Vade-Mecum - Articles sur Patrick Couton

Rencontre du Vade-mecum avec Patrick Couton aux Utopiales 2010

Depuis bientôt vingt ans, Patrick Couton traduit chez l'Atalante les livres de Terry Pratchett pour notre plus grand bonheur.

Notre équipe l'a rencontré aux Utopiales de Nantes 2010, pour une longue interview qu'il nous a accordé avec la plus grande gentillesse et une généreuse convivialité, dans une bonne humeur communicative pour ces confidences détaillées.

En espérant que cette interview vous passionnera autant qu'elle nous a passionnés, nous vous en souhaitons une bonne lecture !

2011-01-30-interview_utopiales

VM: Bonjour Monsieur Couton, et merci de nous recevoir.

Il existe déjà deux interviews de vous, réalisées par SFMag et ActuSF...

PC: Euh, oui, c'est possible, oui... Je n'ai aucune mémoire ! Mais maintenant que vous le dites, oui, ça me rappelle quelque chose, effectivement.

VM: ...mais nous avons de nouvelles questions pour vous !

PC: Oh, zut alors, j'aurais déjà eu les réponses ! (rires)

couton-1VM: Tout d'abord, on ne sait pas grand chose de vous, alors commençons par : où êtes-vous né, où avez-vous passé votre enfance ? En gardez-vous un souvenir marquant ? A quoi pouvait donc penser le petit Patrick ?

PC: Ah oui, c'est vrai, tiens, j'ai jamais répondu à ça ! (rires)
Alors, je suis né à Saumur, Maine et Loire, mais mes parents n'habitaient pas Saumur, en fait je suis originaire de Montreuil-Bellay qui est une charmante bourgade du Maine et Loire - vous ne connaissez pas ? Blague à part c'est très très beau, au bord d'une rivière avec un vieux château...

VM: A visiter, donc.

PC: Oui ! Non mais sans rire, hein, c'est vraiment bien, j'ai beaucoup de souvenirs là, parce que j'y ai passé ma toute petite enfance, j'étais gardé par mes grands-parents, là. Je ne sais pas ce que faisaient mes parents pendant ce temps-là, d'ailleurs, il n'y avait pas la place de me loger, sans doute... Mais mes années d'école maternelle, la première année en tous cas, c'était à Montreuil-Bellay et j'étais chez mes grands-parents...

VM: Vous étiez fils unique, ou vous aviez des frère et soeurs... ?

PC: Oui, fils unique, oui. Je suis toujours resté fils unique... jusqu'au bout. (rires)

Et donc à l'âge de 4 ans, avec mes parents cette fois, on est allés habiter à Parthenay (Deux-Sèvres), où mon père était chef fromager, dans une laiterie.
Et donc j'ai passé ma petite enfance en laiterie jusqu'à 8 ans, où j'ai tout appris du fromage, de la crème, et du beurre. Oui, la crème j'ai du mal maintenant (rires), je me suis un peu rendu malade sans doute, j'ai beaucoup de mal avec la crème! Le beurre j'en mange pas trop, mais le fromage ça va, y'a aucun problème.
Ensuite, déménagements, pour des raisons familiales: trois mois à Rochefort-sur-mer, encore dans une laiterie, mon père avait trouvé un emploi ici pour trois mois seulement, pendant les grandes vacances. Et puis après mes parents sont venus habiter dans la région nantaise, dans une laiterie (oui encore), au sud de Nantes, une laiterie qui n'existe plus, d'ailleurs.
Ensuite mon père a changé un peu de boulot mais on est restés dans la région nantaise, à Rosay, dans la banlieue de Nantes, et ensuite à St Sébastien sur Loire, où on a emménagé quand je devais avoir 11-12 ans, quelque chose comme ça.
J'y suis resté jusqu'à l'âge de 18 ans, jusqu'au bac.

Après le bac, je suis allé faire des études à Tours, donc loin de la famille. Et j'ai passé, de 1965 à mai 68, trois années... géniales. C'était la foire quasiment tous les soirs ! (rires)

VM: Et quand êtes-vous revenu à Nantes ?

PC: Après mai 68 ! En 69, sans aucun diplôme en poche évidemment puisque je n'allais pas en cours... Ah oui, je dois dire quand même que j'étais inscrit à des cours de traducteur interprète. J'étais uniquement inscrit. (rires)

VM: Donc l'envie d'être traducteur, déjà ?

PC: Eh bien pas vraiment traducteur, plutôt interprète, parce que j'avais envie de me balader, de voyager, et puis je trouvais ça cool... De me faire envoyer à droite à gauche, pour un acompte, c'était l'aventure... Cette école formait des interprètes, des traducteurs-interprètes pour accompagner des produits à l'étranger, dans le commerce extérieur, des choses comme ça. Alors je me disais "c'est chouette, on voyage, on voit du pays..."

Mais comme je n'ai quasiment jamais mis les pieds dans cette école - enfin au début j'y allais un peu, mais comme j'y allais de moins en moins... Dans ces trucs-là, moins on y va, moins on a envie d'y aller, parce que évidemment quand on arrive on se le fait reprocher! Des fois je revenais au bout de 15 jours, 3 semaines, et le prof faisait: "Monsieur Couton, mais on vous croyait mort ! Passez donc en cabine de traduction simultanée".

Alors ça c'était une horreur, évidemment... D'autant plus qu'à Tours, l'école était dans une vieille maison, la maison de Tristan L'Hermite qui datait du moyen-âge, et les cabines de traduction simultanée, c'était des culs de basse-fosse ! Vraiment, une oubliette ! (rires)
Y'avait des moellons tout autour, pas une ouverture, rien... Et un magnétophone.
Parce qu'évidemment, la traduction simultanée était enregistrée, et puis ensuite le prof la repassait devant les élèves, alors... C'était une horreur! (rires) Parce qu'en plus je faisais allemand, et quand on est obligé d'attendre la fin de la phrase, pour avoir la subordonnée, pour avoir le verbe, y'avait de grands blancs... Bon, c'était affreux, quoi.

Donc évidemment j'y allais de moins en moins, et à la fin plus du tout. Et il devait y avoir un examen en mai 68 qui n'a pas eu lieu, d'ailleurs - et donc je suis rentré à Nantes à ce moment-là. Ca m'a pas empêché de prendre des vacances quand même, et ensuite j'ai fait le service militaire, il y avait encore ça, à l'époque - et après mai 68 les étudiants ils les prenaient... J'ai eu beau dire que j'avais un problème cardiaque - et j'avais effectivement un vague problème cardiaque - on m'a dit "ça t'empêchera pas de manger ni de pisser, allez hop !"
J'avais demandé la marine, je me suis retrouvé en Forêt Noire... A Baden-Baden, c'est une ville d'eau. (rires) Avec le général Massu. C'était très beau.
A l'époque on partait pour 18 mois, mais ils ont commencé à réduire pour 15 mois, je crois, pendant que j'y étais, ce qui fait que j'ai gagné 2 ou 3 mois, et je suis rentré sur Nantes au début des années 70, où là je suis retourné chez maman. Parce que je savais pas où me loger, rien... Et j'ai trouvé un boulot dans une usine d'engrais, bon, mais c'était pas mon truc, ça, vraiment, et puis après j'ai trouvé un emploi dans une banque, jusqu'en 74.

