Interview de Terry Pratchett par Emily S. Whitten

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Cette interview a été réalisée en août 2008, lors de la Discworld Convention britannique, par Emily S. Whitten, vice-présidente de la Discworld Convention nord-américaine. A l'occasion de cette dernière, elle a accepté de la partager avec SFRevu.

(Cette interview étant vraiment très longue, nous l'avons divisée en chapitres.)


Terry et les conventions

 

Emily : Puisque nous sommes à la Discworld Convention britannique 2008, commençons par parler de conventions. Qu'est-ce que vous préférez, et qu'est-ce que vous aimez le moins, dans les conventions ?

Terry : Parfois, elles sont beaucoup trop courtes. Vous arrivez le vendredi soir, vous vous retrouvez immédiatement au beau milieu des événements ; et soudain, voilà que tout le monde pense déjà à la cérémonie de clôture, alors que vous n'avez pas encore eu le temps de vous retourner. En fait, maintenant, je n'ai généralement pas même l'occasion de voir la convention, parce que tout le monde a des interviews à faire, et c'est : je vais voir là-bas ? ou est-ce que je vais faire quelque chose de ce côté-là ? Du coup, je n'ai pas vraiment le temps de visiter, surtout aux conventions du Disque-Monde.

Emily : Oui, évidemment, aux conventions du Disque-Monde, c'est vous l'attraction principale tout le temps. Qu'est-ce que cela fait d'être constamment sous les projecteurs ?

Terry : C'est comme d'être un matou qu'on a balancé par-dessus le mur d'un élevage de rottweilers, voilà ce que c'est. On apprend à se méfier du fan diagonal, vous savez. Par exemple, vous avez besoin d'aller aux toilettes, vous allez dans leur direction, et vous vous rendez compte qu'il y a un fan qui arrive en diagonale, parce qu'il a compris ce que vous vouliez faire et il veut vous arrêter avant que vous n'y arriviez. Donc il faut accélérer très précisément pour échapper de justesse à la collision ; après, il se trouve qu'ils n'ont pas le droit de vous courir après.

Emily : En tout cas, pas aux toilettes, sans doute !

Terry : C'est déjà arrivé... J'ai même eu droit au « Je peux glisser mon livre sous la porte ? »

Emily : Vous plaisantez ?

Terry : Je ne plaisante carrément pas ! J'ai répondu : « Si vous faites ça, j'y mets une dédicace que vous n'oublierez jamais ! » Mais c'était il y a longtemps.

Emily : Je suis contente de savoir que ça ne vous arrive pas trop souvent ! Et ce que vous préférez ? Vous promener au hasard et pouvoir tout voir ?

Terry : Oui ; et les conventions sont bien pour le crack. Je ferais mieux d'expliquer ce que j'entends par là – c'est le sens irlandais du mot « crack ». Je me souviens de la première fois où je l'ai entendu : en Irlande, ils disent « Oui, untel fait le lancement de son livre, allons-y pour le crack ». Vous pouvez penser ce que vous voulez, mais ils savent vivre avec leur temps en Irlande ! Non, c'est juste l'atmosphère, l'ambiance, la conversation, il n'y a pas grand-chose à en dire... On a drôlement bien chanté hier soir ; je commençais à chanter avec tout le monde et je me suis rendu compte tout à coup que je chantais une chanson qui a été rendue célèbre par les Monkees dans les années 60 !

Emily : En parlant de conventions, nous sommes vraiment ravis de vous avoir comme invité d'honneur à la Discworld Convention en septembre 2009. Qu'est-ce que vous attendez de notre convention, que pensez-vous y trouver de différent, et qu'espérez-vous y voir ou y faire ?

Terry : Eh bien, aujourd'hui, les fans ont la bougeotte. Quand je n'étais qu'un jeunot qui commençait à peine à avoir quelques fans, je crois que quelques vaillants Britanniques s'étaient rendus aux États-Unis en profitant des rares charters qui existaient, avec des tarifs spéciaux et tout, mais ce n'était pas très courant. Mais maintenant, on trouve un bon nombre de Britanniques qui viennent aux conventions, surtout sur la côte est. Et bien sûr, il n'y a aucun moyen d'empêcher les Américains de se ramener un peu partout.

Emily : Nous aimons voyager, c'est vrai...

Terry : Oh que oui ! Vous avez un si beau pays, je suis étonné que vous vouliez en partir sans arrêt.

Emily : C'est vous qui ne venez pas chez nous assez souvent ! Nous devons venir ici pour vous voir !

Terry : Eh bien, vous pourriez peut-être en toucher un mot à votre merveilleux Département de la Sécurité Intérieure. Je veux dire, quelles sont les chances pour qu'un auteur de fantasy de soixante ans veuille faire sauter l'Amérique ? C'est assez improbable, déjà, vu le nombre de fans que j'y ai. J'y perdrais de l'argent, vous savez ; ça ne vaudrait pas le coup.

Je ne veux pas dire où c'était parce que je ne veux attirer d'ennuis à personne, mais une fois, je suis arrivé aux États-Unis, et je devais être la deuxième personne à passer devant la sécurité, où il y avait ce monsieur qui arborait le grand sourire accueillant [ironiquement] qu'ils ont toujours quand ils voient atterrir un avion plein de touristes. Je m'approche du guichet, en me rendant compte qu'à partir de maintenant, je n'avais absolument plus aucun droit, qu'on pouvait me passer à tabac à tout moment ; le type m'a demandé : « Qu'est-ce que vous venez faire en Amérique ? » Bonne question ! J'ai répondu : « Je viens assister à une convention de science-fiction ». Il m'a regardé dans les yeux, puis il a décroché son téléphone et a fait : « Tom (ce n'est pas son vrai nom), je le tiens ! » Et voilà ! Il m'a dit : « Attendez ici ». J'ai pensé, d'accord, quels sont mes droits ici et maintenant ? Aucun ? Bon... Est-ce que l'orange me va ? Ça n'a jamais vraiment été ma couleur...

Et là, voilà ce type qui arrive et me dit : « Oh, c'est vous ! Bonjour Terry, je suis un de vos plus grands fans ! Désolé de ne pas venir à la convention, mais je me demandais si vous pouviez me dédicacer un ou deux livres. » Et me voilà qui pense : « Oui, oui, n'importe quoi, s'il vous plaît, s'il vous plaît, aaaaah d'accord ! » Il m'a dit : « J'ai dit aux gars de vous guetter, parce qu'on savait que vous arriviez, on vous avait vu sur la... » - la liste du FBI, je ne sais pas comment elle s'appelle, qui indique qui arrive sur le prochain avion. Puis il a dit : « J'espère vous revoir. Profitez bien de l'Amérique ! » - Oui oui, je profite de l'Amérique !

Et c'était tout ; d'un coup, j'étais de retour à côté de ce ce grand type bien bâti qui me regardait de cette façon qu'ils ont de vous regarder, et qui dit « je ne vous regarde pas vraiment » ; il m'a demandé : « Je peux voir une pièce d'identité ? » J'ai répondu : « Eh bien, oui, pas de problème, voici mon passeport, mais vous savez, si je ne suis pas Terry Pratchett, le pauvre Tom a un livre de fichu, pas vrai ? » Et là, rien qu'une seconde, il y a eu un tout petit minuscule embryon infinitésimal de sourire.

Emily : Ça, c'est drôle ! Autre chose à dire à propos de la Discworld Convention qui aura lieu l'année prochaine ?

Terry : Oh oui ! On n'en a pas encore vraiment parlé, on était juste en train de discuter. Bref, ce que je voulais vraiment dire, c'est que par définition, maintenant, n'importe quelle Discworld Convention est une convention internationale. Par exemple, je sais qu'il y a des Australiens, ici, à la convention britannique. Je ne pense pas qu'ils soient forcément venus exprès ; c'est comme pour les conventions australiennes où je suis allé, vous savez que vous devez aller en Australie, alors vous vous débrouillez pour aller à la convention. J'ai vu des tas de conventions américaines de toutes sortes au cours des années, donc je sais à quoi elles ressemblent ; mais je m'attends à y trouver un certain nombre de fans britanniques aussi.

Emily : Nous en avons déjà qui se sont inscrits.

Terry : Et on sait que les fans britanniques raisonnent comme ça : « D'accord, bon, ça veut dire qu'on peut aller à Tombstone [ndt : lieu de la célèbre fusillade d'OK Corral], et voir des lieux célèbres, comme Benson [ndt : ville d'Arizona qui est apparemment très agréable à visiter] ». Si vous devez avoir une aventure américaine, vous savez, autant aller à l'endroit le plus américain que vous pouvez.

 

Les aventures de Terry en Amérique

 

Emily : Vrai. Et cette librairie dont vous m'avez parlé...

Terry : La librairie Singing Wind de Winn Bundy. Déjà, laissez-moi vous dire : je suis allé là-bas une fois, au moment de la Convention mondiale de science-fiction, et je me suis retrouvé dans cette région. J'ai loué un pick-up, j'ai roulé, et je suis tombé sur un saguaro [ndt : le cactus de western de base, en forme de chandelier], alors je l'ai pris en photo, vous savez : « Hé, regardez, c'est moi avec un cactus ! » Ensuite, j'ai dépassé la colline, et tout ce qu'on pouvait voir, c'était des fichus cactus de partout, à perte de vue !

