Troll Bridge, Snowgum Films : "La maison que construisit Cohen"

Ceci est le premier article du blog de Snowgum Films, alors que le projet d'adaptation de Troll Bridge passait le cap des 10 ans.
Daniel Knight, directeur créatif, y revient en détail sur cette aventure créative et humaine...

(Traduction par Koubo)

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Dix ans, c'est sacrément plus long que ce que je m'imaginais. Je dirais que c'est un tiers de ma vie si j'étais complètement malhonnête sur mon âge (je dépasse d'environ 5 ans) et j'étais à coup sûr beaucoup plus mince en largeur et plus fourni en cheveux à l'époque.

En ce jour, il y a dix ans, mon opérateur rotoscopie sur Troll Bridge et moi conduisions par-delà les collines couvertes de snowgum [NdT: poudreuse] du mont Bulla à la recherche d'un endroit idéal pour filmer ce qui était alors le premier film sur le Disque-Monde. Tenant le script d'un poing ferme et la bande originale de Conan tournant sur la chaîne stéréo, lui et moi avons exploré ces Alpes australiennes, chargés de caféine et de nos propres rêves d'avenir.

Snowgum Films est né ce jour-là.

Les films de fans connaissaient un pic à l'époque et j'étais relativement jeune, le teint frais, et complètement inconscient de mes propres limites. Utilisant ce que j'avais appris sur Internet et l'appliquant librement à ce que je pensais savoir du théâtre, j'ai essayé de créer l'histoire du Disque-Monde à ma propre petite façon.

Avec la bénédiction de Terry et à des kilomètres en bas de ces montagnes dans mon petit appartement moisi de St Kilda, j'ai commencé à assembler la première incarnation de Snowgum Films. J'ai réuni amis et famille, contacté des gens que je n'avais jamais rencontrés pour m'aider. L'équipe se solidifia, et beaucoup de ces premiers venus font toujours partie de notre casting de base et de l'équipe aujourd'hui.

L'opé-rotoscopie à l'époque était Brendan Penny - il est maintenant notre superviseur des effets spéciaux. La novice (Emily McGregor) dirige maintenant notre département artistique comme décoratrice. Sven Skildtbitter est encore notre premier recours pour les armes et armures, et nous appelons toujours John Jenkins pour jouer dans à peu près tout.

Et ensemble, nous avons suivi ce que nous nommions en murmurant : "le rêve".

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J'avais donc une équipe, un casting - et un script - mais je n'avais pas encore l'argent. Mon emploi principal, qui consiste à déchirer des billets de cinéma et inciter à l'achat de pop-corn, n'était pas vraiment apte à fournir un moyen de financement décent, alors j'ai placé un petit appel aux dons et réussi à amasser 5000 dollars australiens pour notre première tentative de réalisation de Troll Bridge. C'était une somme d'argent absurdement énorme pour moi, et après ce succès j'avais l'impression que nous pouvions filmer le monde entier.

Ou au moins un continent.

Bien que je n'en sache rien à l'époque, cela plaçait Troll Bridge au rang de premier film à être financé de manière communautaire... et six ans avant l'existence de Kickstarter. Imaginez un peu.

Beaucoup de membres de l'équipe et de la distribution originale ont continué leurs routes, bien sûr, à l'étranger ou sur des choses plus importantes et de meilleure qualité, et qualifier les tournages d'exceptionnellement durs est un total euphémisme. L'argent a vite fondu, il y avait deux heures de route pour se rendre sur place, il fallait appliquer le maquillage à l'arrière d'un bus, notre fond vert était le dos de quelques bannières de cinéma peintes en vert, et nous rentrions tous couverts de coups de soleil, même s'il faisait férocement froid. Nous avons tous appris quelles sales traîtresses font les brûlures dûes au vent lors de ces premiers tournages glacés et infernaux.

Et j'ai surtout appris l'importance d'un budget.

