Vade-Mecum - Articles sur Lionel Davoust

Rencontre du Vade-mecum avec Lionel Davoust aux Utopiales 2010

davoust

Lionel Davoust est un écrivain français (L'importance de ton regard, La Volonté du Dragon). Pour les lecteurs de Terry il est également le co-traducteur des Sciences du Disque-monde dont il a en charge la partie scientifique.

C'est durant les Utopiales de Nantes 2010 que notre équipe lui a proposé de se prêter au jeu de l'interview, chose qu'il a accepté avec plaisir.

N'oubliez pas de visiter le site de Lionel Davoust et bonne lecture !

NB: le tutoiement était de mise, Lionel nous ayant interdit de le vouvoyer !

Vade-Mecum: Bonjour Lionel !

Lionel Davoust: Salut !

VM: Nous allons te demander une petite présentation: où tu es né, où tu as grandi, qui es-tu, d'où viens-tu, ce genre de choses... Dis-nous comment tu te présentes aux gens - et pour prévenir la blagounette - sachant qu'on sait déjà que tu es Lionel Davoust !

LD: Oui ! (rires) Alors... Bonjour, je m'appelle Lionel Davoust et ça va ! (rires) Je suis né en 1978 dans une riante commune de banlieue parisienne. Je suis tombé très vite dans l'imaginaire et la mer, la faute à La Cinq qui diffusait coup sur coup Star Trek et Flipper le dauphin...(rires) Voilà, donc ça a modifié mon existence entière...

VM: Donc la vie de Lionel Davoust est un crossover entre Star Trek et Flipper le dauphin ?

LD: Rigole pas mais des fois, effectivement je me demande si c'est pas un peu ça. (rires) Voilà, et puis très gamin, en fait, j'ai scotché sur l'écriture et l'acte d'écrire, donc j'ai bassiné ma mère quand j'avais à peu près 5-6 ans pour apprendre à lire et à écrire. Donc elle a accédé à ma demande, et puis en gros je crois que c'était à peu près tout ce que j'ai réussi à rentrer dans ma tête, après. (rires) Bon alors après, j'ai fait des études scientifiques parce qu'il fallait bien faire quelque chose de sérieux de ma vie, et puis j'étais quand même parti pour être biologiste marin, à la base. Donc j'ai fait aussi une école d'ingénieur agronome, j'ai fait de l'halieutique, c'est-à-dire tout ce qui est la gestion des ressources naturelles renouvelables aquatiques - donc la pêche, l'environnement marin, ce genre de choses... J'ai aussi complété en faisant de l'informatique et du système de renseignements géographiques ; mais à la base je me suis toujours dit que je voulais écrire, et qu'il y aurait une composante littéraire dans mon existence, je savais pas trop comment, mais...

VM: Tu te disais déjà que ton parcours d'études ce ne serait pas ta finalité professionnelle.

LD: Voilà, que c'était quelque chose qui m'intéressait quand même essentiellement, mais qu'il y aurait de toute façon à un moment de l'écriture ; que quelque chose changerait, et que je reviendrai vers l'écriture, je ne savais pas quand, et donc avec la naïveté qu'on a quand on a 16 ans, je me disais qu'un jour, je vivrais de ma plume.

VM: On s'est tous dit ça, je crois !

LD: Voilà ! Mais bon, du coup, faut pas avoir peur de ce qu'on pense quand on a 16 ans non plus, quoi ! Donc j'ai fini mes études et puis je me suis dit "bon ben c'est l'occasion de tenter ma chance" et, fleur au fusil, je me suis dit "je vais partir dans la littérature et ça va marcher, ça va être trop cool !". La vie s'est gentiment chargé de me rappeler que c'était peut-être un peu plus compliqué que ça...

VM: A grands coups de baffes, généralement ?

LD: Oh non, ça va ! Elle m'a pas rattrapé trop méchamment. C'est juste que je me suis rendu compte que entre les voeux pieux et la réalité du travail, ce qu'il y avait c'était pas un monde mais plusieurs galaxies... Donc je me suis dit qu'il fallait peut-être que je me mette à bosser de façon un peu plus solide, à apprendre le métier, on va dire. Alors je suis entré chez Galaxy, dirigé à l'époque par Stéphanie Nicot, en tant que critique littéraire, et puis j'ai commencé à faire de la traduction assez vite.

