Terry Pratchett invité au Guardian Book Club

Le 14 décembre 2009, Terry Pratchett était l'invité du Guardian book club, présenté par John Mullan.
En présence d'un public, John et Terry ont abordé différents sujets, parlé de Unseen Academicals et répondus au question du public.

Nous vous proposons de retrouver, ci-dessous, les traductions des articles publiés autour de cette rencontre.

De plus il existe trois vidéos réalisées durant l'émission :
- Vidéo 01 (de 33"58), qui commence avec le début de l'émission.
- Vidéo 02 (de 09"19).
- Vidéo 03 (de 07"46), où Terry répond à la question d'une spectatrice concernant Dieu et les dieux.


ATTENTION !
Certains passages de ces articles comportent des spoilers concernant Unseen Academicals qui, à la date d'aujourd'hui, n'est pas encore disponible en France.

 

- Guardian Book Club, 1er compte-rendu d'interview :

The Guardian. Décembre 2009, interview de Pratchett par John Muller
John Muller est professeur de littérature anglaise à L'University College de Londres.
1. Les plaisanteries dans Unseen academicals.

Unseen Academicals, comme les volumes précédents de la série du Disque Monde, est particulièrement littéraire (voyez les références à Keats, Browning ou Shakespeare), mais l'abondance des plaisanteries n'est pas ce qu'on s'attend à trouver dans une « œuvre littéraire ». On trouve des précédents fameux de facéties littéraires (comme Tristam Shandy de Laurence Sterne, roman basé sur une immense plaisanterie), mais ensuite on les accuse souvent de n'être que des blagues ou, comme le dit F. R. Leavis, des « bagatelles ». Et Pratchett adore jouer avec les « bagatelles ». Quand, dans la scène d'ouverture, apparaît une étrange créature semblant composée de « morceaux de bêtes inconnues de la science, ou de cauchemar, voire de kebab », le ton authentique de Pratchett est posé. Une plaisanterie est une intervention que l'auteur ne peut s'empêcher de faire. Ainsi, Pratchett aime insérer des commentaires qui soulignent l'absurdité de ce qu'il vient juste d'écrire. « Glenda était décontenancée et offensée à la fois, ce qui faisait un peu désordre... » Dans les notes de bas de page, Pratchett montre du doigt ses propres personnages. Lorsque Mustrum Ridculle, archichancelier de l'université, fait remarquer qu' « il reste encore beaucoup de temps avant le déjeuner », Pratchett le commentateur est sceptique. « Ce n'est peut-être pas vrai. Les mages ont tendance à considérer qu'il reste beaucoup de temps jusqu'au prochain repas alors qu'ils n'ont même pas terminé le précédent. »

C'est une plaisanterie sur les universitaires, parce que l'histoire se déroule à l'Université Invisible. Cet établissement pour mages ressemble parfois à l'université d'Oxbridge (parmi les blagues qui courent sur les professeurs, une concerne les universitaires qui se consacrent avec ferveur à maintenir l'abondance dans leur assiette à fromages), et parfois à quelque chose se rapprochant d'une université récente spécialisée dans les matières à la mode (la Salle Insolite des Professeurs compte notamment un titulaire de la chaire des Etudes Indéfinies et un assistant de Runes Modernes). Les autochtones de l'Université Invisible sont des mages (même si « c'est une peu sévère de qualifier quelqu'un d'autochtone »), mais leurs caractéristiques sont bien humaines: ils ne pensent qu'à boire et fumer, et font passer leur estomac avant tout, même leurs sacro-saintes traditions poussiéreuses. Ou plutôt (comme dirait Pratchett-le-narrateur), leurs plus importantes traditions sont d'ordre culinaire. Les principaux représentants du personnel, même au plus bas de la hiérarchie, sont eux-mêmes affectés à la préparation de la pitance de ces ventre-sur-pattes universitaires. Glenda est à la tête de l'équipe de nuit des cuisines, et elle se consacre à la production de tartes pour ses employés imposants mais uniquement préoccupés par leur estomac. Juliette est son assistante, destinée à une brillante carrière de top-modèle (son unique lecture est un magazine intitulé «Bu-Bulles »)

