Vade-Mecum - Articles sur Lionel Davoust

Lionel Davoust interviewé par SFFportal.net

Tout comme Sylvie Lainé, Lionel Davoust a répondu à quelques questions pour le Portail durant les Utopiales, la convention de Nantes. Lionel Davoust est bien connu dans le milieu français pour la qualité de ses traductions, mais aussi pour son remarquable travail d'écrivain. Ses nouvelles sont publiées dans des magazines et des anthologies depuis quelques années maintenant, et cette année, Critic a publié son premier roman, La Volonté du Dragon (qui a immédiatement été nominé pour plusieurs prix français). Sa nouvelle L'Île Close, parue en 2008, a reçu le Prix Imaginales 2009 et a été traduite en anglais pour l'anthologie Interfictions 2.

Nous le remercions de sa gentillesse et d'avoir pris le temps de répondre à nos questions ; son site, très souvent mis à jour, contient toutes les informations utiles sur lui et son œuvre.


1/ Quels sont les grands thèmes qui vous intéressent en ce moment ? L'histoire, le changement climatique, les frontières – ce dernier thème étant celui des Utopiales de cette année ?

Eh bien, en science-fiction et en fantasy... mais c'est une réponse plutôt rétrospective, vu que je n'en étais pas vraiment conscient à l'époque... on dirait bien que je suis obsédé par un thème particulier : toutes les questions tournant autour de l'identité, mais l'identité du moi. Comment se définir soi-même, comment se définir soi-même comme être conscient, relativement à sa propre vision du monde, mais aussi au monde en général. Comment décider, choisir ou supporter ce que l'on est, comment affirmer cette identité dans le monde, que ce soit face aux pressions de la société ou aux mystères plus vastes de l'univers.

Et souvent, cette question recouvre celle de la folie – folie contre révélation, contre identité véritable – ce qui est, à mon avis, assez intéressant, puisque mes écrits s'aventurent aussi un peu dans la mystique. Enfin, c'est une vaste question, mais je dirais que ce sont les sujets sur lesquels j'essaie de m'amuser la plupart du temps.

Avez-vous l'impression qu'il y ait des thèmes qui intéressent particulièrement de nombreux écrivains dans le monde de la SF française en ce moment, et si oui, lesquels ?

Je dirais que la science-fiction française actuelle est très préoccupée de problèmes sociaux. Évidemment, c'est depuis toujours que la science-fiction donne des avertissements sur le futur de la société, les directions terribles que peuvent prendre nos sociétés. Je pense que les Français sont souvent préoccupés par l'aspect social des choses – vous savez, la question du racisme, de l'exclusion, de la pauvreté, de la confiscation des biens publics par les élites, tout ça. Ce sont des problèmes qui sont encore plus dramatiques aujourd'hui, parce que le monde est dans un sale état, bien sûr... peut-être qu'il l'a toujours été, d'une manière ou d'une autre, mais maintenant, nous avons l'impression qu'il ne nous reste pas beaucoup de temps.

C'est toujours difficile de répondre à cette question, parce qu'on parle de tendances générales, et il y a toujours des gens qui ne suivent pas les tendances, mais je dirais qu'il y a un sentiment général de révolte, de rébellion contre ce genre de choses, contre l'état du monde et des sociétés dans lesquelles nous vivons. Il y a en France une forte tradition de rébellion, de combat contre l'injustice, d'expression de la colère, et de recherche de voies différentes. Mais c'est aussi un message d'espoir, pas seulement de colère.

3/Et qu'en est-il des thèmes de la science-fiction francophone hors de France, et dans d'autres langues ?

C'est aussi une question très difficile, parce que j'ai tendance à penser que dans le monde de la culture, des arts, et surtout en littérature, la personnalité l'emporte sur l'époque, sur la culture contemporaine. Évidemment, nous sommes tous les produits d'une culture, mais je crois que la personnalité est plus forte que ça. D'abord, parce que quand on a quelque chose à dire, quelque chose d'intéressant à écrire, c'est souvent quelque chose de très personnel, et même si on est le produit d'une culture, je ne crois pas que ce soit cela qui révèle principalement ce que l'on fait.

