Sir Terry Pratchett en Australie au sujet de la vie et de la mort

LEIGH SALES : Sir Terry Pratchett est un des romanciers connaissant le plus de succès dans le monde ; en fait, il était en tête des ventes au Royaume-Uni avant que JK Rowling n'arrive avec Harry Potter. Il y a quatre ans, on lui a diagnostiqué une forme rare de la maladie d'Alzheimer, et il est depuis devenu un défenseur passionné de l'euthanasie. J'ai parlé avec lui à Sydney.

LEIGH SALES : Terry Pratchett, bienvenue dans cette émission. J'ai lu qu'un de vos fans britanniques a conduit pendant tout une journée pour assister à une de vos séances de dédicaces, qu'il est resté six heures sous une pluie glaciale, et qu'il a dit ensuite que cela valait le coup, juste pour vous voir, parce que vous êtes un auteur extraordinaire et quelqu'un d'incroyablement bien. Est-ce qu'on fait mieux, comme compliment ?

TERRY PRATCHETT : Oh oui. Les dames me font la bise, et à mon avis, c'est mieux que ça, pour être honnête. Oui. Au bout d'un moment, on prend l'habitude de, vous savez, sourire et tout ça. On est très gêné - bon sang - parce qu'on sait que quand on rentre à la maison, on n'est plus que le mari de sa femme et qu'il faut nettoyer la litère du chat.

LS : Mais ce doit être un tel privilège d'avoir un métier dans lequel les gens tiennent à vous dire à quel point ils vous apprécient. Ce n'est pas comme si vous étiez réparateur d'ascenseurs, vous savez, cette vie...

TP : Eh bien, je dis toujours au réparateur d'ascenseurs que je suis très content d'être arrivé en bas en un seul morceau. Mais ça fait partie du boulot. Et il y a un côté obscur : on est amené à faire plein de choses pour les fans, parce que, je suppose, on tient à conserver l'image qu'ils se font, et on ne veut pas qu'ils se rendent compte qu'on n'est qu'un horrible vieux grincheux.

LS : Vous vendez des millions de livres, vous avez des millions de fans. J'ai dit à quel point ils étaient zélés.

TP : Des tas de millions.

LS : Mais vous êtes récemment devenu célèbre au-delà du cercle des fans de vos livres, parce que vous avez révélé publiquement que vous êtes atteint d'une forme rare de la maladie d'Alzheimer, et que vous êtes devenu un porte-parole du droit à la fin de vie assistée. Qu'est-ce qui vous a décidé à le faire ?

TP : Eh bien, au début, je me suis dit – quand j'étais assis là, à penser à la maladie, je me suis dit, eh bien, ce que je voudrais, c'est, d'abord, rester là et faire de mon mieux ; et ensuite, aller m'allonger au soleil quelque part en écoutant Thomas Tallis sur mon iPod, après un bon verre de brandy, et qu'un médecin bienveillant et amical me fasse la petite piqûre qui me permettra de partir. Et j'ai reçu une quantité incroyable de courrier après ça. La plus grande partie, de loin, venait de gens qui étaient d'accord et qui me disaient « oui, c'est tout à fait ça. C'est ce que nous voulons. Quand on est vieux, déglingué, qu'on ne peut pas guérir et que la maladie empire tous les jours, quoi, on est censé sourire et tout supporter simplement parce que quelqu'un a envie de s'occuper de vous ? » Ce n'est pas aux autres d'en décider, c'est à vous.

LS : Mais quel rôle pensez-vous que les gouvernements devraient jouer ? Le sujet est traité comme un problème de société, pas un problème individuel.

