Terry Pratchett contre Doctor Who ?!

Terry Pratchett, rédacteur en chef invité du SFX Magazine, explique pourquoi Doctor Who est contestable en tant qu'œuvre de Science-Fiction.2010-05-05-sfx01


J'aimerais pouvoir détester Doctor Who.

J'étais là au tout début, les copains, quand le monde était en monochrome, et un monochrome de pas très bonne qualité avec ça. Je me souviens de m'être disputé au lycée sur le générique, et en particulier, sur le nombre de fois qu'il fallait faire le badadam badadam badadam avant de passer au wooooeeeeee badabadam.

C'était tout nouveau, à l'époque. En fait, j'y ai été deux fois. On en a tellement reparlé dans la semaine qui a suivi que la BBC a dû rediffuser le premier épisode le samedi suivant avant de passer le second. L'intérêt suscité était énorme, alors même que les Daleks n'avaient pas encore fait leur apparition. La série souffrait évidemment du syndrome "Star Trek des débuts", à savoir qu'on était soit dans une pièce avec quelques lumières clignotantes, soit dans une carrière de gravier. Mais c'était bien tant que ça a duré. Ensuite le monde s'est rempli d'autres choses, à savoir entre autres la recherche d'une éducation, d'un travail et d'une petite amie - dans cet ordre. Je voyais de temps en temps un épisode, où, généralement, le monde se faisait attaquer par des théières. Divers Docteurs défilaient tandis que je devais vivre dans le grand monde, celui qui ne brinquebalait pas, mais où il y avait beaucoup plus de raisons de se cacher derrière le canapé.
[NdT : référence aux deux choses que tout Britannique digne de ce nom sait au sujet de la vieille série : 1/ les décors avaient tendance à brinquebaler et 2/ les jeunes spectateurs se cachaient derrière le canapé pour se protéger des Daleks. EXTERMINATE !]

J'ai été vaguement conscient de l'arrivée de K9, un accessoire tellement minable que c'en était hilarant, dans la grande tradition de Doctor Who, et j'en voyais suffisamment pour me rendre compte que le Docteur commençait à se mêler davantage des affaires de la planète, sans doute parce que la Terre coûte moins cher.

Et d'un seul coup, tout a changé. Nous avons eu deux Docteurs "modernes", en tout cas selon les critères de la BBC, et des décors et des effets spéciaux qui avaient l'air aussi bien conçus que bien réalisés. Je préférais tout de même Torchwood, qui faisait beaucoup d'efforts et est parvenu à nous donner quelques épisodes mémorables ; "Petits Mondes" (celui avec les fées) est celui qui me reste le plus en mémoire. C'était très bien trouvé.

Alors, j'ai retrouvé la foi, et j'ai regardé tous les épisodes, jusqu'au plus récent. Malheureusement, ma foi est celle de quelqu'un de plus âgé, et j'ai remarqué quelque chose : Doctor Who est parfaitement ridicule et ne respecte quasiment aucune des lois du récit.

Il y a une loi - enfin, au moins une ligne directrice - quand on écrit une pièce de théâtre, à savoir que si quelqu'un doit être tué avec une hache au troisième acte, alors il faut qu'on puisse voir la hache accrochée au mur au premier, et, pour les durs de la comprenette, caser une réplique du style "tu ne devrais pas laisser ça là, quelqu'un pourrait se faire mal". Sur la planète Terre, on tient généralement pour une évidence que ce n'est pas une bonne chose d'introduire dans un récit une solution de dernière minute complètement inattendue et à laquelle on n'a fait aucune référence avant. Au moins, dans les vieux westerns, on savait que la cavalerie existait, et donc, que la cavalerie pouvait arriver. D'ailleurs, si la cavalerie était en route, dans le western de base, on nous donnait généralement quelques plans brefs d'elle en train de galoper. Juste pour nous rappeler ce qui se passait.