Mais nous avons néanmoins commencé la post-production, et ​​à côté j'ai commencé à écrire et diriger d'autres courts-métrages, tentant de comprendre ce que j'avais mal fait sur Troll Bridge. Mon premier film par la suite était The Morning After et ce n'est pas par hasard si c'est essentiellement un film muet dans un lieu unique et gérable. Je savais que j'en avais beaucoup à apprendre.

Mes amis et mon équipe s'agrandirent, et bientôt, je rencontrais Dale Bamford, gourou des effets spéciaux, et l'acteur Troy Larkin, qui me suivraient par la suite dans de nombreuses aventures (où j'ai presque tué ce dernier à plusieurs reprises). Sur le plan technique, il y avait Saraj, Yun et plus tard Egan. Ma partenaire dans la vie, Alena, me soutint sans relâche et, par extension, toute l'entreprise, et par la suite je devais rencontrer et travailler avec Ahren Morris. Il deviendrait plus tard mon partenaire en affaires, l'autre moitié propriétaire de Snowgum Films, et un de mes amis les plus proches. Tous des camarades.

J'ai aussi eu l'occasion de rencontrer Terry Pratchett, à qui je voulais montrer le premier montage de Troll Bridge.

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Il a bien aimé (ce qui était sympa) et m'a donné des conseils tels que "laissez-moi écrire le prologue quand ça viendra".

J'espère qu'il n'a pas été trop surpris quand je lui ai écrit par la suite pour lui donner l'opportunité de le faire pour les dernières prises additionnelles.

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Ce n'est que beaucoup plus tard que nous avons commencé à envisager de re-filmer Troll Bridge complètement, à partir de zéro. Si nous pensions que la production réelle était un cauchemar, la post-production fut un infernal sac de noeuds de misères. L'énorme quantité de mauvaise préparation commençait à se faire sentir. Nous n'avions filmé aucune des séquences du troll sur les lieux, et peu importe ce que vous pouvez croire, sauf si vous êtes une sorte de masochiste dégoûté de vous-même, rotoscoper barbe et poils de cheval sur des images DV n'est pas particulièrement amusant. Et quand nous ne tentions pas d'incruster des buissons en hors champ, nous filmions des plaques d'animation du troll avec une webcam dans mon appartement pourri.

Je n'ai jamais prononcé la phrase "on corrigera ça en post" avec un tel abandon sauvage et autant de naïveté. Toute l'affaire a été un cauchemar fracassé au dernier degré et entièrement par ma faute.

Si seulement nous pouvions re-filmer, avec ce que nous avons appris...

C'est pendant une nuit d'ivresse que l'idée est la première fois sorti de ma bouche, et j'en blâme entièrement Dale et Emily (qui allait plus tard former Nightshade FX) pour ne pas m'avoir fait remarquer que c'était une idée horrible. Peut-être était-ce la voix de l'alcool, ou de l'endroit particulièrement sombre où mon cerveau se trouvait, mais entre nous l' idée semblait complètement saine d'esprit. Tous. Comme une putain de bonne idée. Ainsi, le "rêve" renaissait de nouveau dans cette cuisine particulièrement glaciale, dans cette partie particulièrement vilaine de Coburg.

Cette maison ferait également éclore Undead Ted.

Je dois une bonne partie de ma psychose actuelle à cette cuisine particulière et cette compagnie.

Troll Bridge est devenu le Projet Phoenix, et on allait recommencer à partir de zéro. Mais cette fois, nous en ferions quelque chose d'EPIQUE ! Avec Sven désormais à la tête d' une armée, nous avons marché jusqu'au Lac Noir dans la Victoria rurale et on s'est battus pendant trois jours. Les mouches s'amassaient sur le faux sang, qui congestionnait encore plus les articulations et les recoins de l'armure. C'était un merdier collant et boueux. Côtes cassées et dislocations suivirent, dans ce qui fut un des tournages les plus difficiles de notre vie ...et quand il ne faisait pas une chaleur étouffante, il gelait , alors que beaucoup d'entre nous, acteurs et équipe, campaient sur place, à même ​​un sol rocailleux dans des coins balayés par le vent.