Les lecteurs universitaires apprécieront ce détail: le Bibliothécaire a été transformé en orang-outan suite à un accident magique dans le Huitième Sortilège. Son incapacité à utiliser le langage humain ne semble pas l'affecter dans l'accomplissement de son métier; ses orteils préhensiles sont un avantage énorme dans les sports universitaires impliquant un ballon. La plaisanterie centrale du livre est que les universitaires sont obligés, suite à la clause obscure d'un testament en faveur de l'université, de se mettre au sport brutal et bestial qu'est le « fou-de-balle ». Mais c'est bien plus amusant que ça. Ce que nous voyons au début du livre est un sport de brutes, dépourvu de règles, joué dans la rue par tout un tas de gens. Avec l'aide de Nutt, qui devient leur conseiller et entraineur, les universitaires vont transformer cette bataille mal rangée en un jeu concret, rapide, et pourvu d'une règle de hors-jeu totalement incompréhensible.

Les premiers romans de Pratchett étaient davantage des parodies des romans de fantasy, de l'incontournable solennité de Tolkien et de son innombrable progéniture littéraire peuplant la surface de la Terre (ce n'est pas pour rien que l'un des volumes du Disque Monde s'intitule Thud !). La plaisanterie consistait à introduire au beau milieu d'histoires de magie et de créatures mythiques des personnages aux capacités banales et un style familier. Dans la Huitième couleur, le premier tome du Disque Monde, les premiers mots du mage Rincevent sont, quand il est confronté au sommet d'une colline plongée dans les ténèbres (au-dessus de la ville d'Ankh-Morpork en feu) à Bravd l'Axlandais et le traine-rapière La Fouine, « Bordel de merde ».

Maintenant, au bout de 37 romans du Disque Monde, c'est une certitude: c'est bien notre monde qui est parallèle. Le « Disque-Monde » est certes le journal officiel d'Ankh-Morpork, mais c'est bien le quotidien que nous connaissons tous, avec sa touche de populisme, ses mots croisés brillants, et son ton consciencieusement mesuré. « En général, Glenda ne lisait jamais l'éditorial car elle était rarement préparée à lire l'expression « en dépit de » dans un article de 120 mots. » C'est aussi pour nous amuser que Pratchett s'impose une contrainte : faire occasionnellement mentionner à ses personnages le problème de leur « cuillère préférée », comme si ça allait de soi. C'est un hommage à la chronique « Ma cuillère et Moi », elle-même une caricature de l'ennui nonchalant des célébrités. Mais peut-être que certains lecteurs auront du mal à saisir l'allusion.

Le livre est truffé d'allusions et de plaisanteries littéraires. Le brillant Nutt, un autodidacte pareil à Jeeves (Ndt : dans les romans de P.G. Wodehouse, personnage de domestique débrouillard et malin, sorte de Figaro version BCBG) dans sa supériorité intellectuelle par rapport à ses supérieurs hiérarchiques, est sans cesse déçu dans ses attentes de voir ses références savantes reconnues par un autre personnage, quel qu'il soit. Lorsqu'il explique pourquoi le rose est une couleur souhaitable pour une équipe de foot en raison de son caractère provoquant, il demande au mordu de foot Trev Likely: « Je ne sais pas si vous avez lu l'essai d'Oftleberger Ungewissheiten Zugehörig der Offenkundigen Männlichkeit? » (que nous avons traduit par Les principales incertitudes de la virilité ostensible) Pendant tout le roman, il continue en vain à recommander des livres aux titres allemands tout aussi affriolants. Si nous sommes des rats de bibliothèques, comme Pratchett, ces plaisanteries sont pile pour nous.

2010-01-04-Terry-Pratchett-001

- Guardian Book Club, 2e compte-rendu d'interview :

The Guardian. Décembre 2009, interview de Pratchett par John Muller
2. Les règles

Où il y a de la magie, il y a des règles. La fantasy est pointilleusement attachée aux règles qui président aux pouvoirs de ses personnages, et aux dangers qui les mettent à l'épreuve. De Dracula au Seigneur des Anneaux, les héros de fantasy triomphent grâce à leur compréhension des règles strictes qui gouvernent le surnaturel. Une fois que le romancier s'est libéré des contingences de la vie physique, une fois que le roman n'est plus limité par ce que les pionniers de ce genre, au 18e siècle, appelaient « le probable », il est nécessaire de connaître les règles qui permettent aux personnages d'agir. Les romans avec de la magie consacrent beaucoup de temps à de telles explications. Les livres d'Harry Potter sont consacrés à la découverte des luis qui régissent le comportement des Mangemorts ou à la localisation exacte des Horcruxes.