J'avais pas perdu mon temps quand même (je reviens un peu en arrière) quand j'étais étudiant à Tours, parce que j'avais appris à jouer de la guitare.

VM: C'est là que tout a commencé.

PC: C'est là que tout a commencé, parce que, eh bien, j'avais un copain qui était aussi à l'école de traducteurs-interprètes (et qui est devenu traducteur, lui, mais plus vite que moi, parce que lui il allait en cours ) qui jouait de la guitare, et qui avait un succès fou auprès des filles...
J'étais un peu jaloux, parce que moi j'avais bien fait de l'accordéon (mon père était accordéoniste musette amateur), avant, mais c'était pas pareil! (rires) J'avais arrêté d'en faire au début des années 60, d'ailleurs, à l'époque des Beatles, parce que à l'école on se moquait un peu de moi...

VM: C'est sûr que face aux Beatles... (rires)

PC: Oui, ou aux Rolling Stones, ça fait pas le poids... Bon, ça faisait rire tout le monde, ce qui fait que j'ai arrêté - bêtement, je regrette maintenant d'avoir arrêté ça.

Mais quand je suis allé à Tours et que j'ai vu ce copain, qui jouait de la guitare, je me suis dit "c'est bien, ça, et puis ça a pas l'air compliqué", et puis il m'a montré 3 accords un soir, et le lendemain je suis revenu lui jouer la chanson en m'accompagnant à la guitare sur les accords en question. J'avais les doigts en sang, parce que ça fait mal au début, quand même, et j'y avais passé la nuit...
Et ensuite je n'ai pas arrêté de faire de la guitare plutôt que d'aller en cours. Pour pouvoir jouer le soir devant les filles. Et effectivement ça marchait mieux que l'accordéon !

Et donc quand je suis rentré à Nantes, début 70, j'ai découvert l'existence d'un cabaret, ce qu'on pourrait appeler plutôt une boîte à chansons, comme ils disent au Québec, je crois que c'est comme ça qu'ils disent, et je suis allé faire un tour pour voir...
J'ai vu des gens qui jouaient de la guitare, ou qui chantaient en s'accompagnant de la guitare, et je me disais "je peux en faire autant".
Alors je me suis proposé, et j'ai commencé à y jouer en septembre 70, quelque chose comme ça.
Je ne faisais que les premières parties, juste 3 ou 4 chansons. On était plusieurs à passer avant une vedette nationale, en général c'étaient des parisiens, des chanteurs de cabarets rive gauche, pas du tout connus du grand public, sauf des amateurs de chansons à texte.

couton-2Et moi je m'intéressais beaucoup à l'époque à la musique américaine, le folk et tout ça. J'ai commencé à faire plutôt du folk, la guitare c'est un peu guitar picking, bon, c'est technique, mais... Le Bateau-Lavoir (c'était le nom du cabaret) a commencé à faire venir des groupes de folk, parfois des américains, et là j'ai appris en les voyant. En général ils venaient pour une semaine, ou 6 jours puisque ça marchait 6 jours sur 7. Et comme j'étais programmé quasiment 3 fois par semaine, je venais très tôt et on faisait le boeuf, et voilà, j'ai appris comme ça.

Et en 74 j'ai décidé d'arrêter de travailler parallèlement à la banque pour faire uniquement de la musique.

VM: Donc autodidacte à 100% au niveau musical ? Enfin vous avez appris auprès des artistes, mais...

PC: Oui, oui ! Mais quand j'étais gamin - euh, je remonte encore, là - je suis donc allé habiter à l'âge de 4 ans à Parthenay avec mes parents, et mes parents voulaient que je fasse de la musique, mon père étant accordéoniste...
Ce qui est bête c'est qu'il y avait un prof qui donnait des cours de musique mais c'était en même temps que les heures de catéchisme, alors ils m'ont demandé "qu'est-ce que tu veux faire, de la musique ou du catéchisme ?" Alors j'ai dit "la musique !", à leur grand soulagement - ils m'ont donné le choix, quand même, je trouve ça bien, parce que le catéchisme, c'était pas vraiment leur truc.
D'accord, mais y'avait pas de prof d'accordéon... Mais il y avait un monsieur qui était prof d'un peu tout, de maths, de machins... et qui enseignait la flûte traversière. Un instrument sérieux, pas de la flûte à bec ! Non, l'horizontale avec les palettes creuses, attention, des trucs de pro ! Et donc j'ai commencé à faire de la flûte traversière parce que c'était l'instrument sérieux le moins cher qui existait. Mes parents étaient pas très fortunés, même si mon père était chef fromager, c'était quand même pas facile...

Et donc j'ai fait de la flûte traversière pendant 2 ans, et je me débrouillais bien...

Ce prof était très bien. Je me souviens, en général j'arrivais 5 ou 10 minutes avant, et je m'installais dans la pièce où il donnait ses cours (il faisait tout à son domicile) pendant qu'il donnait des cours de maths aux fils Panzani - oui oui, les pâtes. Et je me souviens d'un jour où il m'avait fait hurler de rire: il tirait souvent les cheveux quand il n'était pas content, et le fils Panzani n'était pas très doué en maths, et donc un jour il s'était planté, je sais plus sur quoi, et le prof avait dit en lui prenant les cheveux: "Mais monsieur Panzani, mais vous êtes une nouille!" et alors j'ai hurlé de rire !

Bref, j'avais donc fait de la flûte traversière, mais comme à 8 ans mes parents ont déménagé à nouveau, on est venus habiter du côté de Nantes - je ne pouvais pas aller au Conservatoire, je ne sais plus pourquoi, si c'était une question d'horaires ou autre chose - et donc j'ai arrêté la flûte traversière.

Mais pendant mes grandes vacances, j'allais à Montreuil-Bellay, où étaient mes grands-parents, et un cousin. Il y avait un prof - aveugle - qui enseignait toutes sortes d'instruments, dont l'accordéon, et là, pendant 2 ou 3 étés, peut-être plus, je faisais de l'accordéon musette, puisque mon père jouait du musette.
Et quand je rentrais à Nantes, pendant l'année scolaire, j'en faisais à la maison, tout seul... mais j'ai arrêté en 61 ou 62, à cause des Beatles et des Rolling Stones. Voilà.

VM: Et justement, quand vous étiez petit, vous aviez un rêve particulier, ou...

PC: Euh, non...

VM: Vous ne saviez pas ce que vous vouliez faire...

PC: Ah non, non non...

VM: Comme, disons: "je veux être cosmonaute", ou: "je vais être musicien", par exemple?

PC: Ah musicien, ça, oui, ça a commencé à m'attirer déjà tout petit, beaucoup, oui. Ah oui, faire de la musique, devenir une star, tout ça... Je me souviens, j'avais des rêves, quand je faisais de l'accordéon, où je me voyais en train de jouer avec un orchestre, sur une scène, faire danser les gens et tout ça... J'ai rêvé de choses comme ça, oui.