Génial, magnifique, complètement fou.

Avec notre nouvelle séquence de prologue, et ce que nous pensions être une bande-annonce plutôt bonne, nous sommes allés avidement vers les divers organismes de financement d'Australie pour leur vendre le "rêve". Bien sûr, après avoir vu ce que nous avions accompli jusqu'ici, ils se bousculeraient pour prendre une bouchée de gâteau Snowgum ! Je veux dire ... sûrement, nous étions désormais des hommes et femmes faits - nous avions tourné une sacré scène de guerre médiévale ! Même Richard Taylor de Weta a été impressionné !

Les organismes de financement, cependant, n'étaient pas en mesure de nous aider. Nous ne pouvions même pas passer la deuxième phase du processus de soumission, mais il était évident que le problème venait du fait que ce n'était pas assez australien. ça n'atteignait probablement pas son quota d'australien, bien que ce soit tourné en Australie, avec une distribution et une équipe australienne. On ne parlait pas de la culture australienne, on n'aidait pas à solidifier davantage l'identité australienne.

Apparemment, les barbares ne figurent pas énormément dans notre passé (ou c'est ce que j'en viens à croire).

Un organisme de financement particulier fut toutefois fantastique avec nous, et semblait très heureux de travailler sur quelque chose si la scène de guerre représentait le film dans son intégralité. Après quelques prudentes explications, sur le fait que ce n'était qu'un préambule qui avait très peu à voir avec l'histoire à proprement parler, nous nous sommes heurtés à un mur de briques. Nous ne serions pas en mesure de faire de Troll Bridge un projet soutenu par le gouvernement ... les contribuables ne seraient tout simplement pas satisfaits de nous voir filmer du contenu supplémentaire (dans ce cas, l'intrigue), il n'y avait tout simplement pas assez d'argent pour des gens comme nous.

Aussi fantastiques qu'ils furent, et toujours prêts à aider, nous avons dû chercher ailleurs pour que ça marche.

Avec l'effondrement financier que nous avions subi avec les organismes d'aide, nous savions que nous avions besoin d'une très modeste somme de 45 000 dollars australiens pour les matériel de base (en vérité nous avions plutôt besoin de 55,000 $ pour éviter un bordel total). Évidemment, cela n'incluait pas de payer les gens. Nous pataugions clairement, nous n'avions aucune idée de la façon d'obtenir ce genre de somme. La vente de billets de tombola et les cookies de collecte de fonds n'allaient probablement pas nous en sortir, et bien que j'avais déjà envisagé de vendre mon sperme et de subir des tests médicaux rémunérés dans mes jours les plus sombres et les plus pauvres, je voulais trouver une solution alternative.

A ce stade Troll Bridge avait dévoré sept années de ma vie et la culpabilité de faire défaut aux gens qui avaient déjà contribué aux 5 000 $ me pesait lourdement.

C'est alors qu'un autre cinéaste du nom de Tim Ferris est arrivé avec l'idée d'un financement communautaire via Kickstarter. Il y avait eu plusieurs réussites liées au Seigneur des Anneaux comme The Hunt for Gollum et Born of Hope, amassant environ 4,500 $ et 25,700 $ respectivement. Mais sachant que Le Seigneur des Anneaux a une base de fans très supérieure au Disque-Monde, et que nous avions besoin d'une plus grande proportion, j'étais assez certain que cela n'allait pas fonctionner du tout. Mais nous devions à notre distribution, à l'équipe et aux donateurs d'origine d'au moins tenter l'impossible.

Donc, le 8 Avril 2011, nous l'avons fait. Avec appréhension et nerveux, j'ai annoncé au monde notre plan "fais-le ou meurt" lors de la troisième Convention Discworld australienne de Nouvelle-Galles du Sud. Nous avions travaillé d'arrache-pied pour faire la meilleure vidéo de lancement possible, je voulais que nous soyons conscients d'avoir fait de notre mieux si jamais nous devions échouer. "Bien joué à tous, nous avons peut-être échoués mais au moins nous avons échoué en essayant, en se débattant, en hurlant de défi à pleins poumons vers le ciel !"

