Vade-Mecum - Articles sur Lionel Davoust

Lionel Davoust, Interviews croisées par ActuSF

2009-05-05-davoust

Interviews croisées, auxquels ont aussi participé les traducteurs Luc Carissimo, Sylvie Miller, Aude Carlier, Mélanie Fazi, Patrick Couton, Arnaud Mousnier-Lompré, Jean-Pierre Pugi et Jean-Daniel Brèque :

Actusf : Le fait de traduire des romans dans le domaine SF/fantastique/fantasy, c'est par goût j'imagine ? Ou est-ce un hasard ?
Lionel Davoust : Oh que oui, c'est par goût ! De plus, ces domaines proposent en plus des défis supplémentaires fascinants comme l'invention d'un vocabulaire nouveau, des jeux sur les langues créées, qu'on ne trouve quasiment dans aucun autre genre. Même dans le domaine de la traduction, la SF est un petit monde à part !

Actusf : Commençons par évoquer votre parcours. Quand avez-vous su que vous aviez envie de faire ce métier ? Avez-vous toujours été attiré par les langues ?
Lionel Davoust : Oui ; j'ai commencé l'anglais à six ans sur l'impulsion parentale, ce qui m'a ouvert l'esprit et m'a même permis d'acquérir d'autres syntaxes et vocabulaires étrangers avec une relative facilité. J'ai toujours pratiqué l'anglais par la suite ; j'ai découvert le plaisir de goûter une œuvre dans sa langue originale et, de plus, la littérature et le cinéma qui m'intéressaient n'étaient pas toujours traduits. La traduction m'est venue plus tard, mais assez logiquement. Après mon diplôme d'ingénieur agronome, j'ai viré complètement vers la littérature, principalement parce que j'avais par-dessus tout envie d'écrire. Quand je me suis vraiment frotté au milieu littéraire professionnel, cette activité s'est donc imposée tout naturellement puisqu'elle mêle une part de création, les langues et la grande tradition littéraire.

Actusf : Avez-vous fait une formation ? Et si oui laquelle ?
Lionel Davoust : Aucune, à part une lecture boulimique en VO, une indigestion de séries télé et de jeux vidéo non sous-titrés dès l'adolescence ! Par la suite, j'ai passé le Cambridge Certificate of Proficiency in English, histoire d'avoir une vague validation de mon niveau d'anglais. Mais si la passion est la meilleure école pour apprendre une langue, cela n'apprend quand même pas la traduction : en plus de la pratique parallèle de deux idiomes, il s'agit de les confronter, de chercher les résonances, les faire échanger – et cela, c'est venu au contact des directeurs littéraires qui me l'ont fait sentir en ayant la gentillesse de me guider dans mes premières armes.

Actusf : Comment avez-vous trouvé votre premier job de traducteur ? Est-ce vous qui avez démarché les éditeurs ? C'était tout de suite un roman ?
Lionel Davoust : J'ai commencé par des nouvelles pour des revues. À l'époque, Jean-Daniel Brèque supervisait les fictions anglophones de Galaxies ; je lui ai glissé que j'aimerais m'essayer à l'exercice et il a accepté de me faire passer un test. J'ai effectué mes premières traductions sous sa supervision et j'ai énormément appris à son contact – je crois que je ne le remercierai jamais assez de m'avoir donné ma chance ! J'ai ensuite démarché d'autres supports, au gré des rencontres et des occasions qui se créaient, jusqu'à passer au roman.

Actusf : En gros, il vous a fallu combien de temps pour en vivre correctement ?
Lionel Davoust : Quelques années... ? Pour vraiment en vivre correctement, de façon stable, sans compter les cahots, disons cinq ans.

Actusf : Quels sont selon vous les pièges à éviter pour de jeunes traducteurs ? Un conseil à ceux qui aimeraient se lancer ?
Lionel Davoust : Faire attention aux contrats qu'on signe : ne pas accepter de conditions léonines simplement parce qu'on débute et exiger du commanditaire la même rigueur sur les paiements qu'on applique à son propre travail... Le plus simple serait probablement de se renseigner sur les usages de la profession et son code de déontologie (car il y en a un !), par exemple auprès des associations professionnelles telles que l'ATLF. Mais il faut surtout conserver de l'humilité face au texte et aux corrections : on ne cesse jamais d'apprendre ce métier, on n'est jamais « arrivé ». Il faut sans cesse nourrir sa curiosité sur les langues et les civilisations qu'on traduit et toujours chercher le perfectionnement, l'apprentissage, la minutie.