Ma vision très personnelle de la littérature, c'est qu'elle est là pour raconter des histoires, pas pour donner des opinions. C'est toujours très bien d'avoir des thèmes et des messages, d'essayer de faire passer quelque chose, un message plus profond, une thématique, au public, mais je pense qu'on est d'abord là pour raconter une histoire. Et je dirais qu'un écrivain doit être capable de se mettre dans la tête de n'importe quel personnage, sinon, il ne devrait pas mettre en scène un personnage s'il n'est pas capable de faire passer ce qu'il ressent, comment il fonctionne. Dans La Volonté du Dragon, je défends des points de vue et des visions du monde qui ne sont pas les miens, et j'essaie de le faire consciemment, de manière à le faire bien, à présenter les deux côtés de la discussion. J'essaie de présenter le côté avec lequel je ne suis pas d'accord, les idées auxquelles je ne crois pas, de manière aussi convaincante que les idées auxquelles je crois, parce que le but n'est pas de faire passer mes idées, c'est de raconter une histoire, une histoire plausible. J'espère que j'y suis parvenu – des lecteurs m'ont donné des interprétations qui n'étaient pas tout à fait ce que j'avais envisagé, ce qui signifie que j'ai suffisamment embrouillé le sujet pour que les gens voient des choses que je n'avais pas l'intention de dire, mais pour moi, c'est une grande satisfaction. Je suis ravi quand les gens voient dans mes histoires des idées qui ne sont pas les miennes, parce que ça signifie que j'ai fait mon boulot, qui était de construire un monde de fiction autosuffisant.
Bref, voilà une réponse bien embrouillée. Mais je pense que c'est toujours très risqué d'essayer de faire ressortir la culture d'un auteur, ou même ses véritables opinions, de ce qu'il écrit. Parce qu'il fait son boulot correctement, on ne peut pas le savoir. Son boulot, c'est de vous faire croire à un autre monde, à d'autres gens, et même de vous mettre dans une situation où vous comprenez comment des gens très différents de vous peuvent avoir des réactions avec lesquelles vous n'êtes généralement pas d'accord – c'est un des aspects marrants de ce travail.

4/Pensez-vous qu'après la première étape, qui serait de terminer un récit, la seconde, qui serait de le publier, et la troisième, d'obtenir la reconnaissance du milieu, il y aurait maintenant une dernière étape, qui serait d'être publié en anglais ?

J'ai eu la chance d'être publié en anglais ; la nouvelle L'Île Close a été traduite (ce qui est pour moi fantastique, un incroyable coup de chance) par Edward Gauvin et publiée dans l'anthologie Interfictions 2, dirigée par Delia Sherman et Christopher Barzak. C'était très inattendu, parce que j'ai rencontré Delia aux Utopiales il y a quelques années, et j'ai entendu dire qu'ils cherchaient des soumissions pour Interfictions 2, et qu'ils acceptaient aussi les soumissions en français. Alors j'ai tenté ma chance, sans vraiment penser que j'y parviendrais. Je me suis juste dit : allez, il y a une opportunité, ce serait vraiment bête de ne pas essayer, alors tentons le coup, et ça a marché !

Donc ce n'était pas vraiment un projet conscient de ma part, mais oui, j'aimerais beaucoup être à nouveau publié en anglais – quand on écrit, on essaie d'atteindre le plus de monde possible, sinon, pourquoi essayer de se faire publier ?

Je me méfie toujours de l'idée de but en art, en littérature ; je pense que le seul but devrait être d'écrire la meilleure histoire possible, et c'est la seule chose sur laquelle on ait le moindre contrôle – et même ça, on pourrait en discuter. Donc je pense qu'il peut être dangereux de se fixer un but, on peut perdre de vue le principal, qui est d'écrire, c'est ça le plus important.

Ceci dit, je dirais que, oui, ce serait un grand progrès pour la littérature en général – même si j'ai dit qu'à mon avis la personnalité d'un auteur l'emportait sur son milieu d'origine, ça peut sembler contradictoire, je sais, mais ça ne l'est pas – plus on peut lire de textes issus d'horizons divers et variés, et plus on peut élargir son propre horizon, la manière dont on voit le monde. Je pense que c'est toujours intéressant, les croisements, surtout dans des genres où les visions du monde et les conceptions très personnelles de la vie sont très importantes, ça ne peut que profiter à tout le monde. Évidemment, ça profite aux auteurs qui sont traduits, mais aussi, si vous me permettez de dire ça, aux gens qui lisent ces ouvrages, parce que, eh bien, quand on découvre de nouvelles façons de voir le monde, on se dit : oh, je n'avais jamais pensé à ça, ça me fait penser à autre chose, ça me fait progresser dans ma voie. C'est bien.

Donc, vous voyez, je suis pour la diversité et l'inter-fécondation des idées. Oh, quelle conclusion super ! (rires)

par Annaïg Houesnard