VM: Votre papa vous avait bien transmis la passion, quand même!

PC: Ah oui, mais en fait, la musique dans laquelle j'ai été bercé pendant mon enfance, c'est l'accordéon musette... Maintenant je n'ai pas honte de le dire, mais on m'aurait jamais fait avouer ça il y a trente ans ! (rires)
Non seulement il y a prescription, mais maintenant il y a du trad accordéon, il y a du musette qui est drôlement bien, comme le musette swing...
Moi mon père avait deux idoles: c'était Tony Murena, en musette swing, et pour la danse c'était Emile Prudhomme. Qui étaient deux beaux-frères, aussi poivrots l'un que l'autre mais qui jouaient comme des dieux !

VM: Et même dans la musique moderne, si on prend des styles comme le ska et compagnie, l'accordéon revient très souvent...

PC: Oui ! Richard Galliano, quand il chante sur scène, je me dis "mince !", c'est vraiment très bon... J'ai vu aussi Lionel Suarez, et vraiment, c'est des bêtes, ces mecs-là !

Or donc, au début des années 70 au Bateau-Lavoir, avec le folk est arrivée la mode de l'accordéon diatonique, qui est un autre genre d'accordéon. Mais je les voyais jouer et je me disais "oh, ça a pas l'air compliqué", et comme effectivement j'avais fait du chromatique avant, j'avais l'indépendance des mains - parce que c'est ça qui est dur à acquérir au départ -, et je me suis mis vite au diatonique, et après j'ai fait du diatonique. Mais bon je préférais écouter du chromatique, mais je ne pouvais pas m'y remettre, parce que c'est quand même du boulot, c'est dur.

VM: Et la lecture -

PC: Ah non, j'étais très mauvais lecteur. Mon prof d'accordéon, là, à Montreuil-Bellay, qui était aveugle - mais pas sourd -, me disait "Patrick, là, ce que tu joues, c'est de l'autre côté de la page". Parce que je jouais uniquement d'oreille, et lui il savait que les mesures que j'étais en train de jouer elles étaient de l'autre côté, que je n'avais pas tourné la page. Je faisais semblant de lire. Oh, je sais lire la musique, mais je suis pas un très très bon lecteur. Bon, je l'écris quand il faut écrire des partitions pour déposer des morceaux à la SACEM pour gagner plein de sous (rires) au cas où ça deviendrait un tube, mais c'est pas mon truc.

VM: Alors on a une question pour laquelle on n'est pas vraiment sûrs: est-ce que par hasard, vous avez eu en prof de français Narcejac?

PC: Oui !

VM: Donc de Boileau-Narcejac, ou...? (NB: duo d'auteurs de la série jeunesse des "Sans-Atout", pour situer, mais avant tout deux grands auteurs de policier) Ca a dû être marquant?

PC: Oui, oui, c'est bien lui. Oui, donc à Nantes, en classe de 6°, 5°, j'étais au lycée Clémenceau, et j'ai eu pendant 2 années de suite, en français-latin - c'était le prof principal, Thomas Narcejac. Qui était son nom de plume, son vrai nom c'était Pierre Ayraud. Et quand je suis allé à ses cours, évidemment, je n'avais jamais entendu parler de lui ni de Boileau-Narcejac.
Et c'est au bout de, peut-être quelques semaines, qu'il y a eu des bruits: "ouais, notre prof de français-latin, là, il écrit des romans policiers..."
Et puis c'est vrai que c'était un prof passionnant ! Il a commencé à nous prêter des romans. Il donnait les bouquins aux très bons, ceux qui étaient un peu moins bons il prêtait, et les autres n'avaient rien. Moi il m'a prêté... quelquefois. (rires) Il m'a jamais donné mais il m'a prêté quelques bouquins.
Et évidemment il prêtait des romans policiers, et puis aussi des romans de science-fiction. Le premier roman vraiment de science-fiction que j'ai lu, autant que je me souvienne - à part des romans de Tarzan, bon ce n'est pas vraiment de la science-fiction, plutôt un peu fantastique - mais le premier roman de science-fiction que j'ai lu c'est Thomas Narcejac qui me l'a prêté. C'était un Stefan Wul et c'était "Retour à zéro".
Et donc il nous as initiés à ce genre de littérature. Je ne sais pas si tout le monde a suivi ses goûts, mais moi oui, et je suis devenu un gros lecteur de romans policiers...

VM: Donc c'est un peu ça qui vous a fait découvrir un univers...

PC: Ah oui ! Alors attention, je lisais déjà énormément ; depuis l'âge de, je sais pas, 4-5 ans...

J'ai appris à lire tout seul, d'ailleurs. J'ai sauté des classes quand j'étais gamin, et donc j'ai commencé à lire avec Tintin et le Journal de Mickey, des choses comme ça, mais très vite je lisais ! Donc j'ai appris tout seul, je sais pas comment j'ai fait - je devais être très intelligent à l'époque... (rires) Ou j'avais tous mes neurones, je sais pas... Et donc je lisais à l'époque ce qu'on appelait des bouquins de bibliothèque, qui appartenaient au collège où j'étais (même dans les petites classes j'étais dans un collège), et je lisais des romans, les Tarzan en roman et les copains disaient "oh c'est pas vrai, dis donc, tu l'as emprunté y'a deux jours tu l'as déjà fini !" Ils ne voulaient pas me croire, mais je lisais énormément. Je ne faisais que ça. Que ça, que ça, que ça.
Evidemment à 8 ans je ne lisais pas de romans policiers, je lisais des romans d'aventure, des choses comme ça, et avec Narcejac, à partir de l'âge de 10 ans j'ai commencé à lire des romans policiers, et puis alors là, j'ai commencé à en acheter... maintenant j'en ai douze mille! Mais des vieux de l'époque, hein! Attention, c'est des trucs... Et la science-fiction, j'en ai pas lu beaucoup, une fois de temps en temps comme ça...

Et oui donc, on parlait de Narcejac, et Narcejac était un prof extraordinaire, quoi. Il nous prêtait des bouquins, il nous racontait des énigmes policières, il fallait qu'on trouve la solution... En général il faisait ça avant les vacances. La semaine qui précédait, il n'y avait plus de cours: il nous racontait des histoires, on pouvait amener des jeux... Alors on amenait des trains électriques, des circuits 24 et tout ça, dans la classe, et lui il jouait à la belote dans un coin avec 3 élèves, avec la clope au bec parce qu'ils avaient le droit de fumer à l'époque... C'était génial ! Ah oui, c'était vraiment bien !

Et donc il racontait des histoires mais il faisait aussi raconter des romans par les élèves. Donc un élève qui avait lu un Bob Morane, ou du western, il allait sur l'estrade, le prof s'installait à sa place dans la classe, et il disait au camarade "vas-y, raconte !" Et l'élève racontait. C'était génial !

VM: Oui, même au niveau de la lecture, pour les enfants, il y avait un côté ludique, et éducatif, qui se recoupaient parfaitement...