VM: Donc la traduction, en fait, ce n'est pas ta formation professionnelle.

LD: Absolument pas. J'ai appris sur le tas. Je regardais Star Trek en VO non sous-titrée quand j'avais 12-14 ans, je lisais Anne Rice et mine de rien dans le texte c'est quand même un peu balèze à ces âges-là, surtout le premier... Bon, j'ai appris l'anglais très tôt parce que mes parents m'avaient mis dans un truc de formation. Mais en gros j'ai appris l'anglais pour moi, pour lire et regarder de l'imaginaire, ce qui était mon truc. Donc je me suis mis à lire en anglais assez vite, à regarder de l'anglais non sous-titré assez vite, et puis j'ai baigné là-dedans un peu comme si c'était une deuxième langue maternelle, même si c'est peut-être un peu abusé de dire ça parce que c'était avec retardement, quand même, j'avais déjà 10-12 ans, même si j'ai commencé l'anglais assez tôt, mais voilà, en gros j'ai pu capter l'anglais comme ça.

VM: Et tu ne fais que l'anglais ?

LD: Oui. Je baragouine vaguement l'espagnol et du japonais, mais je suis absolument pas capable de m'en servir aussi bien. L'anglais, c'est la seule langue que je considère avoir travaillé suffisamment sérieusement pour faire ça, et où je me sens de faire des traductions.
Donc voilà, j'avais fait deux ou trois fois des traductions, quand j'étais ado, des jeux de rôle qui n'étaient pas traduits, des choses comme ça... Et puis après, quand j'ai fini mes études, ben j'ai fait un test à Galaxy sous la direction de Jean-Daniel Brèque, qui m'a mis le pied à l'étrier, et donc qui m'a fait faire mes premières armes à Galaxy. C'est comme ça que je suis entré dans la trad', tout en écrivant en parallèle, et que j'ai commencé à apprendre - même si on apprend toujours - l'écriture plus sérieusement, vraiment pour faire ce métier-là. J'ai pris la direction d'Asphodale ensuite, avec Imaginaires sans frontières, et puis après j'ai un peu recentré mes activités vraiment sur la traduction en littérature, et là, encore plus sur l'écriture.

VM: Et comment tu en es venu à travailler avec l'Atalante ? Tu as fait d'autres travaux avec eux avant la Science du Disque-monde ?

LD: Oui ! Les premiers bouquins que j'ai traduits pour l'Atalante, il me semble que c'était "Un monde sans fin" de Sean Russell, donc les deux diptyques dans l'univers de Farreterre, j'ai dû faire ça en 2005 ou 2006, quelque chose comme ça. Je crois que j'ai du faire le premier diptyque, et c'est après que l'Atalante en gros a envisagé de faire la Science du Disque-monde, et donc ils cherchaient quelqu'un dans la traduction qui ait un background scientifique et j'étais déjà dans la maison, donc...

VM: Tu avais tes entrées et tu correspondais à ce qu'ils cherchaient...

LD: Ben à l'époque, si mes souvenirs sont exacts, quand je suis entré en traduction à l'Atalante, en gros, je n'avais plus le temps de travailler que pour l'Atalante. Donc je ne travaillais plus que pour eux, en romans du moins, parce que j'ai bien fait quelques nouvelles à gauche à droite, mais en gros bouquins et en projets au long cours, je n'avais le temps de travailler que pour eux si je voulais garder du temps pour écrire à côté. Et donc voilà, du coup ils m'ont proposé: "tu veux travailler sur un bouquin co-écrit avec Pratchett ?", j'ai fait "heeu, je sais pas" - non en fait j'ai fait "whoaa ! d'accord". (rires)

VM: Donc tu connaissais Pratchett avant de travailler dessus ?

LD: Ah oui! Ah oui oui, largement... j'ai mis mes parents, à Pratchett !

VM: Tu as propagé la bonne parole.

LD: Voilà, effectivement, j'ai propagé le Saint Evangile. J'ai commencé à l'époque où il n'y avait que les trois premiers de traduits en France.

VM: Ah oui, d'accord. Et tu es tombé dedans après...

LD: Ah oui, complètement! Alors moi je les ai découverts en poche, dans mon relais Descartes, ma librairie de quartier, avant même que je quitte Paris, et oui, je trouvais ça génial !

VM: Tu devais avoir 14, 15 ans, quelque chose comme ça ?