Nous connaissons ce moment dans Docteur Who où le Docteur explique dans l'urgence la logique pseudo-scientifique selon laquelle agissent des extra-terrestres menaçants (et grâce à laquelle on peut les vaincre). Quand le Docteur Hixck, directeur du Département des Communications Post-Mortem à l'université, explique à une Glenda au grand cœur mais n'ayant rien d'une intellectuelle, qu'il y a un moyen pour un magicien qualifié de voir dans le passé lointain, il propose d'expliquer la théorie avant d'accomplir cet exploit. Est-ce qu'elle connait Houseman et sa Théorie de la Mémoire Universelle, décrivant comment « ce que nous appelons le temps qui passe est en fait l'univers détruit et instantanément reconstruit dans le plus petit intervalle probable... » et ainsi de suite. Elle est pressée pour sauver la situation, mais se retrouve prisonnière d'un universitaire assommant et de son incompréhensible explication théorique sur de supposés pouvoirs nécromanciens.

Pratchett lutte contre ces intuitions providentielles conduisant les héros de fantasy à se montrer plus malins que le destin. Quand Nutt, le domestique intellectuel des mages farfelus de l'Université Invisible, qui accomplit les taches les plus ingrates, demande à ses amis de l'aider à découvrir un secret indicible pour lui, c'est dans une imitation parodique de psychanalyse. En suivant le conseil de Von Kladpoll dans Doppelte Berührungsempfindung, il se rend compte qu'il peut effectuer lui-même son analyse, et adoptant un accent viennois, c'est ce qu'il fait (« Maintenant, parlez-moi de votre mère, Mr Nutt... »). Nutt commence le livre en tant que soi-disant gobelin, mais il découvre être en réalité un orc, la race la plus crainte et la plus méprisée du Disque. La Mort, qui fait une invariable apparition dans chaque livre de la série, sa faux en main, lui a auparavant rendu visite à l'hôpital et condamné à mener une « vie intéressante ». alors il est destiné à racheter sa mauvaise nature.

Le soupçon que l'auteur puisse faire des coups en douce est renforcé par le refus de Pratchett de faire des chapitres ou de donner des titres à des parties. Deux romans du Disque Monde ont des chapitres, notamment le précédent, Monnayé. Mais c'est pour parodier la façon dont les romanciers classiques les utilisent pour faire étalage de leur omniscience.

Il va de soi que certains personnages d'Unseen Academicals semblent obsédés par les règles de leur monde, comme pour essayer de se rassurer en pensant qu'une force supérieure dirige leur histoire. Trev est un voyou au grand cœur qui débarquerait de l'époque victorienne (« Derrière toute cette faconde, tu es quelqu'un de bien », remarque Glenda). Il respecte avant tout les « règles de la rue ». Il n'a jamais lu de livre, mais il sait que les créatures à griffes qui sont apparues (les Furies) ont des pouvoirs limités : « Je ne pense pas que vous puissiez nous toucher... je pense que vous d'vez suivre les règles. » « il faut des règles » : c'est ce que se dit Ridculle, l'archichancelier de l'université, après avoir dit à ses collègues sorciers qu'ils ne devaient ni fumer ni se gaver avant le grand match. Mais il fait bien sûr une exception : « Il faut une règle pour eux et une autre pour moi. » (il a un garde-manger secret et une planque pour son tabac.)