PC: Exactement !
Et à un moment, il a été absent pas mal de fois, je crois que c'était quand j'étais en 5°. Il s'est absenté une semaine ou quinze jours, et on a appris après qu'il était allé à Paris pour rencontrer Alfred Hitchcock pour le film "Vertigo", je crois, qui était tiré d'un de leurs romans. Et il était revenu avec une voiture neuve, une Volvo rouge, quand il s'est garé devant le lycée on étaient tous là: "ooh!" (rires) On étaient impressionnés !

VM: C'est sympa des p'tites anecdotes comme ça, ça laisse quand même des bons souvenirs...

PC: Oh oui ! Voilà, et c'est vrai qu'à partir de la 6° et de la 5°, j'ai commencé à acheter du polar, à en lire... Et avec Boileau ils avaient fait un bouquin sur le roman policier et à la fin, ils faisaient "la bibliothèque idéale", ce qu'il fallait lire par auteur, et tout ça. Et je m'étais fait un devoir de lire toute la bibliothèque idéale (rires) Je mettais des croix en face: "allez, lu !"

Et c'est pour ça que j'ai commencé à en acheter - enfin, pas toujours acheter, j'en ai piqué pas mal aussi, parce que je n'avais pas toujours les moyens -, mais des bouquins d'occasion, des choses comme ça. Et voilà, maintenant j'en ai des milliers à la maison.

VM: Et vous-même, ça ne vous as jamais tenté, l'écriture? Peut-être, plus jeune, vous rêviez de ça ?

PC: Non, non, je me sens incapable de faire ça, incapable.

VM: Vous n'aviez aucun projet, finalement, en relation avec l'écriture.

PC: Non, non non. Je lisais parce que j'aimais lire, j'aimais plonger dans les histoires...

VM: Vous êtes donc plus lecteur que créateur...

PC: Oui, voilà. Maintenant je lis moins que je n'ai lu, mais à l'époque, on n'avait pas la télé, quand je rentrais chez moi j'étais tout seul, aussitôt je bâclais mes devoirs et puis je bouquinais ! Et j'avais toujours un bouquin sur moi, tout le temps.

VM: Et quel projet pourrait vous tenir à coeur maintenant, je pense plutôt avec la musique mais vous avez peut-être un projet, un rêve, quelque chose que vous voudriez réaliser depuis longtemps...

PC: Euuuh... Non, rien ! (rires)

VM: Vous savez, certains réalisateurs disent parfois "c'est le projet de ma vie, je vais mettre dix ans pour le faire mais je le ferai un jour"...

PC: Non, je n'ai pas de grand projet comme ça, moi c'est toujours à court terme, et puis... oui, dans le domaine de la musique, mais j'ai toujours des projets en train! Là j'ai deux CD en projet, voire même l'idée d'un troisième... Mais ça va se faire dans les années qui viennent, ça.

VM: Donc il n'y a vraiment pas quelque chose qui vous tient à coeur depuis des années... ? Une tournée mondiale, n'importe quoi ?

PC: Eh bien non... Devenir une star du rock'n'roll, peut-être, oui ! (rires)

VM: Tout peut arriver !

PC: Du rock'n'roll, quand même, j'aurais du mal, parce que ce n'est pas mon style de musique, vraiment ! Même si j'aime ça ! Mais, enfin, ce n'est pas la musique que je pratique.

VM: Et justement, vis-à-vis de votre musique - ça nous fait une belle transition -, à l'écoute de certaines paroles on se dit que ça pourrait avoir sa place sur le Disque-monde, en fait? Dans les rues d'Ankh-Morpork qu'on voit, surtout dans le traditionnel, les chansons grivoises, les chansons de mariniers, tout ça...
Est-ce qu'il y a un rapport, justement, entre votre passion de la musique et le fait de travailler à la traduction du Disque-monde, dans cet univers de fantasy ?

PC: Ah oui ? C'est possible ! Eh bien déjà, il y a un rapport, je trouve, enfin on me l'a fait remarquer, entre la musique et la traduction. C'est Pierre Bordage, qui un jour m'a dit: "je crois que ça t'aide, c'est un avantage pour toi d'être musicien en même temps". Parce que c'est vrai qu'on emploie les mêmes termes, souvent, pour l'écriture littéraire ou pour la musique, c'est-à-dire: le rythme, les sonorités... Donc il y a un rapport entre les deux !
Par ailleurs, pour la traduction des romans de Pratchett, la musique m'a aidé aussi parce qu'il y a souvent des références musicales. Régulièrement dans ses bouquins, il y a des citations de chansons anglaises, donc j'essaye de trouver l'équivalent en chanson française. Alors comme j'ai quand même pas mal de connaissance dans ce domaine, ça m'a aidé, c'est sûr.

VM: Et justement, est-ce que l'univers du Disque-monde ne vous a jamais inspiré pour écrire peut-être des compositions musicales en rapport? Parce qu'hier on a vu votre intervention à la conférence "Musique(s) et SF" quand vous avez interprété La java martienne - c'était vraiment super d'ailleurs -, et... ça interpelle ! C'est vrai, il pourrait y avoir une java "disque-mondienne", ou morporkienne !?

PC: (rires) Euh, oui, pourquoi pas ! D'ailleurs dans le Disque que je suis en train de traduire, là, le dernier Tiphaine Patraque (NdT: Je m'habillerai de nuit, à paraître en avril 2011), ils parlent de la valse. Ils disent "Oh, ils dansent la valse, mais c'est une danse obscène !" (rires) C'est vrai que c'est ce qu'on disait au 19° siècle ! Donc pourquoi pas une java, encore plus obscène ! (rires)
Bon, mais on a un projet depuis très longtemps, avec Pierre Bordage, d'écrire une chanson de science-fiction, mais on remet d'une année sur l'autre... On voudrait le faire pour l'inauguration du festival l'an prochain, mais à chaque fois on repousse, encore ce midi on se disait "bon allez, va falloir qu'on fasse la chanson !"... Alors lui il écrirait le texte et moi la musique, enfin on se débrouillerait.

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VM: C'est intéressant et prometteur, en tous cas ! Parce qu'hier c'était très agréable... Et justement, par rapport aux auteurs que vous lisez, est-ce que vous auriez des conseils de lecture à donner, que ce soit en science-fiction, polars ou autre ?

PC: Oh mais je ne lis plus du tout...

VM: Des titres qui vous ont marqué peut-être ?

PC: Oh, eh bien oui, mais bon... ça n'a pas été traduit en français, c'est très spécialisé: c'est une autobiographie de Dave von Ronk ! Qui a été une de mes idoles et qui est mort il y a quelques années... mais qui a quand même sa rue à New York, maintenant, ce n'est pas rien. Moi-même j'étais étonné qu'il ait été aussi important... qu'il ait été l'un des initiateurs de Bob Dylan, qui a beaucoup logé chez lui et lui a piqué quelques disques, voire des chansons, sûrement comme tout le monde...

VM: Donc Dave von Ronk c'est un artiste qui est important pour vous, qui vous a influencé ?