LD: Oui, ça devait être ça, oui.

VM: Tiens, d'ailleurs, on va faire une petite parenthèse rapide sur Pratchett: c'est quel personnage qui te plaît le plus ? Et celui ou le genre de personnage que tu n'aimerais pas être ?

LD: Alors j'avoue à ma grande honte que je n'ai pas une connaissance encyclopédique de Pratchett parce que je n'ai pas tout lu.

VM: D'accord. De ce que tu as lu, alors ?

LD: Alors de ce que j'ai lu, le tome qui m'a vraiment le plus marqué et que j'ai le plus adoré - alors que pourtant, en général, d'après ce que je vois sur le net il n'est pas toujours bien apprécié - c'est Pyramides. Que j'ai trouvé absolument grandiose... Peut-être parce qu'il y a plein de trucs avec la Grèce, et quand même la scène qui m'a fait hurler de rire devant mon bouquin comme un abruti, où ils arrivent devant une dune et y'a marqué "attention, vérification de paradoxe en cours", et ils sont en train de tirer des flèches sur des tortues en disant "mais non, c'est pas normal, la flèche elle doit pas atteindre la tortue, vu que normalement elle doit franchir que la moitié de la distance à chaque fois", ce qui est un paradoxe hyper connu en mathématiques, et la scène est juste énorme où y a plein de tortues criblées de flèches... (rires et approbations) et un autre moment où le Patricien dit "on a un régime qui s'appelle (alors je l'ai lu en anglais, "democracy"), donc la démocratie, où en gros, c'est génial, on élit notre dirigeant, tout le monde a le droit de vote, sauf: les femmes, les chômeurs, les étudiants,..." et la liste fait une page! (rires et approbations bis)
Et, voilà, y a des vaches de trouvailles qui m'ont vraiment beaucoup parlé dans ce bouquin. J'aime beaucoup l'ambiance plus médiévale, Ankh-Morpork, etc, de Pratchett, mais j'aime encore plus quand il part en live et met des trucs qui quelque part n'ont rien à foutre dans un univers de fantasy. (rires et approbations ter) Il l'a greffé là-dessus, et le contraste est encore plus grand, et moi c'est vraiment ce truc-là que j'aime beaucoup.

Alors après, quel genre de personnage j'aimerais bien être, euh, c'est vachement difficile, euh...

VM: Que tu n'aimerais pas être alors.

LD: J'aimerais pas être pauvre à Ankh-Morpork. (rires et appro...) Ca a pas l'air super, surtout les questions d'eau courante... Je pense que tant qu'à faire, ce qu'il vaut mieux éviter c'est ça. (rires) Après, y a quelques trucs qui seraient assez marrants. Un dieu ça a l'air cool, déjà. (rires) Bon alors effectivement je vise pas haut, hein... Je dirais aussi le livreur de matériel informatique, avec tous les produits, les dolmens etc, et les histoires de garanties qui marchent pas, ça c'est pas mal... Alors bon, malheureusement la caste s'est un peu cassée la gueule, mais prêtre, dans Pyramides, c'était bien, aussi, parce qu'on a plein de pouvoir, le savoir, personne vient te contredire, ça aussi c'est pas mal...
Mais je pense que mage, vraiment, ça me ferait tripper, parce que tu fais sauter des trucs et surtout tu comprend pas ce que tu fais (rires) mais t'as l'air que si, et apparemment t'as plein de gens qui gèrent l'administratif à ta place - ce qui n'est absolument pas à rapprocher de la façon dont notre société fonctionne.
Je pense que mage de l'UI ce serait bien, avec un type de département obscur, mais on continuerait à financer le truc parce que ce serait tellement obscur que tout le monde se dirait que si personne ne comprend, ça doit être vachement vital.

VM: Comme professeur de géographie insolite et cruelle ?

LD: Exactement. Et dans la réalité, dans les facs, ça marche, c'est ça qui est prodigieux. Ca fonctionne, et les gens comprennent très bien ce qu'ils font. Je dis ça au premier degré: j'ai beaucoup d'admiration pour les gens qui font tourner les universités. On se demande vraiment comment ils font. On a l'impression d'être dans la maison des fous d'Astérix ou chez Kafka, mais pour eux c'est normal, et ça marche. Respect. Et ils ont très peu de moyens. Enfin les mages, eux, doivent en avoir.

