients que moi). Quand on a fait tout ça on peut aller s'allonger dans une pièce obscure et ouvrir une bouteille ! J'espère que je ne vous ai pas ennuyé ou que je n'ai pas été trop directif avec ce conseil et je souhaite sincèrement à tous les nouveaux illustrateurs se lançant dans cette industrie féroce et effrénée la meilleure des chances.

par Leïa Tortoise