PC: Oh oui, même si sur la fin j'aimais moins... Il m'a influencé un petit peu, oui, je l'ai découvert dans les années 60 quand j'étais étudiant à Tours - je sais plus comment, j'avais dû trouver un disque... non ! c'était une copine anglaise qui m'avait fait écouter ça, je me souviens maintenant (rires) oui parce qu'à Tours il y avait beaucoup d'étrangères, il y a une école qui s'appelle l'Institut de Touraine qui accueille des étrangers pour apprendre le français...

VM: Parce qu'il paraît que le français de Touraine est le meilleur qu'on parle dans le monde !

PC: C'est ce qu'on dit, oui ! Et donc le premier copain que je me suis fait à Tours, dès le premier matin, c'était un marocain (il y avait beaucoup de marocains à Tours parce qu'ils faisaient une école de pharmacie) qui avait une piaule à côté de la mienne chez une particulière, et peu après il me dit "tiens, je t'emmène à la gare! - la gare, pour quoi faire ? - y'a un nouvel arrivage..." d'américaines pour l'Institut de Touraine ! Et effectivement il y avait déjà quatre ou cinq marocains qui attendaient les étrangères pour porter leurs bagages et faire connaissance. (rires)
Voilà, pourquoi je parlais de ça, moi ? Ah oui ! Et donc, il y avait énormément d'américaines et d'anglaises, et il y en avait une qui connaissait Dave von Ronk et qui m'avait fait écouter ça, et je m'étais dit "la vache, cette voix! et puis le jeu de guitare, mais comment il fait ?!", et après, c'est devenu une de mes idoles.
Bon il y en a eu d'autres, mais lui, vraiment, j'ai toujours beaucoup aimé, et même ses prises de position politiques - c'était un trotskiste, et à New York, quand même, au début des années 60, c'était pas évident !
Et il y a sa rue dans le Greenwich Village, qui était quand même un lieu propice pour ça, où tous les musiciens du début du folk - la "Protest Song" de l'époque, ils étaient tous là, ils sévissaient tous dans différents clubs, ici. Et lui c'était le pape de ce coin-là.
Et donc, eh bien c'est l'un des derniers bouquins qui m'a vraiment plu, son autobiographie - qu'il n'a pas terminée d'ailleurs parce que je crois qu'il est mort avant -, et c'était passionnant à lire.

VM: Ca s'entend, on vous sent vraiment passionné quand vous en parlez !
Alors maintenant, on va passer à quelques questions sur le Disque-monde, et votre travail de traducteur...
Pour commencer, comment travaillez-vous ? Plutôt ordinateur ou papier ? Avez-vous des petites manies, des rituels quand vous travaillez ? Quand vous bloquez sur un passage ?

PC: Je travaille essentiellement sur ordinateur, c'est plus direct. Mon bureau est un bureau tout ce qu'il y a de plus normal, j'ai juste mon ordinateur, mes étagères des Pratchett et quelques dictionnaires... Pour m'aider, j'ai aussi plein d'amis que j'ai connus par la musique, plusieurs sont anglophones, alors quand j'ai un doute ou une question, je leur demande et en général ça suffit à me confirmer dans mon idée ou à me corriger. Il y a un couple d'amis, comme ça, chez qui je m'invite systématiquement après chaque traduction que j'ai finie, pour faire une dernière révision avec leurs yeux d'anglophones.
Sinon, quand j'ai besoin de faire une pause, j'attrape un instrument et je fais de la musique ! J'ai toujours une guitare sous la main, ou mon autoharp, là, l'instrument que vous avez vu hier pour la Java martienne...

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VM: Avez-vous le choix des auteurs que vous traduisez ? Si c'est un auteur que vous n'aimez pas, est-ce difficile de faire le travail ?

PC: Euh, eh bien, ça marche par contrats, on me propose un livre à traduire... Jusque là j'ai toujours accepté, et je n'ai jamais eu à me forcer à traduire un texte parce que je ne l'aimais pas. Bon, il y en a eu que j'aimais moins que d'autres, bien sûr, mais jamais au point que ça devienne une corvée, non, j'ai toujours aimé les textes qu'on me donnait à me traduire, plus ou moins, mais toujours.

VM: Pensez-vous appréhender le travail d'une manière différente par rapport aux autres traducteurs ?

PC: Alors là, je ne sais pas vraiment, je ne connais pas tellement d'autres traducteurs, je n'ai pas de contacts... C'est Pierre Michaut qui m'a tout appris, et il y a beaucoup de choses qui sont venues au fur et à mesure aussi. Par exemple, je ne lis pas le livre avant de le traduire, je le découvre au fur et à mesure. C'est sûrement l'exemple typique du "à ne pas faire" pour les apprentis traducteurs, mais moi je fais comme ça. Une fois, j'étais à un salon et il y avait une traductrice réputée, d'un grand auteur, à côté de moi, et une dame qui venait la voir discutait de son travail, je ne sais plus ce qu'elle avait dit exactement mais c'était en gros "mais évidemment! comment pourriez-vous ne pas lire le livre que vous avez à traduire une première fois avant de le travailler?!" et moi à côté je me sentais le dernier des ratés...

VM: Avez-vous déjà traduit de la fantasy avant Pratchett ?

PC: Oui, j'avais traduit du Moorcock, Glen Cook... Enfin ma première traduction, c'était un roman policier. (Ndlr: "Trop humains", de Donald Westlake)

VM: Est-ce que vous aviez lu Pratchett avant de commencer à le traduire ?

PC: Ah non, je ne connaissais pas du tout! C'est Pierre Michaut qui m'en a proposé, et j'ai commencé comme ça. Je n'en avais jamais lu avant.

VM: La traduction de Pratchett vous demande-t-elle plus de temps, de travail que celle d'un autre romancier ?

PC: Ca dépend du roman, vraiment... En moyenne, un Pratchett, ça me prend 3 ou 4 mois. Je fais 2 ou 3 pages par jour, et, oui, en 3 mois, 4 mois, c'est fait. Après il y a la relecture, et ça prend toujours un certain temps aussi... D'ailleurs il y a une correctrice chez l'Atalante que je redoute autant que j'apprécie, parce qu'elle est très très vigilante, et précise, elle relève énormément de choses et à chaque fois elle est dans le juste, je dois rectifier. Quand je rends une traduction et que je sais qu'elle ne sera pas dans l'équipe pour cette fois parce qu'elle est déjà occupée à autre chose, je ne peux pas m'empêcher d'être soulagé! Mais en même temps elle est vraiment très pointue, elle est excellente dans son travail.

VM: Pour les traductions, avez-vous eu des échanges avec Terry Pratchett ?

PC: A chaque fois je lui envoyais une liste de questions.

VM: Il répondait? Ou parfois il éludait ?

PC: Euh, oui, ça dépend. Parfois il éludait, pas toujours très clair dans ses réponses. J'hésitais à lui reposer la question. Il répondait très vite. Le plus vite c'était vingt minutes après, il devait être chez lui à mon avis. Ses réponses étaient parfois laconiques; surtout au début: il ne devait pas savoir ce qu'était le métier de traducteur à mon avis. Il me disait: « Mais comment, c'est pourtant simple » (rires). Mais oui, pour lui la traduction consistait à dire la même chose en français que ce qu'il avait dit en anglais.