VM: Au niveau de ton travail, de traducteur, d'écrivain, à quoi ressemble ton bureau ? Stylo, ou PC ? Cafetière ?

PC. Pas de cafetière. J'ai un ami qui a un jour décrit mon bureau comme une librairie en perpétuel état d'inventaire. Ce qui n'est pas entièrement faux. Des cartons dans tous les coins... Quand des gens viennent à la maison, j'ai l'habitude de leur dire que j'ai récemment emménagé, il y a 3 ans (rires). Et il y a une sorte de loi naturelle chez moi qui fait que dès qu'il y a la moindre surface plane, il y a forcément quelque chose dessus. Et donc j'ai un énorme bureau, avec une surface énorme, et je travaille toujours dessus, enfin: sur ça (geste: un petit carré) un carré de 36 cm de côté. Mais par contre je travaille beaucoup sur l'ordinateur, et là je suis très organisé. Pour l'écriture, je travaille avec beaucoup de médias différents: papier, crayon, ou alors en virtuel avec des logiciels de prise de note comme OneNote et Scrivener, etc en fonction de ce que j'ai envie de faire. Pour la traduction je suis beaucoup plus classique. Je cible la documentation dont je vais avoir besoin. Pour la Science c'est assez facile parce que c'est quelque chose que j'ai beaucoup travaillé dans mes études scientifiques, donc j'ai déjà la documentation.

VM: Tu ne travailles donc pas de la même manière en tant qu'écrivain et que traducteur.

LD: C'est assez différent. Ca a tendance à être beaucoup plus touffu, à partir dans tous les sens quand je construis des histoires, jusqu'au moment où je canalise pour faire les plans. Pour la traduction, j'avance régulièrement, je fais des recherches au fur et à mesure quand je rencontre une difficulté. Je m'astreins à faire une première lecture sans prendre de notes, à lire le livre pour le livre. J'ai tendance à être assez bon public, je n'ai pas de difficulté à lire pour le plaisir. Pour moi la lecture, la traduction, et la littérature en général, doivent rester un plaisir. Des fois je me dis quand même: houuu, là, je vais en baver... mais je continue. Je fais confiance à mon inconscient pour tourner dessus en tâche de fond (rires). Après, c'est ce plaisir que j'ai eu à la lecture que j'essaie d'investir dans la traduction. C'est plus ou moins visible selon les récits. Pour la Science du Disque Monde c'est beaucoup moins le cas puisque les parties que je traduis sont très académiques, il n'y a pas la fiction. Mais qu'on le veuille ou non, la traduction ne peut être un travail objectif. Il y a toujours une part de la sensibilité du traducteur, et une part d'adaptation en fonction de la complexité du récit. Patrick (Couton) a clairement sa sensibilité, et c'est ce qui rend ses traductions excellentes. Pour ma part, j'essaie vraiment d'être le lecteur lambda qui s'éclate en lisant le bouquin, et après j'essaie de transcrire ça sans en faire un exercice académique. L'aspect académique vient forcément quand je travaille ensuite en détail sur la traduction, mais je veux que mon premier contact soit celui du plaisir.

VM: En parlant de Patrick Couton, comment s'est passée la collaboration ? Il nous a dit que vous aviez travaillé plus ou moins chacun de votre côté.

LD: Oui, effectivement, étant donné que les chapitres alternent: l'un est pratchettien, l'autre est de la vulgarisation scientifique. Patrick s'occupe des premiers, moi des seconds. Dans le deuxième tome, c'est plus mélangé. Mais pour moi, LE traducteur de Pratchett, c'est Patrick Couton. C'est lui qui a amené depuis des années cet univers-là au lectorat français avec toute sa sensibilité, toutes ses trouvailles phénoménales. Pour ma part, je considère que je m'insère dans le style de Stewart et Cohen, mais aussi dans le ton de Patrick. Ca ne pose pas de problème. On s'entend bien. On a une forme de communauté de l'esprit dans l'humour et le délire (rires), alors oui, ça va. Régulièrement j'envoie un mail à Patrick pour lui dire: comment tu dis ça, là il y a un jeu de mots, je pense qu'il y a une référence. J'ai un exemplaire du Vademecum en VF et en VO, et c'est ma Bible quand je traduis ça. Je vais chercher dans l'un, dans l'autre ; et même si je traduis les deux tiers des volumes et Patrick un seul tiers, je considère que je travaille sous son patronage. C'est lui qui amène le Disque Monde, qui dirige.