J'aurais bien aimé jeter un œil à l'observatoire de Kitt Peak pendant que j'y étais, parce que je sais qu'on peut le visiter. Mais j'ai décidé d'aller de l'autre côté, je n'avais jamais vu Benson – on connaît Benson par le film Dark Star [ndt : dont le thème principal de la BO est la chanson Benson, Arizona] – donc je suis allé à Benson, et je suis entré dans le musée de Benson, où il y avait des dames qui étaient plus ou moins les gardiennes de l'endroit et qui étaient sidérées qu'un Anglais soit venu voir Benson. Elles n'arrivaient pas à se faire à l'idée. Et moi, j'ai cette horrible habitude qu'ont les Britanniques en présence d'Américains, en tout cas à l'intérieur des terres : je parle plus lentement et ma voix grimpe dans l'échelle sociale, allez savoir pourquoi, jusqu'à ce que je me retrouve à parler – du moins c'est l'impression qu'en ont les Américains – [il change d'accent] comme le duc du Devonshire. Je ne faisais pas ça pour me moquer d'eux, je ne pouvais pas m'en empêcher ! Ma voix devient de plus en plus anglaise, au point que le prince Charles parle cockney en comparaison !

Il me fallait un jean, alors elles m'ont emmené dans un magasin qui en vendait, et elles m'ont fait visiter Benson. J'ai rencontré le shérif et un gars très sympathique dans le seul café de Benson ; et j'ai acheté un superbe jean, mais il était un peu court pour moi. J'ai dit : « ça ira, je le retoucherai », mais l'une d'elles l'a emporté chez elle pour faire les retouches, pendant que je...

Emily : Quoi, les dames du musée ?

Terry : Oui, elles étaient incroyablement serviables. Puis elles m'ont dit : « Il faut que vous alliez voir Winn Bundy à la librairie Singing Wind ». La dame a dit : « C'est en plein milieu de nulle part » - et c'est quelqu'un de Benson qui disait ça ! Elle m'a dit : « Allez jusqu'au feu rouge, puis continuez, continuez, et continuez. » Et j'y suis allé.

A ce que j'ai compris, Winn Bundy et son mari aimaient beaucoup les livres ; son mari était décédé, alors elle avait loué le pâturage – ce qui, en termes anglais, signifie un brin d'herbe tous les quinze centimètres – à un autre fermier, et elle, elle vendait des livres par correspondance depuis son ranch. Mais elle recevait aussi les visiteurs qui faisaient tout ce chemin pour venir la voir.

Elle avait une collection tout bonnement merveilleuse. C'étaient des livres qui plairaient aussi aux fans de fantasy et de SF, par exemple le meilleur de la littérature jeunesse du monde entier, et tout ce que les gars de Forbidden Planet [ndt : chaîne qui vend un peu de tout en rapport avec la SF] en Angleterre appellent « trans-courant ». Vous savez, des livres qui peuvent avoir leur propre étagère même dans une librairie de SF, parce que les lecteurs de SF ont des chances d'aimer Tim Robbins, par exemple – je l'ai trouvé à Forbidden Planet – ou Carl Hiaasen ; quelqu'un qui aime la SF est aussi du genre à acheter un Hiaasen. Donc, tous ces trucs-là, et j'ai passé une après-midi formidable à choisir des livres et à prendre le café avec elle. Et elle est toujours là-bas ! Ce qui montre les effets bénéfiques d'une belle vie passée entre les livres. Quand mes commandes sont arrivées, elles étaient toutes emballées individuellement dans du papier brun. C'était merveilleux.

Ça a failli m'être fatal, aussi, parce que je me sentais tellement bien, quand je suis sorti de Benson dans mon pick-up, que je conduisais le plus nonchalamment du monde le long de tous ces virages serrés ; puis je suis arrivé sur un morceau de route tout droit et j'ai vu un énorme camion qui arrivait à l'autre bout – et figurez-vous qu'il était du mauvais côté de la route. Je me sentais tellement heureux que j'avais oublié de quel côté de la route on était censé conduire ! J'avais passé tous ces virages, et c'est là, sur cette route toute droite, où j'avais toute la place que je voulais pour revenir du bon côté, que je rencontrais un camion... Dieu devait regarder du côté de Benson ce jour-là, parce qu'autrement, j'aurais été une tache sur le pare-choc !

Emily : Eh bien, heureusement que ça n'a pas été le cas !

Terry : Et il y a aussi un nouveau réseau de cavernes qui a été ouvert, non ? Ça devrait valoir le coup d'oeil. Et je suis sûr que j'ai un fan à l'observatoire de Kitt Peak, il y en a forcément un. J'aimerais bien le visiter.

 

Le bracelet du désert

 

Emily : Y a-t-il autre chose que vous vouliez dire à propos de la convention, avant de passer à autre chose ?

Terry : J'ai vraiment hâte d'y être ! Je veux dire, je pense qu'on a toujours su qu'il y aurait une Discworld Convention américaine tôt ou tard, et je suis ravi de voir les chiffres qui s'accumulent. Ceci dit, c'est très étrange... J'ai été invité d'honneur à la WorldCon, il y a quelques années ; et comme heureusement c'était à Boston, il y avait beaucoup de Britanniques qui étaient venus aussi. Donc c'était presque devenu de facto la première Discworld Convention américaine – mais ils nous avaient collé un tas d'autres choses – il y avait d'autres auteurs, mais bon [en plaisantant], ils ne comptaient pas vraiment.

En fait, le mieux, à cette convention... à la fin de l'Hiverrier, il y a une scène où Tiphaine, en imagination, dans son esprit, peu importe, voit le cœur de l'Été, et c'est un désert. Cette scène est basée sur un magnifique bracelet, fait de perles qui ressemblent à de la peau de serpent, que j'ai eu à cette convention. Il y a des agates et d'autres sortes de pierres semi-précieuses – bon, en fait pas si précieuses que ça, mais vous voyez ce que je veux dire. Et même s'il était froid au toucher, d'une certaine manière, en esprit, on sentait la chaleur cruelle du désert qui en émanait, à cause des couleurs. Et je n'avais aucune idée de pourquoi je voulais ce bracelet, mais je l'ai payé les yeux de la tête à cette convention – c'était une de ces ventes aux enchères où on met son enchère par écrit, on s'en va, puis on revient et on enchérit à nouveau. J'étais en concurrence avec une dame ; elle enchérissait, j'enchérissais, puis je me suis dit : « Oh, et puis merde » et j'ai commencé à donner de grosses sommes. Ensuite, elle a découvert qui j'étais ; elle est venue me voir et m'a dit : « Je m'incline devant votre talent, mais, surtout, devant votre portefeuille ». Mais elle a remporté un autre objet qu'elle voulait, donc tout allait bien. C'était un sacré événement. Et donc, quand j'écrivais cette scène, j'ai ressorti ce bracelet et je me suis dit : maintenant, je sais pourquoi je l'ai acheté !

Emily : Vous l'avez toujours ?

Terry : Oh, oui.

Emily : J'aimerais beaucoup le voir un jour.

Terry : Eh bien, je l'amènerai peut-être à la convention. Je ne sais pas trop où il est, mais je sais que je l'ai, quelque part dans tout le bazar ! Mais ce genre de chose pourrait intéresser – vous voyez un objet comme celui-là, vous l'achetez, mais vous ne savez pas pourquoi ; c'est qu'il vous parle. C'est votre subconscient qui vous dit : cela va être le symbole de quelque chose. Puis il y a un déclic, et vous pensez : j'ai besoin de ça.

 

Auteur de best-sellers, une drôle de vie

 

Emily : Oui. En parlant du Disque-Monde, il y a quelque chose qui m'intrigue vraiment : je recommande vos livres tout le temps, et beaucoup de mes amis en lisent un et l'aiment bien ; mais d'autres en lisent un, puis le suivant, puis le suivant, et ils disent « Il m'en faut plus ! » Avez-vous une idée de pourquoi vos fans sont si... vous savez, qu'est-ce qu'il y a en nous qui nous fait faire ça ?

Terry : De toute évidence, votre remarquable intelligence.

Emily : Ça doit être ça.

Terry : Oh, et aussi la découverte que lire Terry Pratchett améliore énormément votre vie sexuelle. Il y a un effet – ça active certaines zones de l'hypothalamus, je crois.

Tout ceci est vraiment très curieux. C'est un fait que je suis le romancier hors jeunesse qui vend le plus au Royaume-Uni. C'est clairement vrai, parce que les gens font le calcul... ils ont fait le calcul. Et une des raisons, bien sûr, qui s'applique à tout le monde et pas seulement à moi, c'est que l'on compte les ventes des livres plus anciens, et les miens se vendent extrêmement bien. Les nouvelles sorties ne font qu'ajouter encore plus de ventes, et ça continue comme ça. Mais vous ne le sauriez pas si je ne vous l'avais pas dit. En général, on ne le voit nulle part, à part dans les revues spécialisées. C'est une existence assez étrange, où je suis et ne suis pas un auteur célèbre. De manière clignotante, si je puis dire. D'une part parce que je suis à la fois dans un genre et hors du genre, un peu comme ce personnage dans Nation qui part combattre dans la Guerre des Deux Roses [ndt : guerre civile dans l'Angleterre du XVe siècle ; un camp avait pour symbole une rose blanche et l'autre une rose rouge] en portant une rose rose et doit donc se battre contre les deux camps. Donc, c'est une drôle d'existence, ce qui me va assez bien, en fait.