VM: C'est ce qu'il disait dans certaines interviews, qu'il ne réfléchissait pas au travail des traducteurs... Et que c'est après qu'il a compris. Par exemple vous, vous avez été récompensé pour votre travail, et le traducteur polonais qui fait aussi un très bon travail, et là il s'est rendu compte qu'il y avait derrière lui des traducteurs qui devaient bien s'arracher les cheveux.

PC: Ben oui... Au début visiblement il ne savait pas du tout. Mais on lui a fait comprendre. Et je le soupçonne même de m'avoir pris pour un mauvais, parce que je lui posais des questions. Evidemment: le traducteur allemand, il devait être bon, il n'avait jamais posé de questions... (rires). Je devais être un des rares à lui poser des questions.

VM: Justement tout à l'heure vous avez parlé de la traductrice portugaise qui faisait des notes de bas de page pour les actes ou les noms. Dans les Disque-Monde en VF on en retrouve fréquemment, notamment sur le sexe de la Mort. Est-ce qu'il y en a qui sont de vous? Les « ndt »: note de Terry ou du Traducteur ?

PC: (rires) Non, les "ndt" sont du traducteur à chaque fois. Pour la Mort, en anglais il ne précise pas, puisque pour eux il est masculin de toutes façons. D'ailleurs dans un roman, je ne sais plus lequel, la Mort va dans un club de gentleman, de messieurs, et là Terry Pratchett et les éditeurs se sont demandés: mais dans les autres pays, la Mort est de quel sexe? Avant, ils ne s'étaient pas posé la question. Alors ils ont envoyé des mails à tous les traducteurs du monde entier, demandant: « Quel sexe vous avez donné à la Mort ? »

VM: C'est le running gag des annales...

PC: Oui, mais c'est difficile de se renouveler. Au bout d'un moment ça lasse. A un moment j'ai mis des trucs, plus, euh, et Pierre Michaut m'a dit non, non, on va pas parler de ça... (rires) J'avais mis des horreurs...

VM: Ca vous arrive parfois d'avoir des regrets ?

PC: Non, je ne relis pas après. Lors d'une réédition je fais une correction lorsque je me suis rendu compte que j'avais fait une erreur sur un nom de personnage, un nom de rue, et je rectifie dans une réimpression. J'ai une liste que je donne à Pierre Michaut où j''indique que dans tel roman, il faut rectifier tel ou tel nom. Mais il doit encore en rester, vu le nombre de personnages, de lieux, etc. Surtout que je suis un peu chaotique dans mon travail, je note ça un peu partout... Enfin, pour le nom des rues de Ankh-Morpork j'ai ça dans mon ordinateur, ça va.

VM: Vous faites aussi votre carte à vous, chez vous ?

PC: Non, non, j'ai juste la liste par ordre alphabétique.

VM: Le style a bien changé, certains romans sont beaucoup plus sombres, comme Ronde de Nuit. Est-ce que vous trouvez qu'il y a un changement, moins d'humour, moins de jeux de mots ?

PC: Ah oui, c'est sûr. Dans les premiers romans, c'est burlesque, et après ça l'est moins mais ça gagne en profondeur, assurément.

VM: Est-ce que la maladie de Pratchett a des répercussions que vous avez pu remarquer ?

PC: Au niveau du style ou quoi que ce soit de ce genre, non, pas vraiment. Par contre maintenant j'évite vraiment de le contacter pour des questions, je ne veux pas le déranger, je fais ça vraiment en tout dernier recours.

VM: Si vous étiez un personnage, lequel ? Lequel vous plait le plus ? Ou lequel ne voudriez-vous pas être, aussi...

PC: Ah, on me pose souvent la question. C'est difficile, il y en a plusieurs. Lequel je ne voudrais pas être? Pas un mage, non. Ceux que je préfère, ce sont les flics, comme je suis un grand amateur de polars. Je me suis régalé avec Chicard par exemple, je l'ai fait parler un peu comme dans les polars des années 50, les vieilles séries noires, Simenon... Avec un argot un peu plus léger, mais ça me plaisait bien. Ca aussi, c'est un plaisir dans le Disque Monde: les accents, les langages, les niveaux de langue. Pour les langages, j'ai mis des accents là où il n'y en avait pas en anglais. Par exemple les Ephébiens: je leur mets des expressions marseillaises dans la bouche, évidemment en anglais ils parlent comme n'importe quel anglais. Ce n'est pas méchant, je me suis permis une petite liberté. Marseille a été fondée par les Grecs, et les couleurs de Marseille sont: bleu et blanc, comme les Grecs. C'est des Grecs, au départ. Mais dans ces cas-là je me dis: voyons-voir, si Pratchett écrivait en français, il aurait peut-être fait ça. Je le sens bien faire ça.

VM: Et pour le Dernier Continent, l'australien, qu'est ce que vous en avez fait ?

PC: Ca, c'est la Nouvelle-Calédonie. J'ai pris ce qu'il y avait de plus proche. Je ne suis jamais allé là-bas, mais je me suis renseigné. « Casse pas la tête »...

VM: Et le Québec ?

PC: Oui, un petit peu, cajun aussi. Dans Mécomptes de fées je me suis permis quelques libertés aussi. Il y a une vieille noire un peu vaudou, je la fais parler créole, alors qu'en VO elle parle un anglais normal. Ce sont donc quelques libertés que je prends, mais je ne pense pas le trahir en faisant ça.

VM: Sur le prochain Tiphaine: avez-vous déjà un titre ? En général, vous en trouvez facilement un ?

PC: Pas vraiment. On n'en a pas encore parlé. Le titre arrive parfois après, voire au dernier moment. Allez les mages par exemple on a cherché longtemps, et faute de mieux on a mis ça. Pour Timbré, ça tombait très bien quand on connait l'histoire de « going postal » en anglais , j'ai trouvé le titre tout de suite. Des fois on a de la chance.
Mais parfois, on est même coincés par la couverture. Pour Jingo: « Va-t-en-guerre » allait très bien. C'était justement la période où on parlait à la radio, à la télé, des « va-t-en-guerre » pour l'Irak. Mais pour un titre on a dû changer. Pour Lords and Ladies, on voulait mettre « la nuit des elfes » en référence au Songe d'une nuit d'été, c'était quasiment parti à l'imprimerie. Mais il y avait un autre livre qui sortait au même moment, le Crépuscule des Elfes, (de Jean-Louis Fetjaine ) alors on n'allait pas lui prendre son titre... C'est dans celui-là qu'il y a des références à Shakespeare. On s'était dit que c'était vraiment dommage que le Bibliothécaire ne soit pas là: le Songe d'une nuit d'été serait devenu le Singe d'une nuit d'été (rires). Bon avec lui on ne peut pas dire « singe », mais quand même.

VM: Avez-vous vu les adaptations télévisées ?

PC: Non... Et je n'ai pas été contacté. Pour le dernier téléfilm, Timbré, l'équipe de traducteurs a demandé notre autorisation, celle de l'éditeur et du traducteur. Mais pour le premier non.

