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Dragon, Ankh-Morpork et Vimaire: construction d'un antihéros

Ceci est un cours de français destiné à une classe de seconde générale.

Le travail sur le début et la fin de Au Guet ! a permis de mieux comprendre la notion de antihéros à travers le personnage de Vimaire. En général on choisit un texte de Louis Ferdinand Céline, mais c'est souvent compliqué et au bout d'1/2 heure toute la classe rame (y compris le/la prof qui essaie de montrer que siiii, c'est facile, et puis marrant au fond). Les buts étaient de :

  • travailler sur un texte plus accessible que du Céline, mais ayant toutes les qualités littéraires requises pour une étude sérieuse
  • sortir des archi-grands classiques de la littérature des manuels scolaires (autant la SF est acceptée dans une certaine mesure, par contre la fantasy est plus que mal vue au lycée)
  • voir un élève devant le bureau à la fin du cours réclamant le bouquin (et ça a marché)

Pour mieux situer dans le programme de français: le roman, sa construction, ses personnages sont à étudier. Il s'agissait d'une séquence de cours intitulée "Le roman, passages obligés". Le Père Goriot (Balzac) a été lu en "annexe" par les élèves. Il a été vu dans l'ordre (schématiquement) :
- l'incipit (Diderot)
- l'incipit balzacien
- le portrait du héros (Maupassant, Montherlant)
- la scène de séduction et sa parodie (Flaubert)
- la description (Balzac) (qu'est-ce qu'on s'amuse)
- la construction du antihéros (Céline - et Pratchett)
- l'image du héros (affiches de films, couvertures de livres)
- le dénouement (Balzac)

A noter qu'un cours ne se déroule pas de cette façon, c'est plutôt sa transposition en une sorte d'exposé.

Le but est de mettre en place des outils d'analyse pour comprendre comment se construit le antihéros dans un roman : il n'est pas uniquement un « négatif » des stéréotypes du héros traditionnel, mais il a sa propre consistance et son originalité. Pratchett est familier de l'exercice : ses romans fourmillent de héros malgré eux, qui sauvent le monde contre leur gré ou sans le vouloir, du moins sans avoir la stature du Héros classique, de fantasy et de roman en général. Il détourne volontiers les stéréotypes de tous genres :

  • de fantasy (et plus particulièrement l'heroïc fantasy)
  • de société
  • de littérature dans un sens plus large : contes de fées, Grands Classiques (Shakespeare, Gaston Leroux) et romans policiers entre autres sont volontiers mis à mal.

1- Utilisation du cadre du récit.

11- Les dragons.

Le capitaine Vimaire fait sa première apparition dans les Annales du Disque-monde. Dans ce roman il devra empêcher un dragon de réduire sa ville en cendre. Dès le début, l'auteur met en place l'Ennemi. Les premières lignes restent dans le cadre traditionnel de la Fantasy : dragon = animal fabuleux, mystérieux. La réticence à les décrire invite le lecteur à imaginer les stéréotypes du genre, dans toute leur majesté. Mais très vite le dragon perd de sa gloire :

  • le champ lexical de la petitesse ressort dès la ligne 9 : « centimètre cube », « un bout de », « apercevoir », « intervalle », « boîte de sardines »
  • la fragmentation de la description : le dragon est réduit à un amas de membres, « une griffe, une écaille, un bout de queue ». L'emploi du singulier insiste sur la réduction effectuée
  • la comparaison avec « ces dessins astucieux » : les dragons sont réduits à des êtres de papier (ce qui permet d'ailleurs d'annoncer une partie de la suite : ils n'existent effectivement que dans l'imagination)
  • la métaphore de la sardine : l'analogie se justifie par l'aspect écailleux mais s'arrête là. Pour le reste... l'auteur rapproche un des animaux les plus impressionnants de l'univers de fantasy du poisson le plus commun qui soit, et un des plus petits. La métaphore est ensuite filée avec « l'ouvre-boîte », insistance supplémentaire...