VM: Patrick est en contact avec Pratchett pour certaines questions. Est-ce que toi tu as été amené à contacter Ian Stewart et Jack Cohen ?

LD: Oui, Jack Cohen, pour un doute que j'ai eu au dernier moment. J'ai trouvé son mail sur internet. Je lui ai d'abord demandé s'il était bien mon Jack Cohen, vu que c'est un nom assez répandu, il m'a répondu que oui ; tant mieux c'était le premier que je tentais... Je lui ai envoyé deux-trois questions, il m'a répondu, très cool, et puis voilà. Je n'ai pas trop eu besoin de le solliciter. Etant donné que les livres ont été traduits un certain temps après la parution en anglais, il y avait certaines références au monde réel qui n'étaient plus tout à fait valables, du fait de l'évolution de la science. Du coup on se demandait s'il fallait modifier ces aspects.

VM: Oui, d'ailleurs pour la première version ils expliquaient qu'il y avait eu des changements de techniques, et qu'il avaient dû remodifier derrière.

LD: Oui, par exemple, pour le premier tome, quand je l'ai traduit, je crois que dans la préface il y a une mention des planètes du système solaire. Et un mois avant que j'attaque la traduction, il y avait eu une décision (par l'Union astronomique internationale) sur Pluton: ce n'était plus une planète mais un objet de la ceinture de Kuiper. Et il y avait énormément de choses qui reposaient là-dessus. Alors on a rajouté une note de traducteur, en précisant que nous restions fidèles à l'esprit « mensonge pour enfants » de ce livre. J'ai dû poser une question pour le tome un, deux pour l'autre... Juste pour vérifier des références au monde réel, quand je n'avais pas trouvé sur internet ; il m'a envoyé deux-trois précisions pour des petits détails, pour que je sois sûr de tourner la phrase dans le bon sens. Pour traduire, il faut en savoir plus que ce que le texte ne dit.

VM : On sait que tu es scientifique ; en lisant Pratchett, tu as vraiment dû te régaler avec les théories du pantalon du temps, le chat de Schrödinger, les plantes rétro-annuelles...

LD : Oui oui ! J'aime beaucoup tout ça. Dans Pyramides, il y a le gag des trois saisons, je crois que c'est Dry, Rainy et Inundation, et c'est pour ça que les chanteurs de blues ont pas trop de succès, ils ne peuvent pas chanter « In The Sweet Old Inundation » (rires). C'est vachement rigolo !

VM : En fait, il y a les deux aspects : le fan de fantasy, et ton bagage scientifique, qui te permet d'apprécier Pratchett...

LD : Tout à fait, surtout quand on traîne un peu avec le fandom à côté, il y a forcément un moment où on se met à raconter des bêtises sur la science, surtout entre étudiants... de façon générale, je trouve ça dommage, cette manière dont l'enseignement est fait, de façon hyper carrée, alors qu'une petite vanne de temps en temps... Je n'ai jamais autant appris en bio que quand j'étais en maths spé et que j'avais un prof absolument adorable qui ne faisait pas un cours, ou une phrase, sans raconter une connerie. Mine de rien, d'une part, ça rentre, et en plus ça dédramatise la connaissance, et je trouve que c'est vachement important. Je m'en rappelle encore quinze ans après, que la fin diapause des végétaux c'est en mars, parce que mars et ça repart ! Donc je suis très heureux d'avoir pu travailler sur cette série, et très honoré, même si c'est à un tout petit niveau, je suis fier et content d'avoir participé à ces bouquins, surtout au deuxième, comme je disais à Jack Cohen, à cause de ce qu'il dit sur l'esprit humain, sur la culture, surtout dans le contexte de la montée des extrémismes religieux et de la baisse de l'esprit critique de façon générale. Je trouve que ce sont des bouquins importants, surtout le deuxième pour cet aspect-là. Parce qu'ils disent des trucs très importants, mais de façon détendue, marrante, tout le monde aurait avantage à les lire.

VM : Justement, j'ai regardé ton planning 2010-2011 et il n'y avait pas de traduction de la Science du Disque-Monde III en vue...

LD : Je... ne sais pas du tout.