VM: Les pièces de théâtre: est-ce un projet de traduction ?

PC: J'ai proposé ça dès la première adaptation française avec Mortimer, mais non, ça ne les intéresse pas, sauf s'il y en a de plus en plus qui se font. Ca peut arriver, mais pour l'instant ce n'est pas à l'ordre du jour. Je le regrette. Pour la Science du Disque Monde III, il se fera sans doute, mais je ne sais pas quand. J'ai rattrapé le rythme de sortie des éditions en VO, mais pour le moment l'Atalante m'a prévu autre chose. Je ne sais pas pourquoi, parce que les Sciences, ce n'est pas un gros travail pour moi: juste un tiers du livre, vu que le reste c'est Lionel Davoust qui traduit.

VM: Comment s'est passée la co-traduction avec Lionel Davoust ?

PC: On communique quand la partie scientifique fait référence au Disque, mais sinon on travaille chacun dans notre coin. Pas de traduction à quatre mains. Je lisais quand même la partie scientifique, mais je n'ai pas participé à sa traduction. On a très peu correspondu, juste à la fin, il avait une liste de questions sur quelques points du Disque Monde. Comme moi avec Pratchett (rires)

VM: Il y a beaucoup de références scientifiques dans le Disque; Pratchett a été lui-même journaliste scientifique. Est-ce que vous connaissiez déjà tout cela ou avez-vous dû vous documenter ?

PC: J'ai demandé de l'aide pour tout ce qui est scientifique. Et j'ai un ami physicien dont le fils travaille au CNRS, qui connait tout ça. Quand on est traducteur, il faut avoir des relations (rires). C'est important lorsqu'on est traducteur de savoir où chercher, et vite. Maintenant avec internet, c'est plus facile. J'avais lu, il y a longtemps, un bouquin sur la traduction où l'auteur disait: « traduire, c'est se documenter ». C'est exactement ça.
Dans le domaine scientifique, on finit toujours par trouver quelqu'un qui connait. Très souvent quand je rencontre un terme scientifique je le traduits littéralement, et en fait c'est le bon terme.

VM: Dans les Encyclopédies "Vade-mecum", la traduction est de « Patrick Couton, avec la collaboration de Thomas Couton ». Qui est Thomas ? Est-ce que la traduction des Annales est devenue une histoire de famille ?

PC: C'est mon fils (rire). Non, non, j'en avais assez de le voir jouer à ses jeux vidéos (rires), je lui ai demandé s'il voulait se rendre utile, il y avait un peu de sous à la clef. Comme souvent c'était juste des copier-coller des livres, je l'ai chargé de repérer des passages, il m'a secondé. J'aurais aimé qu'il prenne la relève, j'aurais pu l'aider à faire une traduction, mais non. J'aurais pu faire son apprentissage. Mais bon, il est grand maintenant, il a 29 ans. Quand il écrit sur son blog, il écrit vraiment bien, il aurait pu... Mais ce qu'il préfère c'est la musique. Bon, de ce côté-là, il y a tout de même eu une transmission.

VM: Il y a un projet en France: des livres audio qui pourraient être réalisés pour le Disque-monde. Si vous étiez contacté: accepteriez-vous de faire la lecture ? (précisons que nous ne sommes pas du tout envoyé par les éditions des audio-livres, c'est juste une question de fans) Par exemple, Juliette, la chanteuse, avait lu un extrait de Pyramides.

PC: Je ne sais pas. Je ne sais pas si je suis un bon lecteur. Peut-être. Juliette, je la connais, c'est une fan, et c'est aussi une amie. Je l'ai connue à Toulouse, quand elle n'était pas du tout connue. Je tournais en duo et en trio dans un petit bistro de Toulouse, et elle venait nous écouter tous les soirs. Après elle passait au piano, pour chanter. La dernière fois elle avait amené des textes à elle pour nous demander notre avis. On se connaissait. J'ai découvert quelques années après qu'elle avait percé. Il y a 3 ou 4 ans, j'ai reçu un coup de téléphone d'une télé :
« M. Couton, c'est vous qui traduisez Pratchett ?
- Oui.
- Bon, vous faites partie de la tribu 'Juliette'
- Euh, c'est quoi ? Une secte ?
- Non non, Juliette la chanteuse, elle fait une émission et elle invite qui elle veut, sa 'tribu', et vous en faites partie »
Des années après... J'ai pris le train pour aller à Paris et faire l'émission avec Juliette, qui a davantage parlé du Disque Monde que moi. Mais il faut dire qu'elle est beaucoup plus à l'aise devant les micros et les caméras que moi. Elle a même envoyé l'animateur dans les cordes (rires). Il demandait si j'aimais ce qu'elle faisait, alors moi j'ai un peu bafouillé, et Juliette l'a coupé: « Il n'en a rien à faire, de ce que je fais, c'est moi qui l'invite pour ce qu'il fait lui! » C'est une vraie fan de Pratchett.

VM: D'ailleurs sur une pochette d'album, elle en parle. Elle a fait une chanson, "Fantasie Héroïque" , et elle a mis un petit mot pour Pratchett sur la pochette, pour expliquer pourquoi elle l'adore.

PC: C'est vrai? Je ne savais pas. C'est génial. L'année dernière elle est venue ici pour remettre le prix des Utopiales. Marie Masson, qui s'en occupe, cherchait une personnalité, un artiste. Pierre Bordage lui a dit que je connaissais Juliette, du coup elle m'a demandé si je pouvais la contacter pour qu'elle remette le prix. Peu de temps après elle passait dans le coin pour un concert. Je suis allé lui poser la question, elle était ravie. Mais elle est passée en coup de vent, c'est dommage, il y avait beaucoup de monde pour lui demander des autographes.

VM: Et maintenant, on va parler vraiment dans le détail ! Des points spécifiques que les fans ont relevé...
Parce qu'il y a toujours des choses intéressantes même derrière les mots les plus anodins! Par exemple nous avons repéré certaines références bien françaises dans la toponymie d'Ankh Morpork: Le Guet des Orfèvres, la Pastille...
Et des choses moins évidentes, par exemple la transposition de « Stanley Howler » en « Yves Hertellier », d'après Yvert & Tellier (grande institution pour collectionneurs de timbres, monnaies...) qui est bien trouvée. Pour ce genre de références: en général le savez-vous ou faites-vous des recherches? Est-ce difficile de traquer les jeux de mots de Pratchett et de leur trouver un équivalent en français ?

PC: Eh bien je fais de mon mieux ! Je cherche beaucoup, je me documente, je creuse... Comme je le disais, mes amis anglophones m'aident beaucoup aussi, à repérer les références que je n'aurais pas vu, les allusions anecdotiques...

VM: Selon quels critères décidez-vous de ne pas traduire un nom ?
Par exemple, c'est le cas de « Lipwig », où la « perruque » n'était pas loin ; par contre vous traduisez « lipstick » en « Lipouic » lorsque son nom est déformé.