Mais un type qui m'interviewait l'autre jour m'a dit : « Si vous avez vendu tellement de livres, pourquoi est-ce que personne n'a entendu parler de vous ? » J'ai répondu : « Attendez. Vous ne pensez pas que les gens qui achètent mes livres ont entendu parler de moi ? Vous savez, les éditeurs font des efforts considérables pour mettre le nom de l'auteur sur la couverture, donc les lecteurs doivent savoir... » J'ai dit : « Je crois que je vois ce que vous voulez dire, mais je pense que vous aurez énormément de mal à énoncer clairement ce que vous croyez m'avoir demandé. »

A mon avis, la célébrité entre en jeu dans la visibilité des livres de nos jours. Les éditeurs (et je dis ça alors qu'un représentant du mien est assis juste à côté de moi) ont tendance à considérer que si un auteur est là depuis longtemps et qu'il vend beaucoup, s'il se contente de continuer à être là et à beaucoup vendre, alors il n'est plus très intéressant. Parce que si ce type sort un nouveau livre, même les critiques se disent : « Quoi qu'on en dise, de toute façon, ça va être un best-seller » ; et vous, vous êtes toujours là, vous avez toujours été là, et... « En voilà un autre, et si vous avez aimé les autres, vous aimerez celui-là ! » C'est comme ça.

Le problème, je ne m'en suis rendu compte que très récemment, c'est que la lecture, c'est une activité d'intello. Vous pensez, passer son temps à tourner des morceaux de bouillie d'arbre... ça fait un peu intello. Ce n'est pas le genre des dames à lifting. Beaucoup de gens lisent, mais ce n'est pas vraiment une activité populaire. Et donc, il peut tout à fait arriver qu'un journaliste dise « Vous vendez tous ces livres et pourtant, personne n'a jamais entendu parler de vous ! » Apparemment, les gens qui lisent des livres n'ont pas d'opinion qui compte, parce qu'ils ne sont pas à la télé et qu'ils ne jouent pas au foot.

 

Écrire le Disque-Monde, le football et Unseen Academicals


Emily : Oui, d'accord. Donc, pour parler du Disque-Monde : quel est le tome que vous avez préféré écrire, et – c'est peut-être la même chose – lequel a été votre préféré par la suite, celui que vous aimez le plus, ou qui s'est avéré le meilleur ?

Terry : Au Guet ! a été très amusant à écrire. Enfin, ils l'ont tous été. Je mets certainement plus de moi-même dans les livres pour la jeunesse, sans l'ombre d'un doute. Je les vis plus que je ne les écris, presque ; tout particulièrement les Tiphaine Patraque. Parce que, même si c'est toujours le Disque-Monde, ils sont légèrement à l'écart du reste, et il y a beaucoup de raisons subtiles qui l'expliquent. Je voulais faire en sorte que la série pour la jeunesse ne suggère à personne qu'il fallait lire les livres pour adultes pour la comprendre. D'accord, Mémé Ciredutemps et les autres sorcières oscillent entre les livres pour adultes et ceux pour la jeunesse, et Tiphaine s'en va vers la grande ville, qui n'est jamais nommée, mais il y a une université de mages, donc on sait tous de quelle ville il s'agit. Mais Tiphaine, elle, n'a pas besoin d'en savoir beaucoup, parce qu'elle n'y reste pas très longtemps ; cela ne fait pas partie de son monde.

Les tomes du Guet ont toujours été très agréables à écrire ; quand j'écrivais Jeu de Nains, c'était un livre vraiment intense, surtout à la fin. Cette scène où Vimaire est dans les cavernes et récite « Où est ma vache ? » à son fils – et son fils, à quinze kilomètres de là, ouvre les yeux, parce que, d'une façon ou d'une autre, il entend son papa lui lire son livre – c'était vraiment intense à écrire... donc oui, tout ce qui concerne Vimaire est vraiment agréable à faire. Et Jeu de Nains a aussi beaucoup de scènes avec Vétérini, que j'aime beaucoup écrire aussi.

Emily : D'accord. Maintenant, parlons du livre que vous êtes en train d'écrire, parce que je me souviens que vous avez mentionné Unseen Academicals, mais vous avez aussi dit quelque chose à propos de I Shall Wear Midnight.

Terry : I Shall Wear Midnight sera le prochain avec Tiphaine Patraque, et Unseen Academicals, c'est... vous savez, les gosses m'écrivent et me disent : « Pourquoi vous ne faites pas un livre sur les pirates ? » Et je réponds : « Pour dire quoi sur les pirates ? » « Ben, vous savez, les pirates quoi. » Ben, ce n'est pas très intéressant d'écrire sur des pirates qui se contentent de pirater. On peut leur faire piller des bateaux et dire « yo ho ho ». Et c'est tout ; il n'y a rien à en faire. Et donc, voilà, un tome du Disque-Monde sur le foot. D'accord, les blagues sur le foot, ça peut être drôle... je parle de football européen, là, entendez. D'ailleurs, vous commencez à en entendre parler en Amérique, parce que les mamans n'aiment pas voir leurs enfants se faire éclater la figure en jouant au football américain. Ce qui peut se comprendre. Le football américain me fait l'effet d'être du rugby pour mauviettes.

Emily : Avec beaucoup trop de pauses.

Terry : Oui, oui. C'est une alternance de violence et de réunions en comité. [Il imite un quarterback] 5 9 26 13 pi ! et là ils se précipitent tous, ils jettent le ballon en l'air et personne n'a la moindre idée de ce qui se passe. Tandis que même moi, j'arrive à voir que dans une équipe de foot, une bonne équipe de foot – même moi, qui déteste ça, je peux voir qu'une bonne équipe de foot peut vraiment devenir, l'espace d'un instant, une créature merveilleuse, avec ses multiples parties distinctes qui parviennent à fonctionner ensemble pour amener le ballon là où il doit être. Et c'est un tel moment qui nous rapproche tous un peu plus du paradis. Ah ah ! Rendez-vous en enfer, Nick Hornby [ndt : auteur de Carton jaune, livre sur Arsenal et le foot en général] !

Même moi, j'arrive à voir ça. Et je ne le vois pas dans le football américain. C'est seulement « on s'accroupit, on se donne l'air d'un catcheur poids lourd qui s'est pris une Volkswagen », et... j'abandonne ! Je ne vois pas. Et puis un autre gars arrive, et notre tour est terminé, et puis l'entraîneur fait des bonds, et... je ne comprends pas. Je ne comprends pas. Au moins, au rugby, on a des types en forme qui se tabassent dans la boue.

Emily : Qui se jettent les uns les autres par terre et tout.

Terry : Oui, oui ! Tout à fait ! C'est une bagarre, rien de plus, c'est quelque chose qu'on peut comprendre. Mais je vois bien que le foot, quand il est très bien joué, peut posséder une sorte de poésie.

Emily : D'accord. Donc, dans Unseen Academicals, il y a du foot, et vous alliez dire qu'il y avait aussi quelque chose de plus...

Terry : Voilà. Les mages essaient de comprendre comment on joue au foot, et ils pensent, par exemple, que quand on porte un short, la vue des genoux nus d'un homme échauffe les sens des femmes jusqu'au paroxysme, alors il faut faire très attention à ça. Et puis il y a de drôles d'idées sur la façon dont l'Université de l'Invisible peut former une équipe de foot. Mais cela ne suffit pas, alors je me suis dit : voilà une autre intrigue qui motiverait tout ça, et qui le ferait magnifiquement, parce qu'elle a vraiment sa place dans le même univers que le foot. Ensuite, je me suis dit : mais même comme ça, c'est trop facile. Alors j'ai trouvé une sous-intrigue à l'intérieur de l'intrigue, et c'est celle-là qui met toute la masse de l'intrigue en mouvement. Mais le livre n'est pas surchargé ; tout est justifié par les personnages et leurs interactions.

 

Tiphaine

 

Emily : Vous avez dit qu'après Unseen Academicals, vous avez prévu d'écrire la prochaine aventure de Tiphaine. Est-ce que ce sera un autre livre pour la jeunesse ?

Terry : Ce sera le dernier livre sur Tiphaine – en fait, ce sera un drôle de livre, parce que Tiphaine aura au moins quinze ans à ce moment-là. Mais il n'y en aura plus après celui-là, parce qu'une histoire se sera en quelque sorte terminée ; et tout autre livre par la suite ne pourrait que se résumer à « Tiphaine rencontre quelque chose et le bat ».

Il y a une sorte de trame philosophique, en fait. Ce que je ne veux pas, c'est une sorte de... c'est pour ça que j'ai arrêté d'écrire des livres sur Rincevent, parce que le résultat serait une sorte d'Astérix : Astérix va dans toutes sortes d'endroits et a des aventures. Dans les Tiphaine, je pense que Tiphaine change avec chaque livre. Et I Shall Wear Midnight devra être relativement intense, parce qu'on n'a jamais vraiment résolu le conflit entre Mémé Ciredutemps et elle, et je ne sais pas si je le ferai... tout dépend d'où ira le livre. J'ai dans l'idée que même si Tiphaine devient vraiment très forte, Mémé Ciredutemps a eu bien plus longtemps pour affiner sa ruse. Donc je ne suis jamais vraiment sûr, parce que Mémé Ciredutemps, clairement... ces temps-ci, il faut faire attention quand on utilise le terme « entraîner », mais elle reconnaît la puissance de Tiphaine, et elle, en coulisses, sans vraiment l'aider, on peut dire qu'elle lui ôte certains obstacles du chemin.