De nombreux romans du Disque Monde sont attachés à tourner en dérision des aspects précis des entreprises humaines, et ici c'est à la fois l'université et le foot. Les sorciers de l'Université Invisible forment une équipe de foot pour affronter Ankh-Morpork United. L'utilisation de la magie est suspendue pour l'après-midi et les joueurs doivent apprendre à obéir à un type appelé « l'arbitre ». Veterini, le tyran bénévole d'Ankh-Morpork, est très clair à ce sujet. « Il faut des règles, mes amis. Il en faut. Pas de règles, pas de jeu. » Mais le foot est aussi mystérieux que la sorcellerie. A la veille du grand match, le Comité des Règles essaie d'empêcher les fainéants de traîner près des buts adverses en mettant en place une règle de « hors-jeu ». Bien entendu notre équipe gagne le grand match quand Glenda se souvient d'une règle spéciale (n°202) qui autorise l'utilisation d'un autre objet quand on perd le ballon. « On va feinter les règles. Et une chose est sûre : feinter les règles est parfois mieux que tricher. » Dans un roman de fantasy Sérieux, les héros triomphent en trouvant une faille dans les règles. « C'est un fossile, mais c'est une règle, et je peux vous assurer qu'il n'a été fait usage d'aucune magie. »


- Guardian Book Club, 3e compte-rendu d'interview :

The Guardian. Décembre 2009, interview de Pratchett par John Muller
3. Le réalisme magique

C'est dans l'ordre des choses : les lecteurs sont souvent portés à suggérer des thèmes pour mes livres du Disque Monde. Quelque part, c'est déprimant, parce que la plupart des gens qui ne sont pas écrivains ne comprennent pas comment fonctionne un écrivain, et quand on en vient à parler de ça, c'est la déprime assurée pour moi.

Malheureusement, le football revient fréquemment sur cette liste de vœux métaphorique. Les gens ne réalisent pas forcément que l'intrigue n'est qu'un des aspects essentiels de l'écriture d'un livre ; un autre est le but. Je ne voyais pas dans quel but écrire sur le foot, un jeu qui ne m'a jamais intéressé et que je fuyais comme la peste quand j'étais à l'école. En général, on me choisissait dans l'équipe en tout dernier, juste avant le garçon trop gros pour courir (une année, nous avons toutefois pris notre revanche quand on a fait du hockey. En effet, j'avais une crosse et plein de conseils de mon père, qui avait appris à tricher au hockey en Inde. Et même le gros garçon, naturellement capitonné, avait obtenu un rôle vedette en tant que goal.)

Mais, comme beaucoup d'auteurs, je fais des recherches un peu au hasard et j'aime beaucoup lire sur l'histoire sociale de l'Angleterre victorienne. C'est comme ça que je suis tombé sur une petite anecdote concernant le type qui a inventé le ballon de foot gonflable, sans lequel le football moderne n'aurait jamais vu le jour. Ca m'a suffisamment intrigué pour creuser un peu le sujet, et une phrase a surgi dans mon esprit : « deux clubs de supporters, semblables dans l'ignominie. » Et en moins d'une demi-heure, quatre des personnages principaux étaient vivants, dans ma tête comme sur le papier. La vitesse à laquelle le reste du livre s'est construit autour d'eux vient, je suppose, de ce que j'ai passé ma vie à écrire.

En général, si vous maîtrisez bien vos personnages, d'une certaine façon ils en viendront à « parler d'eux-mêmes ». Dans Unseen Academicals, l'exemple le plus flagrant est Glenda.

Au départ je voyais Glenda dans le rôle de la nourrice, dans cette version footballistique à l'eau de rose de Roméo et Juliette. D'un côté, c'est bien ce qu'elle est, s'agitant sans cesse pour sa jeune amie (comme dirait mon père), semblable à une vieille mère-poule. Mais le livre a vraiment pris forme lorsqu'elle a commencé à réfléchir en-dehors du cadre étriqué de sa petite vie. J'ai connu de nombreuses femmes comme elle. Elles n'ont rien fichu à l'école, se sont mariées et ont eu des enfants, et ensuite elles ont réalisé qu'elles avaient un cerveau parfaitement fonctionnel, et même souvent d'une façon effrayante. Dans l'ordre logique des choses, elles se découvrent aussi des cordes vocales en état de marche. C'est le cas de Glenda, au point qu'elle fait irruption dans le bureau du seigneur Vétérini comme une mère en colère montant à l'assaut chez le Directeur parce que son petit garçon s'est fait gronder. Je l'aime bien depuis que j'ai réalisé qu'elle ne connaissait pas la signification de certains mots parmi les plus inquiétants qu'elle lisait dans les romans d'amour bon marché, et qu'elle avait honte de son manque d'instruction.