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Trois mois et 82,000 $ plus tard, nous n'avions pas exactement échoué, plutôt établi un record international. Au moment de son succès, Troll Bridge était le court-métrage numéro un de tous les temps du financement communautaire dans le monde, mais aussi le premier film ainsi financé tous genres confondus en Australie. Nous avions complètement dépassé toutes les attentes (surtout les nôtres) et Snowgum s'est vite trouvé baigné dans la lumière du feu vert. Il y avait une communauté de fans très active dont nous n'étions pas tout à fait conscients qui assurait que nous allions passer les trois prochaines années à travailler sur le court-métrage le plus épique jamais tenté ...dans une certaine mesure d'épique.

Nous étions bel et bien tous en train de vivre "le rêve".

Avec cet argent, nous avons construit un plateau...

Tourné sur le plateau...

Et filmé des plans en hélicoptère en Nouvelle-Zélande...

Si nous n'étions pas considérés comme Australiens, nous allions sacrément adopter le fait de ne pas l'être. Et maintenant que nous sommes dans la post-production jusqu'aux genoux, nous avons récupéré des gens de partout dans le monde pour nous aider. Troll Bridge est bel et bien devenu international - un effort d'équipe par sa distribution, son groupe et son public, propagé absolument partout, et finalement, ce n'est que pour le meilleur !

Le cinéma c'est difficile. Du moment que vous le faites bien, c'est vraiment, vraiment difficile. Parfois ça a l'air facile, et là vous arrivez de nouveau dans une période où ça devient plus difficile encore. Si ce n'est pas plus dur, vous n'y mettez pas assez d'efforts. Comme la plupart des arts ; vous l'ajustez autour de votre emploi principal, vous mettez un frein à vos relations, vous renoncez à tout semblant de vie sociale, et vous accumulez du temps et de la monnaie à ne pas sortir, à ne pas vous payer les choses ou les vacances dont vous pensez avoir besoin, et vous faites tout cela tout simplement pour avoir l'honneur... de travailler vraiment, vraiment dur pour créer plus d'art.

Il y a bien sûr de bons côtés. Pour Ahren, il rencontra sa fiancée, couverte de faux sang avec sa gorge en caoutchouc arrachée, sur un de nos tournages.

Mais pour ceux d'entre nous qui ne trouvent pas l'amour sur le plateau, la récompense est tout simplement de regarder les gens consommer l'art. Etre touchés par lui. Interagir avec lui. Et cette récompense est la meilleure putain de récompense que je puisse jamais imaginer.

Dix ans, c'est long pour travailler sur tout un film. Bien sûr, au cours de ces années, nous avons également amassé un butin d'autres courts-métrages, de clips musicaux, de séries web et autres, mais Troll Bridge a toujours été la colonne vertébrale à partir de laquelle tous les autres travaux se sont raccrochés et la quintessence de la collaboration de masse autour du court-métrage. Il a été le vent sous nos ailes. Le noeud au bout de notre bourdon de mage.

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Troll Bridge n'a pas seulement mis Snowgum Films sur la carte, il a également construit la carte et a passé des éons à tracer les lignes ondulées des rivières correctement. Il a imprimé montagnes et forêts et "ici sont les dragons" sur la carte, et dessiné les navires avalés par les krakens dans les coins. Quelque part au milieu de toute cette folie (perdu sur un sentier dans les Montagnes du Bélier ou ravitaillé en profondeur sous le pôle Est) le monstre Snowgum Films s'épanouit maintenant et ronge ses dents, et regarde le monde avec des yeux affamés.

Merci à vous de nourrir ce monstre.

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Donc, joyeux anniversaire à Snowgum Films, fils de Cohen le Barbare ! A la santé de la prochaine décennie, avec beaucoup plus à suivre !

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