Attention, ce qui suit contient des spoilers pour L'Hiverrier !

Mais dans L'Hiverrier, il y a des passages entiers que je n'avais pas prévus. Certains parce qu'ils étaient tellement difficiles à faire qu'ils devenaient superbes, comme les roses de glace et... je pense que c'était l'image de tous les flocons de neige ressemblant à Tiphaine.

Emily : Et l'iceberg...

Terry : Et l'iceberg. Oui, imaginez une sorte de version gigantesque de vous qui coule des bateaux. Le passage que mon éditrice américaine a préféré, le clou du livre selon elle, c'est l'enterrement de Mlle Trahison, quand le gonnagle vient jouer de la cornemuse sur sa tombe ; Tiphaine ne peut pas l'entendre, mais il est là juste l'espace d'un moment, puis il s'enfuit.

Emily : C'était un beau moment.

Terry : Et j'aime bien le nom « Mlle Trahison ». Oh, et j'ai presque pensé que je gâchais le personnage quand il s'avère qu'elle est seulement très maligne, très intelligente. Mais on a besoin de Pipo. On a besoin du chapeau pointu. On a besoin de toutes ces choses dont parle Mémé Ciredutemps. Tiphaine doit se rendre compte qu'elles ne sont pas vraiment nécessaires pour être une sorcière ; mais pour que les gens vous acceptent comme sorcière, là, elles sont nécessaires. Ce sont deux définitions de « nécessaire ».

 

Vimaire, Vétérini, Mémé, Carotte

 

Emily : Oui. Pour parler d'autres personnages du Disque-Monde, j'aime beaucoup Vimaire, et la dynamique entre Vétérini et lui me fascine ; il y a un passage où il est en train de faire tourner Vimaire en bourrique, plus ou moins...

Terry : Oh oui, il n'arrête pas de le faire tourner en bourrique.

Emily : Oui ! Et dans Le Guet des Orfèvres, il y a ce passage où Vimaire donne un coup de poing dans le mur, et Vétérini l'entend de l'autre côté et se demande : « Est-ce que je suis allé trop loin ? » Et... la plupart du temps, vous donnez l'impression que Vétérini sait toujours tout ce qui se passe, et que même s'il ne sait pas toujours exactement ce que Vimaire va faire, il voit l'essentiel du tableau.

Terry : Ouaip.

Emily : Donc, je voulais vous demander à quel point ils dépendent l'un de l'autre, en fait, et si vous pouviez juste me parler de cette relation.

Terry : Le surnom de Vimaire, c'est « le terrier de Vétérini ». L'idée, c'est que Vimaire n'aime pas Vétérini, parce que c'est un assassin, qu'il n'est pas franc, et que Vimaire n'aime pas les gens pas francs. Vimaire n'est pas... du moins au début, parce qu'il devient beaucoup plus subtil, il évolue énormément... mais c'est un flic, avec un esprit de flic, et tout l'intérêt de la chose, c'est que pour ainsi dire, il grandit, jusqu'à devenir de plus en plus une espèce d'ambassadeur errant.

Le paragraphe suivant contient un léger spoiler pour Nation !

J'aime beaucoup le fait que Vétérini l'ait fait duc, ce qui le met automatiquement au-dessus de tous ses ennemis à lui. C'est un thème que j'ai aussi traité dans Nation, où le roi se tourne vers sa belle-mère et exige qu'elle lui obéisse, parce qu'il est le roi, qu'elle est une dame de haute naissance, et que l'étiquette qui oblige les gens à l'appeler « madame » et « milady » est partie intégrante du système dont il est, lui, le sommet ; donc, si elle veut rester respectée par les autres, elle doit le respecter, lui. Et vu ce que certains rois d'Angleterre ont fait à leur famille, je dirais qu'elle s'en sort plutôt bien !

Donc, Vétérini donne tout ce pouvoir à Vimaire, beaucoup plus de pouvoir qu'il n'en a besoin... et je pense qu'il lui fait confiance pour se comporter en Vimaire. C'est-à-dire que si on lui interdit de faire quelque chose, automatiquement, il va le faire. J'aime bien le fait que Vimaire soit, de fait, devenu un personnage très puissant dans la série, beaucoup plus puissant qu'il ne le croit, d'ailleurs. Et pourtant, il ne pourrait jamais diriger Ankh-Morpork.

Emily : Parce qu'il ne voit pas l'ensemble du tableau, comme Vétérini ?

Terry : Oui, et aussi parce que, comme beaucoup de gens, il a peur de ce qu'il pourrait faire s'il n'y avait personne au-dessus de lui. Il a besoin d'une espèce de soupape de sécurité – et c'est ce qu'est Vétérini, en fait.

Emily : D'accord. Un autre de mes personnages préférés, c'est Mémé ; et je vois beaucoup de points communs entre sa façon de penser et celle de Vimaire...

Terry : Tous les deux croient être de mauvaises personnes, et ils passent leur temps à se défendre contre eux-mêmes. Mémé pense qu'elle est une méchante sorcière par nature, et elle se bat contre ce qu'elle croit être le centre de sa personnalité, sans se rendre compte sans doute qu'elle est en fait la somme de tout cela, si ses actions sont bonnes.

Il y a eu un incident comme ça, il y a quelques années, au Moyen Orient, dans la prison d'Abu Ghraïb ; on y humiliait les prisonniers, et un caporal, une pauvre fille pas très maligne de quelque part au Texas, était mêlée à cette affaire, il y avait des photos horribles et tout, et une sorte de vox populi s'était exprimée : des journalistes s'étaient rendus dans sa ville natale de, je ne sais pas, Trou Perdu, Texas, et quelqu'un de là-bas a dit pendant le reportage : « Ils essaient de nous faire passer pour les méchants ».

Je me suis dit : « Voilà quelqu'un qui n'a pas tout compris – quand on fait quelque chose de mal, on est le méchant. On fait quelque chose de bien, on est le gentil. » Bon, il y a des subtilités, mais grosso modo, c'est ça. Donc Mémé Ciredutemps fait des choses bien, dans l'idée que cela fait d'elle la gentille. C'est peut-être vrai, et peut-être pas, mais comme on dit, ça suffit pour ce que c'est.

Emily : Oui. Et que pensez-vous qu'il se passerait si Vimaire rencontrait Mémé ?

Terry : Les gens posent toujours ce genre de question. Je ne vois pas dans quel genre de circonstances ils pourraient se rencontrer en position d'adversaires. Je ne vois vraiment pas. Bon, c'est vrai, les gens m'envoient des questions comme « qu'est-ce qui se passerait si Mémé rencontrait le Patricien ? » Je suis à peu près sûre que le Patricien l'emporterait, tout simplement parce que, même si elle est douée, Vétérini s'est exercé sur beaucoup plus d'adversaires. Il doit négocier la politique de toute une cité. Mémé est essentiellement entourée de gens qui ne sont pas aussi intelligents qu'elle, tandis que Vétérini, même s'il est incroyablement brillant, est dans une cité pleine de rivaux potentiels.
D'un autre côté, Vétérini a un faible pour les dames. Mais d'une certaine façon, Mémé ne serait pas à sa place là-dedans, pas comme ça.

Emily : Puis-je vous demander auquel des personnages vous vous identifiez le plus ?

Terry : Vimaire, probablement.

Emily : Pouvez-vous expliquer pourquoi ?

Terry : J'ai toute cette colère et cette rage contre la stupidité du monde, tout comme Vimaire.

Ce que j'aime avec Vétérini, c'est qu'il a les oubliettes et tout le bazar, mais je crois qu'il s'en sort plutôt bien sans avoir besoin de s'en servir. Ce que fait Vétérini, et qu'il fait divinement bien, c'est torturer les gens, pour ainsi dire... il devine leurs forces et leurs faiblesses, et il en joue, si bien qu'il peut les faire agir à l'encontre de leur nature, ou plutôt, changer leur nature pour qu'elle s'accorde à ce qu'il veut faire d'eux. Non seulement Vétérini vous attache sur le chevalet, mais il vous fait fabriquer votre propre chevalet dans votre tête. Il joue avec l'esprit des gens.

En tout cas, il le fait avec Vimaire. Je ne sais pas vraiment quelle relation il a avec Carotte ; je pense qu'ils ont une sorte d'entente dont Vimaire est exclu. Je me suis vraiment demandé ce qui se passerait en cas de deuxième guerre civile à Ankh-Morpork, et ce serait très intéressant de voir où cela mènerait, mais je n'ai pas vraiment l'intention de le faire arriver.

Emily : J'aime autant ça. Trop de personnages que j'aime risqueraient de mourir.

Terry : Eh bien... qui sait ?

Emily : On ne sait jamais, avec vous.