Actusf : Quelle est votre méthode de travail ? Vous vous documentez beaucoup sur les auteurs ?
Lionel Davoust : L'auteur en lui-même, pas vraiment, non : le connaître ne m'aidera pas à connaître son œuvre et je ne veux pas être influencé par d'éventuelles résonances entre son récit et sa vie. Généralement, je me limite à savoir s'il est américain, australien, anglais, histoire de cerner les idiosyncrasies linguistiques. J'essaie ensuite, mais seulement ensuite, de nouer le contact si j'ai d'éventuelles questions d'interprétation. Parfois, il se crée alors un véritable lien avec lui, et c'est un grand plaisir d'échanger avec la personne derrière l'œuvre. Pour la méthode, je commence par une découverte du roman en simple lecteur, pour profiter du texte. Je ne prends surtout pas de notes : je veux apprécier l'histoire avec laquelle je vais passer plusieurs mois, en tirer seulement du plaisir sans la penser de manière analytique. Ensuite, je réalise un premier jet assez rapide où je cherche à me « couler » dans le style et l'atmosphère – j'essaie de me rapprocher le plus possible de cette sensation de l'écriture où les phrases finissent par s'enchaîner, quand on a légèrement atténué le filtre de la conscience et que les plus belles formulations s'imposent dans le rythme de la rédaction. J'effectue aussi le gros des recherches dans cette phase, histoire de cerner au maximum ce dont l'auteur – et donc moi par la suite ! – parle. Une fois ce jet terminé, j'effectue une relecture extrêmement attentive et très longue en comparant minutieusement avec le texte d'origine pour vérifier que je lui suis aussi fidèle que possible, tout en corrigeant le français. Enfin, je fais un dernier passage « en simple lecteur » pour vérifier que rien n'accroche dans le style, le rythme, les formulations. Dans de rares cas, selon la difficulté du texte, je peux faire encore une ou deux relectures supplémentaires.

Actusf : Quel est votre rythme de traduction à peu près ?
Lionel Davoust : Difficile de l'estimer à cause de cette méthode en plusieurs phases... Je traduis dix à quinze pages par jour en premier jet mais il me faut presque autant de temps pour les relire. Disons, en gros, qu'un roman de cinq cents pages me demande cinq à sept mois en fonction de sa difficulté. Je crois que je suis plutôt lent.

Actusf : Parlons des aspects positifs. Qu'est-ce que vous aimez dans ce métier ?
Lionel Davoust : C'est fascinant ! La traduction implique de pénétrer dans une œuvre à une profondeur inégalée, même par un exégète. Pour un passionné de littérature, c'est une chance inespérée, et pour un jeune écrivain, c'est une fantastique école que de travailler sur un grand récit, de le voir fonctionner, puis d'adapter son propre style pour le servir au mieux. C'est aussi l'occasion de se renseigner sur des domaines qu'on n'aurait peut-être jamais croisés autrement et d'apprendre une myriade de choses toutes plus improbables les unes que les autres. Pêle-mêle, la traduction m'a fait réviser mon algèbre, travailler la mécanique quantique, découvrir la langue tahitienne. On est un étudiant permanent et c'est un vrai bonheur. J'apprends tous les jours.

Actusf : Et pour les négatifs ? L'aspect « solitaire » de ce travail ne vous pèse-t-il pas trop ? Et sa relative précarité ?
Lionel Davoust : J'ai un penchant solitaire donc cela ne me dérange pas – il faut juste apprendre à se discipliner quand on travaille seul. La précarité... J'ai eu quelques passages difficiles à cause de disparitions d'éditeurs avec qui je travaillais étroitement. Ce fut un coup dur sur le moment mais, depuis, j'ai appris à être plus prudent financièrement. Il faut aussi être prêt à « entrer » pendant des mois dans une même histoire, tous les jours – ce n'est pas un métier pour ceux qui aiment papillonner d'un projet à l'autre. En ce qui me concerne, cela me convient très bien. Le seul aspect vraiment rageant de ce travail consiste à tomber sur des passages d'un texte où, pour des raisons de parcours et de culture différents, on surprend son auteur en flagrant délit de paresse intellectuelle ou, pire, à dire une énormité. Cela place le traducteur dans une position extrêmement inconfortable : faut-il corriger – et donc trahir ouvertement – ou laisser en l'état – sachant que la critique bien intentionnée attribuera le plus souvent la faute au traducteur plutôt qu'à l'auteur ? Cela se décide évidemment au cas par cas, mais toujours dans l'intérêt du texte.

Actusf : La situation des traducteurs a-t-elle évolué ces dernières années ? Si oui en quoi ? Et est-ce plus facile ou plus difficile actuellement ?
Lionel Davoust : Difficile pour moi de répondre car ma situation s'est plutôt améliorée au fil des ans, mais la profession dans son ensemble s'inquiète beaucoup de sa valorisation. Ainsi, une récente étude européenne réalisée par le CEATL tire la sonnette d'alarme, montrant que bien des traducteurs littéraires ne peuvent vivre convenablement avec les tarifs imposés par le marché. Nous avons de la chance dans les littératures de l'imaginaire de travailler avec des éditeurs (et des lecteurs) qui ont en général beaucoup de respect pour notre travail de « passeurs », mais il semble que cela ne soit pas si répandu ailleurs.

Actusf : Quels sont vos meilleurs souvenirs de traduction ?
Lionel Davoust : La satisfaction du travail accompli : chaque texte... une fois la traduction achevée et validée par l'éditeur ! Chaque œuvre est différente et propose des défis bien particuliers. Ce qui est fascinant, en plus, c'est qu'on ne prévoit pas toujours les vraies difficultés qu'on aura à la lecture. J'ai aussi eu de grands moments d'émotion en rencontrant certains auteurs que j'ai traduits, parfois au bout de plusieurs années de correspondance électronique. On découvre souvent que les plus grands auteurs sont aussi les personnes les plus formidables humainement et c'est une leçon de vie. Parfaitement, madame.

Actusf : Et les pires souvenirs de traduction ?
Lionel Davoust : Alors là... ça fait partie des coulisses du magicien : on ne révèle pas le « truc » ! Alors je dirai simplement : toute grosse difficulté avant sa résolution satisfaisante...

par Jérôme Vincent