PC: J'ai toujours très peur de trop m'éloigner de l'original, parce que Pratchett réutilise des noms, des jeux de mots... Et si je m'éloigne trop je serai embêté quand ça ressortira. Alors autant que possible, j'essaye de rester vraiment très fidèle à l'original !

VM: Et pour continuer dans les détails, on s'interroge sur le mot "jahar", dans les Tiphaine Patraque. En V.O., le mot « geas » (quêtes) permet à Pratchett un jeu de mots sur « geese » (oie). En V.F., vous choisissez « jars » et « jahar ». D'après nos recherches, ce mot n'existe pas, ou alors on se trompe ?

PC: Non, non, effectivement, ce mot n'existe pas, je l'ai inventé de toutes pièces pour rester dans le jeu de mots de Pratchett. J'ai beaucoup cherché quelque chose qui pourrait faire un équivalent, mais je n'ai vraiment rien trouvé. Alors j'ai suivi au plus près, en me basant sur la ressemblance phonétique. Je me suis dit que ça passerait simplement pour un mot tellement peu courant que personne ne le connaît ! (rires)

VM: Et ça marchait très bien, sans notre curiosité sans bornes (rires). Encore un mot qui semble inventé, ou du moins composite - un néologisme: « moulure », le féminin de « biture » dans Jeu de Nains: pourquoi ? On a bien notre petite idée, mais... Ce jeu de mots était-il présent dans la V.O. ? On pourrait avoir une explication détaillée ? Parce que le sujet a été fortement débattu sur nos forums, à grand renfort de « bitte », « modulus » et autres étymologies...

PC: Oh, votre petite idée, là, eh bien c'est ça. Rien de plus ! Je n'avais même pas pensé aux bittes d'amarrage, bien vu.

VM: D'accord... Et pour le "parler" des Nac Mac Feegles, on sait que vous vous êtes inspiré du ch'ti, mais comment vous vous y êtes pris ? Vous connaissez assez le ch'ti pour réutiliser les mots, les expressions ?

PC: Pas du tout, en fait c'est un ami! Encore un ami, qui est du Nord et qui m'aide pour ça. Et encore, les Feegles parlent un tel patois que même lui parfois n'arrive pas à trouver un équivalent bien typique... C'est très oral, en fait, presque phonétique!

VM: Oui, tout à fait! A leur première apparition, dans Carpe Jugulum, on ne comprend rien, il faut le lire à voix haute pour arriver à saisir...

PC: Exactement! C'est là le pire, c'est une horreur...

VM: Maintenant, plus une confirmation qu'une vraie question, puisque sur le forum on a finalement commencé à se répondre nous-mêmes entre membres, mais on va quand même vous la soumettre.
Dans Eric!, il y a un passage où on voit la guerre de Tsort, et il y a cette phrase: "Certains s'extasient devant le bouillant Achille, le grand Myrmidon, qui combat un contre mille grâce à son tendon". Or, dans La Belle Hélène d'Offenbach, le couplet des rois, on entend: "Je suis le bouillant Achille / Le grand Myrmidon / Combattant un contre mille / Grâce à mon plongeon".
Et en V.O., rien à voir, ça reprend exactement l'ouverture de The British Grenadiers, une marche anglaise au ton martial: "Some talk of Alexander, and some of Hercules, of Hector and Lysander, and such great men as these ; but of all the world's brave heroes there's none that can compare With a tow, row, row, row, row, row, to the British Grenadier."

PC: Oui, voilà, quand j'ai cherché un équivalent français, j'ai vu que ça pouvait pas tomber mieux ! Le talon d'Achille, eh bien là c'est le tendon, c'était amusant... Et puis le Myrmidon, ça me plaisait bien !

VM: Coïndidence rigolote: pour la petite histoire, c'est quelqu'un qui a pour pseudonyme "Mirliton" qui avait trouvé le fin mot ! (rires)
Pour en revenir aux transpositions plus évidentes, on est toujours ravis de vos jeux de mots, l'exemple le plus célèbre étant "Lheureduthé" qui se fait appeler "Leredouté" alors qu'en V.O. c'est "Teatime" qu'il déforme simplement en "Te-ha-tim-eh", sans jeu de mot. Ou bien du sens caché comme le cas de Yves Hertellier dont on a parlé. Est-ce que vous auriez d'autres anecdotes à partager avec nous ?

PC: Alors... Eh bien par exemple, ça ne vous aura pas échappé que Moite von Lipwig ressemble beaucoup à Albert Spaggiari.

VM: Oui! "Sans armes, ni haine, ni violence", c'est tout à fait ça !

PC: Voilà. Eh bien l'identité sous laquelle il se fait arrêter et pendre, au début, Albert Paillon, c'est aussi en rapport avec Spaggiari: c'est le nom de la rivière souterraine par laquelle passait le tunnel qu'il avait aménagé pour faire son casse à Nice: la rivière du Paillon !

VM: Super! C'est amusant, aussi, de retrouver tous ces parallèles dans la réalité... L'été dernier on s'est retrouvés entre quelques fans et en se baladant on a vu une vieille enseigne sur la façade d'une maison: "Raymond, chaussures" (voir la photo), on a tout de suite pensé à Raymond Soulier...

PC: Ah oui ! Un peu dans le même genre, moi, une fois, j'ai reçu une lettre d'une lectrice du Disque, qui s'appelait Mme Soulier et dont le mari était mort... Enfin c'était pas très drôle, surtout pour elle, la pauvre, mais alors la coïncidence ! On n'aurait pas pu faire mieux !
Qu'est-ce qu'il y a d'autre... Ah oui, Tienladroite, c'est tiré d'un film de Bertrand Blier, par exemple.

VM: Et dans Carpe Jugulum, "bouffie contre les vampires", évidemment !

PC: Ah oui, celle-là je ne pouvais pas la laisser passer !

VM: Dans "Allez les mages", aussi, les stéphanois pour les supporters du quartier des Soeurs-Etienne, pour la V.O. des Dollies du quartier des Dolly Sisters, ça tombait vraiment bien, aussi...

PC: Oui, souvent il y a de la chance, purement de la chance! C'est pareil pour Lheureduthé, et plein d'autres choses... Ce n'est que de la chance !

VM: Très importante chez Pratchett, la chance. Pour finir, la question Ook: quelle serait la question qu'on ne vous a pas posée et que vous aimeriez qu'on vous pose ?

PC: Quel personnage je préfère traduire! Et la réponse est justement: Le Bibliothécaire ! C'est le plus simple !


Nous remercions encore Patrick Couton pour le temps (énorme: 3 heures !) qu'il nous a accordé, sa patience et sa bonne humeur plus que communicative !

Pour l'occasion, nous avons eu l'idée d'ouvrir un Dédicacum, sorte de livre d'or que nous souhaitons faire signer à toutes les personnalités pratchettiennes que nous aurons l'occasion de rencontrer, afin de vous faire partager encore plus ces moments magiques.
C'est donc Patrick Couton qui a bien voulu nous l'étrenner, après avoir sauté la première page qui recevra peut-être un jour la dédicace de Terry Pratchett, si les petits dieux le veulent...

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par L'équipe du Vade-Mecum