Terry : D'ailleurs, on pourrait beaucoup s'amuser à se poser des questions comme « qui se retrouverait de quel côté ? » Vous savez – pensez seulement au Guet municipal actuel, on pourrait se demander comment il se diviserait.

Emily : C'est vrai. Et si on pense à qui gagnerait si c'était Carotte contre Vimaire, vous savez, si Carotte décidait qu'il voulait essayer « le style royal »... Je veux dire, évidemment, vous avez tout réglé pour que ça n'arrive pas, parce que Carotte suit Vimaire, même s'il n'y est pas obligé...

Terry : Eh bien, Carotte suit Vimaire, mais aussi - beaucoup de gens l'ont remarqué, et j'en suis ravi - Carotte sait ce qu'il fait ; et même Vimaire, je pense, s'est parfois demandé ce que Carotte pensait vraiment de tout ça, en fin de compte. Et la façon dont Carotte traite Angua, à la base – on pourrait presque trouver ça complètement méprisable. D'un autre côté, elle n'agit pas comme si... mais lui, il suppose simplement qu'elle sera toujours là, et quand elle n'y est pas, il se précipite pour la récupérer. Il n'a pas vraiment bien assimilé le truc de la relation amoureuse garçon-fille, je pense.

Emily : C'est vrai... mais c'est mignon !

Terry : C'est mignon, oui, et il va sans aucun doute falloir qu'ils se marient un de ces jours.

Emily : Pour qu'ils puissent avoir des petits louveteaux !

 

L'évolution d'Ankh-Morpork

 

Terry : Oui, les louveteaux. Et... Ankh-Morpork a changé au fil des livres. A présent, plus personne ne se poserait de questions. Vous savez, maintenant c'est une ville avec des vampires et tout le reste, c'est comme... je crois qu'il y a maintenant trois sex-shops dans la cité de Salisbury, près de chez moi. On l'appelle une cité parce qu'elle a ses cathédrales et tout, mais c'est une ville moyenne. Dans les années 60, l'ouverture d'un sex-shop aurait causé tout un scandale dans les journaux. Maintenant, il y a un magasin Ann Summers [ndt : chaîne de sex-shops, et oui, j'ai dû chercher ça sur Google] qui a ouvert au milieu du centre commercial. Et tout le monde s'en fiche ! On a juste pris l'habitude de ce genre de choses. Personne n'y fait attention. Ce qui est très bien, à mon avis.
Et donc, je pense que la même chose est en train de se produire à Ankh-Morpork ; de plus en plus de gens qui arrivent. Et puis il y a un des événements qui se passent dans Unseen Academicals, dont je peux parler : à cause des machinations de Vétérini, le football à l'ancienne, qui était plus ou moins interdit à Ankh-Morpork, devient quelque chose de beaucoup plus proche de ce que nous reconnaissons comme le football moderne. On a le Football Club des Sœurs-Etienne et toutes les différentes équipes. Les Sœurs-Etienne ont même du rose sur leur maillot ; l'idée, c'est qu'il faut être vraiment viril pour porter du rose. Et il y a toujours la vieille haine entre les nains et les trolls qui marine doucement, même après l'affaire de la vallée de Koom, mais il y a une scène dans Unseen Academicals où le Guet se rend compte tout à coup que, puisque les gens soutiennent leur équipe locale, dans l'inévitable bagarre entre bandes de supporters rivales, on va trouver des nains et des trolls portant les mêmes écharpes, et qui se battent contre les nains et les trolls qui sont dans le club de supporters de l'autre équipe. C'est une sorte de progrès.

Emily : Oui, un drôle de progrès !

Terry : Un drôle de progrès, mais ils ne sont plus divisés selon des critères de race, parce qu'ils ont trouvé quelque chose d'encore mieux que la haine raciale.

Emily : A savoir, la folie footballistique !

Terry : Oui. Mais c'est assez amusant, et ça suffit pour faire réfléchir un peu plus les gens.

Emily : Oui. Une dernière question sur le Disque-Monde avant de passer à autre chose. Est-ce que vous avez des étymologies marrantes, ou des anecdotes à propos de quelque chose dans les livres, des choses à côté desquelles les lecteurs risquent de passer et qui soient basées sur des détails du monde réel ?

 

Nation et le monde réel


(Attention, ce qui suit contient des spoilers pour Nation)

Terry : Mon hobby, ce sont les anecdotes de la Régence et de l'époque victorienne ; je pense que c'est parce qu'une grande partie de notre monde moderne a été créée en ce temps-là. Il y a sans doute beaucoup de choses... En tout cas, dans Nation par exemple, j'ai mis plein de choses qui existent vraiment. Par exemple, l'idée d'une boisson dans laquelle il faut vraiment cracher avant de la laisser fermenter pendant une durée précise, pour que les enzymes de la salive humaine fassent leur effet sur les poisons contenus dans le bol et les neutralisent. De sorte qu'on peut ensuite les boire pour leur effet, en général, légèrement hallucinogène. J'en ai fait de la bière.
Pour fabriquer la bière, on mélange les ingrédients dans la grande jarre, puis on crache dedans, puis on chante la Chanson de la Bière, une incantation tribale. Daphné est intéressée par la chanson, et son mentor la lui apprend ; et elle compte sans arrêt sur ses doigts en chantant. Alors Daphné fait des expériences, parce que c'est une enfant très scientifique, pour comprendre comment ça marche ; est-ce que c'est le timbre de la voix quand on chante ? Est-ce qu'il y a quelque chose dans les paroles qui fait cet effet ? Elle essaie tout ça, elle expérimente avec d'autres chansons. Il lui faut un moment pour comprendre que la chanson est une façon de compter ; et elle se rend compte que Baa Baa Black Sheep [ndt : comptine anglaise] chanté trois fois suffit pour permettre à la bière de fermenter et de devenir inoffensive.
C'est un processus qui a vraiment lieu dans un certain nombre de cas. En fait, il y a un bon nombre d'aliments, disons pour périodes difficiles, qu'il faut traiter de cette façon. Je crois qu'il y a un genre particulier de racine de nénuphar, par exemple, qui fonctionne un peu comme ça. C'est ce genre de choses... des éléments du monde réel que j'ai adaptés, mais je suis sûr que beaucoup d'auteurs font ça. Tenez, prenez les animaux dans Nation, comme le calamar arboricole...

Emily : ... Il existe vraiment un calamar arboricole ?

Terry : Non, mais il devrait, pas vrai ? Il existe un crabe arboricole, je ne sais pas pourquoi on l'appelle comme ça, et je me suis dit qu'il devrait être possible pour les calamars de sortir de l'eau. En fait, c'est plutôt une pieuvre, d'ailleurs, mais c'est quasiment la même chose... Et il y a la vigne-papier. Vous savez, la vigne-papier doit exister quelque part. Parce que j'aime vraiment toutes les... en gros, ce que vous avez, c'est du ruban adhésif. Du ruban adhésif naturel.

Emily : Vous voulez continuer à parler de Nation ?

Terry : Ç'a été beaucoup de travail. Les quelques premiers chapitres sont vraiment éprouvants. Je veux dire, je n'y vais pas avec le dos de la cuillère. Vous savez, il y a un immense tsunami... les pêcheurs, la majorité des habitants des îles du Pacifique, sont des gens qui vivent à très faible altitude, près de la mer, parce que c'est là qu'ils ont besoin de se trouver, avec peut-être quelques arbres entre la mer et eux, et donc, ce qui se produit à ce moment-là... vous pouvez complètement anéantir une petite île dont les habitants ne sont pas préparés, et ça, je ne peux pas le cacher, je ne peux pas l'édulcorer : beaucoup de gens vont mourir, et ils vont mourir parce quand vous êtes pris dans une vague, même relativement modeste, qui charrie des rochers, du corail et toutes sortes de choses... c'est un genre de hachoir à viande ; ça ne va pas être joli du tout.
Ce n'est pas qu'une énorme masse d'eau ; ça va à une très grande vitesse. Nous avons un ruisseau, dans notre jardin, qui déborde de temps en temps ; et quand je dois sortir par très mauvais temps et qu'il est en crue, je m'encorde pour de bon : j'attache des cordes aux arbres et je traverse plus ou moins en rappel d'un point à l'autre, parce que même s'il n'y a qu'un mètre d'eau environ, je sais que si je perds l'équilibre dans le courant rapide, tout de suite , je suis désorienté, j'ai perdu mes lunettes, j'ai les bottes pleines d'eau, je me fais ballotter dans tous les sens. Et c'est pourquoi un tsunami, ce n'est pas que de l'eau. C'est de l'eau qui soulève les gens, qui les cogne contre... des voitures, toutes sortes de choses. C'est horrible.

 

Les adaptations du Disque, existantes et hypothétiques

 

Emily : C'est vrai. J'en reviens au Disque-Monde pour une minute ou deux. Je sais que vous êtes un adepte des jeux vidéos, je sais qu'il a existé un jeu sur le Disque-Monde, et je me demandais...

Terry : Bizarrement, l'année dernière, six fabricants de jeux vidéos m'ont fait des propositions.

Emily : Vraiment ? Et en avez-vous accepté ?