D'une certaine manière, Mr Nutt a été le point de départ de ce livre. Depuis que j'ai commencé à lire Tolkien, à 13 ans, je me faisais du souci pour les orcs. Pas de possibilité de rédemption, aucune chance pour un orc d'obtenir un boulot qui inclut des lapins roses ou des petites fleurs.

Ceci n'est pas une réflexion sur Tolkien. Nous sommes tous englués dans les préjugés de notre temps. Mais je pense que maintenant, les gens ont appris à ne considérer aucune culture ou race comme irrémédiablement mauvaise. Nous avons vu le monde de l'espace et il n'est pas plat.

J'ai attendu des décennies avant d'écrire à propos de Nutt ; je me souviens que les excès des hooligans ont commencé dans les années 60 et n'ont été maîtrisés que récemment. C'était l'époque des clubs de bric et de broc, des cutters balafrant les sièges de gare et les visages. Les orcs, avec un foulard ou deux, auraient été comme des poissons dans l'eau dans cette époque-là. De nos jours une banane gonflable est le pire machin qu'ils puissent brandir ; il semblerait que même le léopard puisse tourner casaque.

Et, bien sûr, c'est un livre du Disque Monde, ce qui veut forcément dire que les mages y mettent leur grain de sel. Et M. Planteur doit se lancer dans une nouvelle escroquerie, et le seigneur Vétérini doit intriguer, à sa manière machiavélique, pour que tout aille pour le mieux dans le plus cinglé des mondes, et un garçon doit rencontrer une fille ou du moins faire quelques pas discrets dans sa direction.

Au cours de toutes ces années, j'ai réussi à renouveler la série du Disque Monde, autant pour les fans de longue date que pour les derniers arrivés. Je pense que Unseen Academicals fait partie des tomes les plus accessibles. En effet, il contient si peu de références à ce que l'on considère habituellement comme de la fantasy, qu'il s'approche plutôt de cette étrange créature connue sous le nom de « réalisme magique. » Pour plusieurs raisons, ce livre a été difficile à écrire, et comme pour chacun de mes livres, j'aurais bien aimé avoir une quinzaine de jours supplémentaires, mais l'éditeur était au bord de la crise cardiaque à force de s'exciter sur son sifflet, alors j'ai dû tirer au but sans attendre.

2010-01-04-john-mullan-and-terry-pra-001

- Compte-rendu de la rencontre avec les lecteurs :

The Guardian, Décembre 2009.
Les réactions à Unseen Academicals au Book Club du Guardian.

Terry Pratchett peut attirer un public plus important que quasiment n'importe quel auteur de romans britannique; malgré tout il aime avoir avec ses lecteurs des relations qui puissent survivre à l'immensité d'une salle et au passage maladroit du micro d'un questionneur à l'autre. Beaucoup de ceux qui l'ont interrogé lors de son intervention au Guardian Book Club insistent chaleureusement sur la familiarité établie entre l'auteur et les lecteurs. Nombre d'entre eux sont la preuve vivante de la portée mondiale du Disque Monde: « Bien le bonjour d'En Bas – le Dernier Continent » (Ndt: sur le Disque Monde, équivalent de l'Australie) « Salut Terry, je viens de Mexico. » Ses lecteurs sont même contents de se faire taquiner sur leurs propres questions. Quel autre écrivain majeur pourrait répondre à la question inachevée d'un lecteur: « Je vois ce que vous voulez dire – et même si je ne voyais pas, je ferais semblant. »

Les lecteurs se sont retrouvés embarqués dans une sorte d'étrange conversation désarmante, où l'auteur médite – le plus souvent avec humour – sur les effets du cidre et sur l'état de la pédagogie dans les écoles, les folies du gouvernement ou les vertus des Brownies. La discussion la plus « sérieuse » de ce soir-là concernait la religion. Un lecteur qui citait les Petits Dieux, où « les dieux se développent quand les gens croient en eux », avait demandé tout à trac à l'auteur s'il croyait en Dieu. En guise de réponse, Pratchett a expliqué avoir lu l'Ancien Testament quand il était petit, et avoir pensé: « Si tout ça est vrai, nous sommes entre les mains d'un vrai maniaque. » C'avait été, dit-il, une vaccination précoce contre toute religion judéo-chrétienne. Le sujet l'a conduit dans une digression sur la beauté de l'évolution, et sa préférence pour les télescopes plutôt que les cathédrales. Le public se régalait de ces réponses pseudo-sentencieuses. « Mes opinions politiques? », lance-t-il en réponse à un lecteur, « Je pars tellement à gauche qu'on finit par me retrouver à droite. »