VM : D'accord. On verra. (rires) Mais ce serait avec plaisir que tu la ferais ?

LD : Ah oui, complètement. Je ne sais même pas de quoi ça parle, mais ce sera avec plaisir.

VM : En tout cas le titre est attirant, Darwin's Watch !

LD : Ah oui, ça s'appelle Darwin's Watch, effectivement ! Je serais absolument ravi de bosser sur ces sujets-là, ce sont des idées, des notions de base d'épistémologie, qu'à titre personnel j'essaie aussi de faire passer auprès de personnes qui parfois confondent science et scientisme... confusion dont les scientifiques sont parfois eux-mêmes responsables, malheureusement. Notamment ces questions d'évolution, et comment un scientifique évolutionniste peut aussi parfaitement être croyant, ce n'est pas du tout incompatible. Et aussi ce qu'on trouve beaucoup dans la Science II, ces questions d'esprit critique et de vision du monde... oui, je serais ravi de travailler dessus ! Ça s'est bien passé pour les deux premiers, y a pas de raison que je découvre un jour le troisième en rayonnage sans avoir jamais eu rien à dire (rires).

VM : Une question détendue, on va dire, pour finir : hier, on a vu la remise des prix, et Vincent Gessler a eu le prix pour Cygnis. Et il t'a fait une petite private joke, « chuis trop content d'être là copain, vive Mozinor ! » – c'est quoi ça, si on peut savoir ?

LD : Nous sommes tous les deux grands fans de Mozinor, qui est un type sur internet et qui est (il imite la voix) absolument formidable ! (rires) Il y a cette voix absolument incroyable qu'il arrive à faire, il ne fait que des voix absolument incroyables, ça nous a pris un soir et on a saoulé absolument tout le monde. Du coup, on a trouvé ça tellement marrant qu'il fallait qu'on recommence à saouler tout le monde. Voilà. C'est devenu une private joke, à chaque fois qu'on se voit, on fait (voix de Mozinor) « salut copain ! » (rires)

VM : Sur toutes tes dédicaces, tu nous fais une espèce d'orque, apparemment...

LD : Oui, je dessine super mal !

VM : On hésitait entre la souris et le requin... C'est ta mascotte, un souvenir de la mer ?

LD : Oui, je reste toujours très lié à la mer. J'habite à trente-quarante minutes en voiture, et ça reste quelque chose qui exerce une vraie fascination, à la fois ce qu'elle est, mais aussi ce qu'elle symbolise. L'orque est un animal qui symbolise pas mal de choses, et qui apparaît aussi parfois dans ce que j'écris, de façon un peu plus réelle. C'est mon petit délire (rires).

VM : Eh bien, je te remercie, et si je peux me permettre, une dernière question : avec l'équipe du Vademecum, on a eu l'occasion d'interviewer trois personnes éminentes qui ont travaillé sur le Disque-Monde en France et à l'étranger – Paul Kidby, Patrick Couton, et toi maintenant – et vous semblez avoir un point commun, qui est la capillarité contrariée. Un commentaire ?

LD : Eh bien, en ce qui me concerne, je me suis rendu compte que je fonctionne à volume capillaire constant. C'est-à-dire que le jour où j'ai essayé de me laisser pousser les cheveux, ils ont migré vers l'arrière (rires). Je ne sais pas si c'est la nature qui a décidé de m'emmerder, ou alors c'est parce que je me suis fait comme dans les lolcats, « invisible hair » ! Je me suis teint les cheveux à la teinture invisible (rires). En fait, c'est un signe de reconnaissance, comme les gens qui ont des tatouages, des pendentifs, toutes ces sectes... Voilà.

VM : Donc les gens qui travaillent dans le Disque-Monde... Pratchett lui-même, d'ailleurs...

LD : Les gens à la capillarité contrariée. Je ne sais pas à quoi ça sert.

VM : C'est peut-être pour ressembler au Maître.

LD : Oui, voilà, tout à fait (rires) ! Non mais je ne peux pas te dire à quoi la secte sert, sinon, il faut que je te tue.


Encore merci à Lionel Davoust pour le temps qu'il nous a accordé, sa patience et sa bonne humeur plus que communicative !

PS: Et en bonus, il a accepté de signer notre Dédicacum:

2011-01-24-dedicacum 2011-01-24-dedicacum1

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par L'équipe du Vade-Mecum