Terry : Non. On a dit : OK, vous dites que vous êtes prêts à faire un jeu Disque-Monde, revenez me voir avec ce que vous êtes prêts à faire. Parce que je voudrais un jeu Disque-Monde qui soit à la hauteur de tous ces autres jeux qui existent. Je voudrais un jeu qui ne soit pas le même, mais qui ait des points communs avec des jeux comme Thief, si vous connaissez Thief ? C'était la compagnie Looking Glass. Et bien sûr Oblivion, ça c'était Bethesda... l'idée, c'est qu'on a, ou qu'on a l'impression d'avoir, une zone de jeu immense. Dans Oblivion, vous avez la mission principale, plein de missions annexes, des missions annexes des missions annexes, au point que vous pouvez vous promener dans Oblivion pendant des mois sans jamais vous approcher de la quête principale, ni avoir besoin de vous en approcher.
De la même façon, il y a une partie du jeu Thief où, même si la zone de jeu est plus petite, on peut traverser la ville endormie en passant par les toits, avec l'impression qu'on est seul à être là-haut ; et certains joueurs disent qu'ils aiment traîner dans cet endroit, parce que, vous savez, tout ce qu'il faut, c'est le bruit des chiens et des chats en bas, du garde qui fait sa tournée. Beaucoup de voleurs aiment bien jouer les voyeurs : on se hisse d'une poutre à l'autre sous le toit de la banque, pendant que, bien plus bas, sur le marbre de la banque fermée – c'est le milieu de la nuit – les gardes discutent ; ou bien on peut les entendre quand on rôde dans les coins, on entend la respiration du garde, il y a tous ces effets sonores. Et là, on y va, on lui fait doucement les poches et on s'esquive. Ça devient immersif. Une Ankh-Morpork immersive, ce serait génial. Il y aurait des tas de portes qu'on pourrait ouvrir pour découvrir un nouvel objectif, petit ou grand, et on ne saurait peut-être même pas ce qu'est l'intrigue principale avant de tomber dessus par hasard.
C'est le genre de jeu qui me plaît ; je n'aime pas beaucoup les massacrathons. Il y a encore énormément de ces jeux-là. J'aime les jeux à la première personne. Quand je montrais le jeu au type qui préparait l'émission pour la BBC – on peut jouer soit à la première personne, soit à la troisième personne – il m'a demandé « à quoi vous ressemblez ? » J'ai répondu « Je n'en sais rien ! » Donc on est passé en troisième personne pour voir, et je joue un elfe. Mais c'est moi que je veux voir, plutôt qu'un petit personnage qui court juste devant moi ; ça ne marche jamais vraiment.

Emily : Oui, j'aime bien la perspective subjective aussi. Pour parler d'autres types de média, où en est-on avec Going Postal, le prochain téléfilm ?

Terry : Mob Films ne pourra pas commencer à tourner avant l'année prochaine [NdT : rappelons que cette interview a déjà plus d'un an et que le tournage est déjà bien avancé, voire terminé, à l'heure qu'il est], ce qui nous retarde vraiment. Ils veulent tourner en Hongrie, parce que le tournage y coûte beaucoup moins cher – je veux dire, vraiment beaucoup moins cher. Mais bon, on ne sait jamais ; à un moment, ils étaient partis pour tourner The Colour of Magic à Prague, et tout à coup, on a eu une chute de neige précoce au Royaume-Uni, ce qui signifiait que l'on pouvait faire toutes les scènes de neige d'un seul coup, vlan, sans compter qu'ils ont eu des offres spéciales de la part de certains studios. Et je pense que ça va se passer comme ça.

Emily : D'accord. Bon, je sais que vous aviez accordé les droits des Ch'tits Hommes Libres à Sam Raimi à une époque, et, bien sûr, ce serait assez différent de ce que fait Mob Films : ce serait plutôt un gros blockbuster, donc... de toute évidence, c'est un film que vous auriez envie de voir sur grand écran. Est-ce qu'il y a d'autres tomes du Disque-Monde qui...

Terry : Quasiment tous. Ils sont presque tous très graphiques, dans le sens où ils se transposeraient très bien à l'écran. Je pense que les aventures de Tiphaine sont les tomes qui s'imposent. Nation serait une autre possibilité, mais il n'y a pas assez d'animaux rigolos qui parlent, vous savez. Et bien sûr le début est horrible, en fait, et les producteurs de films n'aiment pas ce genre de choses. Il n'y aurait pas de rôle pour Eddie Murphy.

Emily : Pour être honnête, je l'ai bien aimé dans le rôle de l'âne de Shrek.

Terry : Ah oui, Shrek, ça c'était malin comme idée : prendre les contes de fées, l'univers merveilleux classique, et les traiter comme si c'était réel. Je ne sais pas comment, mais il se pourrait que j'y aie pris des idées !
En tout cas, je peux dire – je le sais, c'est sûr, dans certains cas je l'apprends après coup – que j'ai beaucoup de fans dans la communauté des scénaristes de Hollywood.

Emily : C'est fantastique ! Est-ce qu'on peut leur demander de faire une adaptation ?

Terry : Oh, ce serait... ce serait bien s'ils pouvaient un peu se bouger les fesses. Nous offrir quelque chose en échange.

 

Terry et les adaptations en général

 

Emily : Ce serait vraiment fantastique. Autre question sur le cinéma : y a-t-il de bons livres que vous ayez lus, n'importe quand, que vous aimeriez vraiment voir adaptés au cinéma, et qui ne l'ont pas encore été ?

Terry : Eh bien, un bon livre, en général, c'est... un bon livre. Mais... qui est-ce qui a écrit Comment j'ai mangé mon père ? Roy Lewis. Transworld l'a publié, une fois. Beaucoup de gens l'ont publié une fois. J'ai écrit la préface. Ça se passe comme ça : imaginez les hommes-singes du début de 2001. Roy Lewis – c'est un livre formidable – il prend une famille d'hommes-singes, mais ils parlent comme à la Belle Époque ; et en même temps, le père dit « Regardez, on a un pays, une poignée de prépositions et quelques noms, mais on arrive à peine à communiquer. » Il parle comme un pater familias de la Belle Époque. Et le père monte en haut du Kilimandjaro, il trouve un endroit par où le feu s'échappe, il revient avec le feu, ils ont du feu, ils doivent apprendre à faire du feu, et le livre parle de cette unique famille d'humains très, très primitifs qui fait tout ça en l'espace d'un an environ.
Ils inventent le feu, la cuisine, la lance durcie au feu, l'idée qu'on ne doit pas épouser sa sœur, parce que le père dit, grosso modo : « Eh bien, en fait, épouser ta sœur, c'est trop facile. Tu choisis la solution de facilité. » La phrase est de moi, mais ce que le père dit, c'est, en gros, « Pour que l'humanité se développe, on doit chercher les emmerdes. » Donc il force ses fils à aller courtiser les filles de l'autre tribu de l'autre côté du lac Tanganyika, et à prendre la peine de se battre contre leurs frères et d'enlever les futures épouses. Mais les futures épouses ne sont pas nées d'hier, elles ont senti les garçons qui s'approchaient sur la pointe des pieds, mais elles n'en parlent pas à papa ; ils sont tous très modernes dans leur façon de penser, mais ce sont bien des hommes-singes.

Emily : En effet, ce serait sans doute marrant à voir.

Terry : C'est hilarant, et ça devient assez sombre sur la fin quand la religion est inventée, peu après l'arc et les flèches. Il y a des scènes absolument formidables dans ce livre, et chaque fois qu'il est réédité, les gens en tombent amoureux. Mais ça n'a jamais été un best-seller.
Il est aussi publié sous le titre What We Did to Father et Once Upon an Ice Age. Je sais qu'il existe une version éditée en ce moment aux États-Unis. Mais il y a des idées très, très intelligentes dans ce livre, vous savez : la façon dont tout commence, les bases de la religion créées quasiment par accident, la cuisine inventée par accident, et c'est fantastique. Mais je pense que cela pourrait se faire – à part qu'il faudrait une quantité invraisemblable de maquillage, et d'énormes touffes de poils pour qu'il ne soit pas classé X, tout ce dont vous avez besoin, c'est d'un grand groupe de gens quelque part du côté du mont Kilimandjaro – de préférence là où les tribus locales ne se tirent pas trop dessus – parce qu'il n'y a même pas beaucoup de monstres et tout ça, c'est juste des gens. Et il y a plein d'aperçus très justes sur ce que la vie était vraiment ; il y a une scène excellente où ils découvrent comment ils peuvent vraiment utiliser le feu. Ils trouvent la meilleure caverne de la région, mais elle est pleine d'ours. Alors ils s'avancent tous avec une torche flamboyante à la main, et les ours se précipitent tous dehors ! Ça serait très bon dans un film.

Emily : A vous entendre, oui ! Puisqu'on a fait tellement de films de fantasy et d'adaptations de BD, est-ce que vous avez une opinion sur...

Terry : Oh mon Dieu, épargnez-nous les adaptations de BD ! Elles commencent toujours pareil, c'est assez intéressant, on s'y laisse prendre, mais vous savez qu'à la fin, ce sera deux cons en collants et en armure de fer-blanc qui se flanquent une raclée. C'est aussi original que ça !

Emily : Donc vous n'avez pas aimé Iron Man ?