Sur la centaine de participants, la plupart étaient manifestement plongés jusqu'au cou dans le roman-fleuve du Disque Monde. Chacun des 37 (pour le moment) volumes fait partie d'un grand tout. Un lecteur a fait remarquer que les différentes fins des livres ne sont en fait pas vraiment des fins, mais plutôt des pauses dans une « histoire qui continue. » Pratchett a approuvé. Ecrire des livres dans une longue série lui permet de considérer chacun d'eux comme une sorte de tranche dans le déroulement narratif. Il affirme avoir été influencé par son expérience de chroniqueur judiciaire, en son jeune temps: il devait écrire des « histoires complètes » pour un journal local, tout en sachant que les récits qu'il résumait sur papier continuaient à évoluer dans la vie.

« On devrait écouter ce que nous dit notre lectorat », pense l'auteur, et le sien dit qu'il apprécie beaucoup certains personnages en particulier. Se sent-il obligé de reprendre les personnages adorés par des lecteurs mécontents qu'ils ne reviennent pas plus fréquemment? Non, même s'il sent bien la pression. « Est-ce que vous projetez de ramener Moite von Lipwig? » (le désarmant escroc-vedette de Timbré) De telles questions s'accompagnent en général d'un brouhaha d'approbation dans la salle. Quand leur instigateur affirme qu' « il est vraiment temps que Carotte et Angua se marient », une bonne partie du public s'écrie « Oui! ». Les implications de ces questions se passent de commentaires. « Dans une compétition de personnages poids-lourds: entre le seigneur Veterini et Mémé Ciredutemps, lequel gagnerait? » est le signal pour des « Oooh! » très appréciatifs.

« Avec lequel de vos personnages aimeriez-vous le plus vous asseoir pour boire un verre de vin? » a demandé quelqu'un dans le public, faisant au passage remarquer le goût prononcé du romancier pour une bonne bouteille du Sud. Elle a aussi demandé quel personnage le ferait sortir en courant d'une pièce où ils se trouveraient tous les deux. « Pour le verre de vin, je pense que ce serait Nounou Ogg (tonnerre d'applaudissements des connaisseurs). Parce que, soyons francs, ça ne serait pas juste un verre, hein... » Et il refuse de faire mine de s'enfuir à la vue d'un seul de ses personnages, affirmant haut et fort qu'il les aime tous. Rincevent (le mage incompétent) est dans ses fictions le plus proche de ce qui serait un auto-portrait.

Pratchett a été ravi par cette conversation, il a confessé être « tombé amoureux de Glenda » dans Unseen Academicals, même s'il l'a inventée... Il trouve la matière pour construire ses personnages, dit-il, « en écoutant à la manière d'un aspirateur. » Quiconque a discuté avec lui risque de fournir matière à écriture pour son prochain livre. J'ai rappelé l'avertissement de Philip Roth dans son roman La tache: quiconque aurait parlé à son alter ego, Nathan Zuckerman, risquerait d'alimenter « l'immense trappe opportuniste qu'est l'esprit d'un écrivain. » Pratchett était heureux de correspondre à cette description. « Absolument tout nourrit la trappe – n'importe quel rire idiot, n'importe quelle blague ratée. »

L'auteur aime partager le plaisir qu'il a à créer ses personnages, et se moquer de lui-même à ce sujet. « Je me suis tellement amusé en écrivant ces livres que franchement, les millions que j'ai gagnés me semblent assez illusoires. » Un membre du public a lancé une taquinerie. « Si vous aimez tellement écrire que vos millions ne sont que... « pouf! », est-ce que je peux en récupérer quelques uns? » Un authentique lecteur de Pratchett.