La solution inattendue et non annoncée auparavant qui vient tout arranger d'un bisou, c'est ce qu'on appelle un deus ex machina, littéralement un dieu venu de la machine. Et un dieu venu de la machine, c'est ce qu'est le Docteur maintenant. Un roman policier de qualité correcte vous fournit suffisamment d'informations intriguantes pour vous permettre d'essayer de deviner une solution avant que le célèbre détective ne vienne frimer dans la bibliothèque. Doctor Who remplace cela par la vitesse, le baratin et cet élément prodige, l'"onimproviseaufuretàmesurium". Je ne sais pas pour vous, mais je ne crois pas que j'oserais essayer de démarrer un vaisseau spatial qui ressemble au Titanic en le faisant plonger en piqué dans l'atmosphère... mais je dois bien le pardonner au Docteur, parce que c'était hilarant.

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Les gens disent que Doctor Who est de la science-fiction. Du moins, les gens qui ne savent pas ce qu'est la science-fiction disent cela. Star Trek se rapproche de la science-fiction ; l'affreusement mal nommé Star Cops, qui fut trop brièvement diffusé par la BBC dans les années 80, était l'essence pure et authentique de la science-fiction : incroyable par certains côtés, mais cependant nettement tourné vers le possible. D'ailleurs, plusieurs épisodes fondaient leur effet sur les lois de la physique (je pense tout particulièrement à l'épisode "Conversations with the Dead"). Il y avait des fans, mais la série n'a jamais eu de grand succès. Elle était intelligente, bien pensée. Doctor Who, de son côté, a eu un épisode où la graisse excédentaire des gens se changeait en petites bébêtes titubantes. Je ne sais pas quel âge il faut avoir pour trouver une idée comme ça. Quant au Docteur lui-même, ces dernières années, il a été transformé en un amalgame de Mère Teresa, Jésus-Christ (j'étais mort de rire, pendant l'épisode avec le Titanic, quand les deux anges dorés ont emmené le Docteur au ciel) et la fée Clochette. Il n'y a rien qu'il ne sache pas, et rien qu'il ne puisse faire. Il est en train de devenir Dieu, étant donné que le poste est vacant. La Terre est protégée, nous dit-on, et pas par Torchwood : ce sont des humains, donc pas très compétents. Peut-être qu'il faudrait commencer à diffuser la série le dimanche.

Et pourtant, je regarderai à nouveau la semaine prochaine, parce que c'est du pur divertissement, avec une qualité d'écriture professionnelle, même si parfois il vaut mieux laisser son cerveau accroché à la porte. C'est drôle, léger, le pathos est utilisé quand il le faut et il peut y avoir de grands moments. Je me souviens du visage de David Tennant, dans le rôle du Docteur, en train de regarder les élèves d'un lycée privé tirer à la mitrailleuse sur une bande d'épouvantails ambulants (retour aux monstres bon marché des incarnations plus anciennes), alors qu'on sait qu'il sait que la Première Guerre Mondiale est sur le point de commencer, et que là les épouvantails seront pour de vrai. Et je me rappelle aussi "Drôle de mort". Je ne me suis jamais caché des Daleks, mais l'Enfant Vide m'a presque valu un détour derrière le canapé.

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Rien à faire, je suivrai le Docteur, même si ces Ood ont une tête à être tout droit sortis de l'époque de Tom Baker [NdT : le Docteur de 1974 à 1981]. Tout bien considéré, une fois qu'on a fini de râler, il faut admettre que c'est une série extrêmement divertissante, et qu'elle a un grand coeur même si sa tête est souvent en orbite autour de Jupiter. Je voudrais seulement qu'on ne la classe pas dans la science-fiction. On a beaucoup écrit sur la plausibilité ou non de l'univers de Star Trek, mais on peut imaginer que certains au moins des concepts pourraient se réaliser. Tandis que le tournevis sonique ? Je ne pense pas. La science dans Doctor Who a l'épaisseur d'un pixel. Désolé, mais je ne pense vraiment pas qu'on puisse instantanément transporter tout un hôpital sur la lune sans que toutes les fenêtres n'explosent. Oh ! On utilise un champ de force, c'est ça ? Et voilà le problème : en une phrase, on règle tout. Mais c'est marrant, et parfois vraiment fantastique, comme les épisodes "Les anges pleureurs", "La famille de sang" et "Smith, la montre et le docteur".

C'est trop tard pour moi. Il se peut que je crie encore après l'écran, mais je serai devant ma télé samedi. D'ailleurs, sa nouvelle assistante est une kissogram, les choses ne peuvent qu'aller en s'améliorant.