Terry : Iron Man, j'ai pensé qu'il pourrait vraiment être bon. J'ai vraiment pensé qu'ils allaient dépasser tout ça et faire un peu dans l'auto-référence ; et il y a un ou deux passages dans le film... mais, à la fin, c'est deux cons en armure de fer qui se flanquent... oh mon Dieu oui, c'est horrible !

Emily : Et si on avait enlevé ce combat ? J'ai trouvé qu'il y avait beaucoup de bonnes choses dans ce film.

Terry : Oui, ils se sont vraiment creusé la tête, et l'intrigue était assez intelligente. Mais tôt ou tard, le genre de types qui veulent toujours mettre des courses-poursuites absolument partout disent : « Il faut qu'il y ait deux connards qui se flanquent une raclée ».

Emily : Et environ deux semaines plus tard, nous avons eu droit à Hulk. Et c'était la même chose !

Terry : Oui. Dieu du Ciel ! C'est ce que les BD... oui. La seule adaptation de BD que j'aie vue qui vaille un clou, c'était Constantine. Le film ne suivait pas vraiment la BD, ce qui est sans doute pourquoi le résultat était si bon. Il a même survécu à la présence de Keanu Reeves... mais il y avait aussi Tilda Swinton, ce qui est toujours un plus. Et c'était intelligent. Il y avait de l'esprit. Et les scènes en Enfer étaient très bien fichues. Je l'ai revu plusieurs fois. Il aurait pu être meilleur, et je sais que beaucoup de fans de BD ne l'ont pas aimé, mais il y avait de l'intelligence et une certaine créativité.


 

Terry et les médias (américains)

 

Emily : Je n'ai pas vu celui-là, mais peut-être que je vais le faire maintenant. Autre chose : vous avez commencé comme journaliste. De nos jours, il semble que la plus grande partie de l'info vienne d'immenses conglomérats qui possèdent tous les médias, et on entend la même chose partout ; le seul endroit où l'on entend des choses différentes, c'est sur Internet, parfois, ou sur les blogs ; je me demandais ce que vous en pensiez d'un point de vue de journaliste.

Terry : Vous parlez bien comme une Américaine ; vous n'êtes vraiment pas gâtés par vos médias. Ils ne vous disent pas grand-chose sur ce qui se passe d'important aux États-Unis, et vous n'entendez pas non plus grand-chose de ce qui se passe dans le reste du monde. Sauf bien sûr si des Américains se font tirer dessus. C'est pour ça que vous êtes si nombreux à écouter la BBC. Qui n'est pas ce qu'il y a de mieux, mais elle est déjà loin devant tout ce que vous avez chez vous. Avec les blogs, maintenant, toutes les voix peuvent se faire entendre. Dommage que la plus grande partie n'ait pas grand-chose d'intéressant à dire. Je reste à l'écart de tout ça. Je ne peux tout simplement pas... si je me laisse embarquer là-dedans, en un instant, je disparaîtrai complètement de la surface de la Terre. Vous savez, il est trop tard pour vivre en autarcie maintenant. On reçoit déjà beaucoup trop d'e-mails.

Emily : En tout cas, vous, vous en recevez beaucoup trop pour un seul homme.

Terry : C'est vrai. On fait avec, pas le choix : tout le monde veut quelque chose, et c'est trop.

 

La maladie et le Faucheur

 

Emily : Je vais aborder très rapidement le sujet d'Alzheimer, parce ce que tout le monde en parle déjà partout...

Terry : Oui, c'est vrai, et d'ailleurs, c'est pour ça, franchement, que le 25e anniversaire est plus ou moins oublié. Mais pas par moi. Il n'y a pas de raison pour que je sois particulièrement... enfin, vous voyez bien, je suis complètement incohérent et incapable de tenir même la conversation la plus simple avec une Américaine ! On ne peut être sûr de rien, mais il y a des raisons d'être optimiste. Et je ne vois pas pourquoi les gens devraient avoir peur que cela affecte la Convention américaine. Je dis ça avec prudence ; mais en me renseignant, c'est ce que j'en suis arrivé à croire.

Emily : Que pensez-vous du fait d'être soudain devenu, en quelque sorte, le symbole de la maladie d'Alzheimer, ce qui semble s'être produit assez vite après que l'annonce a été faite au public et...

Terry : Et ça continue encore, hein ?

Emily : Oui.

Terry : C'est étrange. C'est une histoire très curieuse, je suis à l'intérieur d'une histoire très curieuse. La seule chose bien dans tout ça, c'est que je suis assez doué pour les histoires, et donc...

Emily : Vous pourriez utiliser celle-là ?

Terry : Eh bien, oui ; est-ce qu'on pourrait seulement récrire des petits bouts au fur et à mesure ? J'ai un brin d'optimisme çà et là. Je ne sais pas. Ce que je peux dire, c'est que ce qui ressemble à un cauchemar de l'extérieur, de l'intérieur ça se passe un jour à la fois. Tous les gens qui m'ont parlé aux États-Unis, ils me disaient : « Ben, je pense, rien qu'à vous parler maintenant, il va falloir longtemps avant que vous soyez vraiment affecté, tellement vous avez de réserves. » Ça m'a un peu inquiété au sens où... je veux dire, je parie que si Albert Einstein était devenu deux fois moins intelligent qu'Albert Einstein, il s'en serait rendu compte, parce qu'il aurait senti le manque. Le fait qu'il aurait toujours été beaucoup plus intelligent que la plupart des gens autour de lui... eux, ils ne le remarqueraient peut-être pas, mais vous savez, le fait de ne plus pouvoir tout à fait saisir l'univers entier, tout ça, ça pourrait le perturber un poil. Mais vous savez, quand on me dit « Ben, vous pouvez toujours regarder le Loft, où est le problème ? » [rires] On n'a pas vraiment besoin d'avoir un cerveau pour ça ! Mais ce qui me fait vraiment plaisir, c'est que ça n'a pas affecté ma capacité à construire un récit, ni à trouver des idées.

Emily : Oui, c'est une bonne chose.

Terry : Quand mon ami David Gemmell est décédé après, je crois, un quadruple pontage, il n'y a pas longtemps... il fumait comme un pompier, littéralement... il avait à peu près mon âge. Douglas Adams était plus jeune que moi quand il est mort, après une séance de gym... je ne me souviens plus. Robert Jordan, qui écrivait la Roue du Temps, nous a quittés aussi...

Emily : En laissant le dernier livre inachevé.

Terry : Oui, un livre inachevé, c'est une chose terrible... il faudrait revenir d'entre les morts pour le finir ! Vous savez, on dirait bien que le Faucheur a une dent contre... c'est assez moche, en fait, parce que dans la génération précédente, la plupart ont eu la possibilité de vieillir et de devenir des vieux schnocks, ce qui est notre but à tous. Mais ça fauche à tout va dans ma génération à moi. Donc, comparé à ces gars-là, on pourrait dire que j'ai de la chance.

Emily : C'est une bonne façon de voir les choses.

Terry : Oui, ça évite de devenir fou et de grimper aux murs.

 

L'actualité du disque (à la rentrée 2008, toujours)

 

Emily : Bon, maintenant, je voudrais revenir quelques minutes au sujet du 25e anniversaire : qu'est-ce que vous faites pour le fêter en ce moment ? Est-ce que vous voulez en parler ? Je ne veux pas l'oublier. [Rappelons que cette question a été posée en 2008]

Terry : Nous allons faire deux séances de dédicaces très particulières la même journée : la plus grande et la plus petite librairies du Royaume-Uni. Nous avons pensé à d'autres choses, on voulait voir ce qui pourrait marcher. On pensait essayer de faire vingt-cinq librairies en une journée, mais je pense, même maintenant, que ce serait difficile, et il faudrait une telle logistique qu'il suffirait d'un seul problème – par exemple un embouteillage à Londres, quelque chose comme ça – pour que tout se casse la figure. Parce que si ça se cassait la figure, ça ne serait pas une légère glissade, ce serait la gamelle totale. La semaine dernière, un type de l'association « Fathers 4 Justice » s'est attaché à un portique à Heathrow, et ça a complètement foutu en l'air la circulation autour de Londres pendant un bon moment... ce sont des choses qui arrivent. Donc, même si ça avait l'air d'une excellente idée, on pouvait voir le désastre qui menaçait de tous les côtés.

Attention, le paragraphe qui suit contient des spoilers pour Nation !