On remarque donc une volonté manifeste de s'écarter des canons traditionnels dans la description du dragon. Dévaloriser l'animal permet aussi, par anticipation, de dévaloriser celui qui le combattra.

12- Les lieux

L'essentiel de l'action se déroule à Ankh-Morpork, modèle des métropoles contemporaines, dans un univers moyen-âgeux. Sa première évocation est connotée très négativement, notamment par le biais des énumérations :

  • « la plus ancienne, la plus grande et la plus crasseuse des cités ». Les superlatifs trouvent une chute dévalorisante
  • « les assassins assassinaient, les voleurs volaient, les racoleuses racolaient » (avec un jeu sur les polyptotes, mots de même famille). D'une certaine manière, cette énumération commence à « rats de toutes espèces »(l.22), si on prend « rats » au sens métaphorique...
Le tout est parcouru par un champ lexical significatif : « petit (matin) », « petite (bruine) », « pointillait », « serpentait », « rats ». Tout ce qui est à même d'évoquer le petit (comme pour les dragons) et le sournois est mis à contribution.

L'apparition du personnage principal survient au paroxysme de l'énumération l.24-25 : des assassins on tombe aux voleurs, puis aux racoleuses, toujours plus bas dans le « caniveau », et cela s'achève par le « capitaine Vimaire », lui-même au ras du sol (l.28). Après la pire engeance de la cité, le « héros » apparaît enfin. La mise en contexte est donc essentielle : dès la mention de son nom, le lecteur est préparé à avoir une image dévalorisante du personnage. Cela ne signifie pas qu'elle restera de même tout au long du roman, mais ce premier aperçu le marquera durablement. Il permet aussi de faire du capitaine Vimaire une part du grand tout qu'est la cité. Cet aspect sera par la suite essentiel pour construire la psychologie du personnage.

2- Construction d'un personnage à travers la parole

Le dernier paragraphe de l'incipit est intégralement constitué de discours indirect libre. C'est en laissant la parole au personnage que l'auteur révèle le mieux son caractère. Ici on remarque plusieurs éléments de nature à le dévaloriser un peu plus, grâce à un bredouillement d'ivrogne :

  • L'imprécision du vocabulaire (l.32,35), qui se manifeste souvent par des définitions approximatives (« les bidules. Qu'on a dans la bouche » « la meilleure amie de l'homme, l'chiot femelle ») ou à nouveau des énumérations (« Langue. Amygdales. Dents » / « Une chiotte. Poule. Chienne »). Le tout crée un comique de mots, surtout avec des ambiguïtés triviales comme « elle vous flanquait un bon coup d'pied, vlan, dans les... choses, là... » : le lecteur ne pense pas spontanément aux dents... L'usage de l'italique pour les mots enfin obtenus souligne l'effort nécessaire au personnage pour retrouver des termes très simples : femme, dents, chienne, dépourvu.
  • La transposition phonétique des mots déformés : « chaispuquoi », « chécha », « parsque ». Le contraste avec certains mots plus complexes, « multicentenaire » (l.34) fait ressortir le désordre interne du personnage
  • La fragmentation du discours : les phrases simples s'enchainent, et encore lorsqu'elles sont complètes ; les points de suspensions manifestent l'impossibilité d'achever la pensée.
  • L'interlocuteur imaginaire : les marques de deuxième personne apparaissent au début « vous f'sait marcher, vous f'sait tomber », mais plus implicitement « C'taitune... truc, là... mais si... ». Typique du discours stéréotypé de l'ivrogne, source de comique ici.