TP : C'est un problème individuel. Ça devrait en être un : ce n'est pas parce qu'une personne a recours à une fin de vie assistée que tout le monde doit le faire, pas du tout. Je suis très clair à ce sujet, et tous les autres qui en parlent aussi. Si vous allez en Suisse par exemple, où on autorise les étrangers à mourir – ce qui est à mon avis une honte pour tous les concernés – la personne qui veut mourir doit faire savoir très clairement, pendant un certain temps, à un médecin, que c'est bien sa décision et que les raisons pour lesquelles elle veut mourir sont établies, parce que personne ne tient à laisser mourir quelqu'un juste parce qu'il s'en sent l'envie sur le moment. Il faut que ce soit... vous savez, il faut être atteint d'une maladie très grave. Mais je pense que ce qui s'est passé est qu'une partie de la majorité chrétienne, ces temps-ci, met des bâtons dans les roues en disant « que faites-vous du caractère sacré de la vie humaine ? » Et je réponds : « que faites-vous de la dignité de la vie humaine ? »

LS : Dans votre cas, avec votre maladie d'Alzheimer, quel effet a-t-elle sur vous pour le moment ? Parce que les gens qui regarderont cette interview penseront « il s'exprime très bien, il est parfaitement lucide, je ne vois rien qui cloche. »

TP : Reparlez-m'en dans deux ans. C'est une série de choses qui s'accumulent. Et puis...

LS : Est-ce que vous en remarquez déjà les effets sur vous ?

TP : Oui. Il y a des bouts qui se perdent. La mémoire à court terme s'en va, et aussi la mémoire à court terme. La mémoire à court terme... d'accord, ce genre de blagues ne sera plus aussi drôle plus tard, mais le rire est la meilleure des médecines.

LS : Eh bien, dans vos livres, vous avez la réputation de savoir tirer l'humour des situations les plus noires.

TP : Oh oui. L'ACP, l'atrophie corticale postérieure, signifie que mes problèmes sont plus ou moins du genre : si vous posez un verre sur cette table, il faudra que je, regardez... (il touche la table et le verre) table, verre, en d'autres mots, je ne pourrais pas juste le prendre. C'est une question de vision en relief et toutes sortes de trucs bizarres qui affectent souvent ma vue. Ce ne sont pas mes yeux qui ont des problèmes, mais les parties du cerveau qui traitent la vue ont des difficultés.

LS : Avez-vous peur de la mort ?

TP : Non !

LS : C'est un personnage plutôt sympathique dans vos livres.

TP : Oui oui. Il me doit beaucoup d'argent.

LS : Il vous a rapporté beaucoup d'argent !

TP : Mais qui peut avoir peur de la mort ? De quoi peut-on avoir peur ?

LS : Eh bien, de l'inconnu.

TP : Oh non, j'aime l'inconnu ! C'est l'ici et maintenant qui m'inquiète. Oh, misère. Non, ce que les gens craignent, c'est de mourir, ce n'est pas d'être mort. Et c'est là que je crois que la fin de vie assistée a sa place. Elle vous emmène de la vie à la mort sans passer par le bout désagréable entre les deux.

LS : Et comment saurez-vous, pour vous-même, quand le moment sera venu de partir ?

TP : Vers jeudi dernier, j'ai cru que ça y était, mais j'avais une convention. Ce que j'apprécie vraiment, c'est ce qui se fait dans le... Wyoming ? Non, pas le Wyoming. Je ne sais plus.

LS : Oh, l'Oregon.

TP : L'Oregon. Une fois qu'on vous a diagnostiqué et qu'on vous a établi comme un candidat pour la fin de vie assistée, on organise la chose, on vous donne la potion. Ce qu'il y a, c'est qu'on a la preuve que les gens vivent plus longtemps. Ils savent qu'ils pourraient mourir s'ils le voulaient, s'ils prenaient ce médicament, mais... « c'est une belle journée aujourd'hui, je ne me sens pas trop mal, ma femme est en train de préparer un bon repas, alors peut-être que je mourrai demain. » Et ensuite, le lendemain : « mes petits-enfants viennent. Peut-être que je mourrai demain. » Et un type dont on pensait qu'il en avait pour deux ans était toujours là après trois ans, parce qu'il avait eu tous les jours la plus humaine des réactions : il avait décidé s'il allait mourir ou vivre. Les animaux ne peuvent pas faire ça. C'est bien de penser que l'homme le peut. C'est peut-être une des plus grandes choses que nous pouvons faire.

LS : Sir Terry, ce fut un plaisir de vous parler. Merci beaucoup.

TP : Merci à vous.