Nous allons aussi faire le lancement de Nation à la Royal Society – et c'est excellent, parce que la Royal Society est quasiment un des personnages du livre. Parce qu'à la fin, les Britanniques demandent aux habitants de la Nation de rejoindre l'Empire. C'est le père de Daphné, qui est maintenant roi, qui le leur a demandé, parce que c'était une ère d'impérialisme, et comme il leur fait remarquer, « il faut que vous apparteniez à quelqu'un, pourquoi pas nous ? On est plus sympa que les autres ! » Mais Daphné est maligne, et donc la Nation demande à rejoindre la Royal Society, parce qu'elle leur a dit que c'étaient les hommes les plus sages du royaume. Elle leur parle de la science, et les insulaires sont vraiment intéressés, pour une raison particulière qui se trouve dans le livre. Et le roi et ses conseillers sont assez intelligents pour comprendre que si l'île rejoint la Royal Society... ce qui est très curieux, vraiment, il y a un cas étrangement similaire dans le monde réel... ça signifie qu'elle devient, avant que personne n'ait jamais utilisé ce terme, un genre de site au patrimoine mondial. Et donc, tous les savants viennent étudier ce qu'on trouve dans l'île. Et au centre de l'île on découvre quelque chose. Evidemment, ça appartiendra à la Royal Society, ce qui signifie que ça appartient à la science, et la science est partout ; mais le fait que ça se trouvera en fait à Londres, juste à côté de Buckingham Palace, c'est un détail, si on y pense !
Quand elle était un peu plus petite, Daphné est allée à la Royal Society, elle a rencontré Charles Darwin et écouté des conférences données par certains des plus grands savants de l'époque. C'est une petite fille qui demande un téléscope pour son anniversaire plutôt qu'un poney, parce qu'un poney, on peut bien s'amuser avec, mais il faut passer le week-end à le décrotter ensuite ; tandis que l'univers est ouvert vingt-quatre heures sur vingt-quatre et il n'y a pas besoin de le nettoyer ! Donc ça va être bien.
On a aussi quelques sorties : l'édition illustrée des Ch'tits Hommes Libres, que j'attendais depuis longtemps, et The Folklore of Discworld.

 

Terry, porte-parole des malades d'Alzheimer

 

Emily : Quand est-ce qu'il sort ?

Terry : Octobre [2008]. J'ai écrit des petits bouts supplémentaires, et des sortes de... bonus.
Mais on peut dire, je pense, qu'il n'y a vraiment aucun moyen de gérer toute cette histoire avec Alzheimer. Je ne pouvais pas ne pas dire que je l'avais. Parce que tout l'intérêt de le dire... En fait, vous pouvez presque m'entendre dire, sur un ton pompeux, « Mon œuvre ici est achevée ! » C'est presque l'impression que j'ai. Ce n'est pas moi qui ai créé cette vague de, disons, prise de conscience au Royaume-Uni, mais j'ai été le gars avec la planche de surf, ça oui ! Et c'est vrai qu'on en parle beaucoup aux infos, plus qu'avant ; on dirait vraiment que les gens en parlent. Il y a des gens qui viennent me voir et me parlent de leur grand-mère, ou de leur mère, ou qui me disent combien ils sont inquiets parce que leur père l'a et qu'ils pensent que ça pourrait... j'en vois plein comme ça. On envoie une réponse standard, vous savez, « Écoutez, je transmets à l'Alzheimer's Society », parce que ça les inquiète énormément. Parfois, c'est trop pour moi.

Emily : Eh bien, vous êtes tout seul !

Terry : Eh bien, il y a Rob, mais même. Et je ne peux pas faire grand-chose d'autre. C'est pourquoi je veux vraiment me concentrer sur l'écriture. Même si ce serait tentant de consacrer toute mon énergie à la mobilisation sur Alzheimer, mon cas n'a été aux infos que parce que je suis Terry Pratchett, l'écrivain, et il y a quelque chose de poignant dans l'idée de « l'écrivain », pour ainsi dire, progressivement dépouillé. Mais je veux continuer à être l'écrivain, sinon, à quoi bon ? Il faut continuer d'agiter le drapeau. On a eu des gens qui m'ont contacté pour me demander de coopérer à leur analyse du déclin de mon usage du langage au fur et à mesure de l'avance de la maladie... Vous savez ce que j'aime avec les vautours ? Eux, au moins, ils attendent que l'âne soit mort. Donc, généralement, on leur a répondu « non », clair et net.

Emily : Ils voulaient que vous les aidiez à étudier le déclin de votre usage...

Terry : Vous voyez bien, Iris Murdoch avait Alzheimer, et certains ont cru que cela se voyait dans sa façon d'écrire sur la fin.

Emily : Oh, je vois ce que vous voulez dire.

Terry : Mais carrément demander au sujet de vous aider dans ces recherches...

Emily : Oui.

Terry : Mais je pense que « au moins les vautours ont la dignité d'attendre que l'âne soit mort », c'est une bonne phrase. Ça les énerve.

 

Chapeaux et bibelots : comment Terry dépense son argent

 

Emily : Je n'en reviens pas qu'on vous ait vraiment demandé ça. Bien, une dernière question, à savoir : je suis sûre que vous n'êtes pas né avec un chapeau noir. Pourquoi avez-vous choisi de porter un chapeau noir, et où avez-vous trouvé le premier ?

Terry : Il y avait deux raisons principales, qui se rejoignent. L'une, c'est que G.K. Chesterton est un de mes héros en littérature, et il portait un grand feutre noir. Je savais vaguement ça. Et puis, vous avez dû voir au moins des rediffusions de Chapeau Melon et Bottes de Cuir ? Voilà. Steed porte un chapeau melon ; il avait toujours un chapeau melon et un parapluie, et il y a une scène excellente – de très bons effets spéciaux pour l'époque – où il se dirige vers son armoire, l'ouvre, et là, s'étirant jusqu'à perte de vue, ça fait très Matrix, des étagères de chapeaux melons, de plus en plus petits en s'éloignant, et des parapluies, tous noirs. Pour une raison ou pour une autre, j'ai trouvé ça absolument génial. Et allez savoir pourquoi, ça m'a fait aimer les chapeaux.

Et donc, j'étais dans la ville de Bath, je passais devant un magasin qui vendait des vêtements neufs et des... de nos jours, on parlerait de vêtements rétro, plutôt que d'occasion... et il y avait un chapeau, ç'a été le premier que j'aie eu. Il était très lourd, vraiment très lourd. Mais c'est étonnant ce que vous pouvez faire avec de la vapeur, quelques épingles et un peu de travail. Ceux que je porte maintenant sont sans doute un peu plus mous. J'en ai carrément usé certains. Je suis capable d'user un chapeau.

Emily : Combien de chapeaux noirs avez-vous eus ? Est-ce que vous le savez ?

Terry : Aucune idée, vraiment. Je pense que j'en ai sept ou huit en ce moment.

Emily : Waouh.

Terry : Ben, vous savez ce que c'est, c'est comme... sans doute comme vous et les chaussures. Il y a toujours de la place pour un chapeau noir de plus. C'est vrai ! Celui que je porte beaucoup chez moi en ce moment... il y a des objets qui marquent la richesse. Par exemple, de longues allumettes. Vous connaissez les allumettes qu'on voit au moment de Noël ? J'aime bien les longues allumettes. De longues allumettes, un beau bureau en bois couvert de cuir vert... Pas rouge, oh, non. Rouge, ça n'irait pas du tout. Un globe terrestre. D'ailleurs, pour mon soixantième anniversaire, ma femme m'a offert un globe Newton fabriqué en 1830 ; il représente le ciel nocturne, avec les constellations sous forme de dessins. Malheureusement, c'est parfaitement inutile pour un type qui a « Starry Night » sur son ordinateur, mais c'est un objet magnifique. Vous savez, quand Phileas Fogg annonce qu'il va faire le tour du monde, il s'appuie contre un globe comme ça.

Elle a le don de m'offrir des cadeaux étranges et merveilleux, comme une boîte à musique à ressort pleine d'airs de music-hall des époques victorienne et edwardienne. Je pense que le meilleur, pour l'instant, ç'a été un pupitre d'église en bronze avec un énorme aigle dessus. Un pupitre à aigle ! Je pense qu'il venait d'une église qu'on démolissait.
Et c'est là que va l'argent. Ça, et des livres. C'est ce que je m'offre au lieu des voitures de sport et des résidences secondaires à Gastard, où que ce soit [NdT : c'est dans le Wiltshire, apparemment. Où que ce soit]. Avec des livres ; c'est la façon dont Phil Collins définit « ne pas regarder la note ». Vous savez, je dis « je veux ce livre, commande-le sur Amazon, je me fiche du prix. » Rob connaît les règles maintenant. Pour certains, c'est : acheter à tout prix, aucune importance, même tout abîmé d'occasion ; et d'autres : état neuf.

Emily : Ah... et il doit savoir lesquels sont lesquels !

Terry : Eh bien, on commence à devenir bons à ce jeu-là. J'ai même un exemplaire des Grimpeurs Nocturnes de Cambridge – longtemps après que ça m'aurait été utile. Dans la cité universitaire de Cambridge, dans les années 20 et 30, et même un peu pendant la seconde guerre mondiale, il y avait une société secrète de gens qui se promenaient où ils voulaient sur les vieilles tours et qui escaladaient les gouttières. Ils ne l'auraient jamais avoué, ils se contentaient de hocher la tête et de laisser des petits signes pour indiquer là où ils avaient été. Une fois, un type est passé à travers un vasistas et est tombé sur un lit qui avait été fait, mais qui n'était pas occupé ce jour-là – et non, il n'y a jamais eu de morts. Il ne fallait jamais toucher le sol. Ils avaient de petits crochets et des trucs comme ça pour ouvrir les portails et pour se balancer – et beaucoup de ces types s'exerçaient à tomber de plus en plus haut.

Emily : On dirait vraiment les Assassins !

Terry : C'est assez... enfin, j'ai lu ça longtemps après avoir créé la Guilde des Assassins, et j'ai découvert que les mêmes techniques avaient vraiment été utilisées dans la vraie vie !

Emily : Waouh ! Bon, je vois que nous sommes à court de temps. Merci. Ç'a été un très bon moment !