3- Le détournement des lieux communs

31- Le flic désabusé

Pratchett reprend un stéréotype de la littérature policière : l'enquêteur (policier ou, le plus souvent, détective privé) désabusé. Popularisé avec des personnages tels que Mike Hammer (de Mickey Spillane), Nestor Burma (de Léo Malet) ou Adamsberg (de Fred Vargas), ils sont presque le personnage obligé du polar. Ils apparaissent aussi en fantasy, mais pas avec la même dérision cruelle que Pratchett. L'auteur reprend dans cet incipit quelques traits caractéristiques :

  • le policier en patrouille de nuit (le « flic désabusé » travaille beaucoup la nuit, période où tout se nuance, y compris la morale...)
  • il fait partie intégrante des lieux qu'il occupe
  • son attitude révèle son dégoût du monde
Mais Pratchett détourne l'ensemble :
  • la nuit, source de mystère, devient le simple repère des rats
  • les lieux sont un dépotoir dans tous le sens du terme
  • l'expression de la désillusion se fait par un discours d'ivrogne
32- Ville et femme

La métaphore de la ville qui est femme et réciproquement est un stéréotype. Mais elle sert en général à mettre en valeur la femme, ou la ville (selon qu'est-ce qui est comparé à quoi). Ici :

  • Ankh Morpork ville-femme : « flanque » des coups de pieds dans, euh, les dents / est une « chiotte », a un « grand cœur pourri » et finit avec le capitaine « dans ses caniveaux ». Le développement de la métaphore prend donc une tournure inattendue : habituellement, même si l'image construite est négative (parallèle fréquent ville/séductrice), elle permet au moins d'exprimer une certaine fascination pour la ville. Impossible ici avec un tel discours.
  • Sybil Ramkin femme-ville (texte 2) : « elle pouvait vous engloutir », « laisser entrer les conquérants et les assimiler ». La vile devient une sorte de monstre « assimilant » ses proie. L'image donnée de Sybil, à travers la métaphore, n'est guère valorisante. Le paragraphe qui la décrit ne l'est pas plus d'ailleurs (l.16-22)
33- Scène de séduction

Quelques incontournables : le dialogue de séduction, l'échange des regards. Qui deviennent chez Pratchett :

  • « On s'entendrait comme lardons en poêle » (l.9) : détournement de l'expression « s'entendre comme larrons en foire », déjà guère valorisante (larrons = voleurs)
  • des répliques flamboyantes du capitaine Vimaire : « Oh. Ils pensent ça ? » (l.7) « Oh. Il a dit ça ? » (l.10). Le discours de séduction est complètement absent.
  • « t'as d'beaux yeux du sais » (l.34) : le pire poncif en la matière, au point d'en être ridicule. La dernière apparition de Vimaire dans le roman se clôt sur une note comique, d'autant que cette phrase archi rebattue se veut la manifestation de ce qui anime un « cerveau empli de résonances sauvages » (l.32). La confrontation des deux est quasiment antithétique....

4- Bilan

La construction du antihéros obéit à certaines règles, basées sur le détournement, la parodie. Mais Pratchett donne plus de profondeur à son personnage à le liant étroitement au contexte : il ne s'agit pas d'une marionnette caricaturant le stéréotype du héros de roman. Le capitaine Vimaire est un personnage soigneusement construit, ce qui permet à l'auteur dès Au Guet ! de le rendre ambivalent, entre ridicule et héroïsme. Par la suite, l'ambiguïté du personnage se déplacera progressivement à un autre niveau.



S'il y en a que ça intéresse d'un point de vue pédagogique : Rappel en fin de cours des outils vus :

  • importance de la mise en place d'un contexte spatio-temporel
  • construction du personnage par la parole (révisions sur le discours indirect libre)
  • l'utilisation de la comparaison et de la métaphore
  • la parodie

(sous forme de synthèse à rédiger par les élèves) Et le cours s'achève par une brève plongée dans Mort à Crédit (retour de Ferdinand à Paris), pour réexploiter tout ça...Activités possibles :

  • analyses plus poussées des métaphores et de leur fonctionnement,
  • idem pour les connotations,
  • paragraphe argumentatif : en guise de bilan (ou en réponse à une question sur le antihéros dans la perspective de la méthode de la dissertation)
  • analyse sous forme de tableau du texte de Céline pour vérifier l'acquisition des outils.

Extrait étudié (in "Au Guet !")

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par Mirliton