Interview de Terry par le Times

Le Talmud déclare que sauver une vie, c'est sauver le monde. Si la recherche scientifique peut sauver Sir Terry Pratchett de la maladie d'Alzheimer, elle sauvera aussi le Disque-Monde, la merveilleuse Terre alternative dont le romancier a fait la chronique dans 36 livres. Le Disque-Monde est un disque à peu près plat posé sur quatre éléphants qui se tiennent sur une gigantesque tortue ; mais ça, vous le savez, même si vous n'avez jamais lu Pratchett. L'idée est une délicieuse plaisanterie à la fois sur les mythes de création et sur les branches les plus pompeuses de la littérature de fantasy. Comme le dit un jeune fan interviewé dans un documentaire en deux parties de la BBC, consacré à la vie de Pratchett dans l'année qui a suivi le diagnostic : « Comment un esprit aussi brillant pourrait-il être perdu ? »
Je fais part de cette idée à Pratchett, l'idée que pour des intellectuels, comme Bernard Levin ou Iris Murdoch, cette maladie est particulièrement cruelle. « Oui, c'est la m****, hein ? répond-il. C'est une tragédie pour tout le monde. Ou bien, si c'est une tragédie pour quiconque, alors c'est une tragédie pour tout le monde. »

Il faut faire attention quand on parle à Pratchett de ce sujet. Pour commencer, il est atteint d'une forme particulière d'Alzheimer, appelée atrophie corticale postérieure, dont les symptômes sont différents. Ensuite, il ne pense pas que cela le rende spécial. Au nouvel an, Edward Stourton, dans une émission d'actualité sur Radio 4, a commis l'erreur de lier la nouvelle de son anoblissement à celle de sa maladie, qui avait été révélée sur Internet treize mois plus tôt, quelques mois avant son soixantième anniversaire. Pratchett a rétorqué qu'il espérait bien qu'il n'était pas seulement récompensé d'être malade. Il a laissé Stourton tranquille quand ce dernier a dit qu'il faisait référence à la façon dont il avait réagi à sa maladie. Stourton a eu de la chance ; moi, je me suis attiré des ennuis pour avoir dit que le fait d'être accompagné par une équipe de tournage tandis qu'il se renseignait sur les pronostics avait dû être un sacrifice.2009-02-10-doc-000

« Et voilà, vous recommencez ! Ça me paraissait à moi parfaitement naturel, parce qu'il fallait que j'en parle aux gens, et je me suis dit : pourquoi faire le gêné à ce sujet ? Ce n'est pas comme si j'avais fait quelque chose de mal. Beaucoup trop de gens considèrent Alzheimer comme une forme de folie. C'est une maladie physique qui touche le cerveau. »
En fait, il reconnaît que sa mobilisation – pas seulement le passage à la télévision, mais sa visite à Downing Street, où Gordon Brown lui a personnellement préparé une tasse de thé et, plus encore, l'a écouté ; sa promesse de donner un million de dollars à la recherche ; ses apparitions à des séances de groupes de soutien, et ainsi de suite – lui a coûté « un demi-livre ». Cela, c'est un sacrifice, car il doit continuer à écrire.

« Sinon, je suis seulement Terry Pratchett-l'homme-qui-souffre. Ça fait partie de notre culture moderne. Nous aimons que les gens souffrent, parce que nous pouvons avoir pitié d'eux. » Alors, il ne veut pas qu'on fasse un film sur son « combat », comme celui sur Iris Murdoch ? « Non. Je crois que trois chercheurs différents m'ont écrit pour demander si je pouvais les aider à faire une analyse de mon style au fur et à mesure de l'avancée de la maladie. J'ai répondu que ce que j'aimais chez les vautours, c'est qu'au moins ils attendent que l'âne soit mort. Je n'arrivais pas à croire qu'on puisse tenter de faire une chose pareille. »

Son assistant, Rob, qui apparaît dans le film comme son plus proche ami, dit que Pratchett a toujours été quelqu'un de difficile, mais une source d'inspiration cependant. J'ai personnellement l'impression que son sens de l'humour l'empêche de dire les choses vraiment blessantes auxquelles il pense d'abord. Néanmoins, je suis heureux, quand j'arrive devant sa maison du Wiltshire, que ce soit Rob qui m'accueille et réponde à mon « Comment va-t-il aujourd'hui ? » par un « il a un rhume épouvantable ». Cela me prépare à ne pas être choqué par la remarquable absence de déclin mental de son patron.

Rob m'emmène de l'allée, en passant devant l'observatoire, jusqu'au bureau de Pratchett, une remise envahie de souris, et à l'intérieur, un antre digne du Tardis (en référence à la célèbre série anglaise Doctor Who) où une table supporte un arrangement de six écrans d'ordinateur, tandis que dans un autre coin, un tombeau ancien est perché sur un pupitre gothique. Les murs sont couverts de livres – sur l'Histoire, sur la science, des guides de la mythologie, la série Flashman [ndt : une série de romans historiques de George Fraser] – tous contenant des idées qui ont été développées de manière oblique dans 47 romans (qui ne sont pas tous situés sur le Disque-Monde) vendus à près de 60 millions d'exemplaires.2009-02-10-doc-001

Entre deux éternuements et injonctions à Rob pour l'envoyer chercher des mouchoirs, Pratchett s'exprime avec érudition et aisance pendant 90 minutes. En tant qu'ancien journaliste – il est passé des journaux locaux du Buckinghamshire à l'agence de presse du Central Energy Generating Board, puis à l'écriture de best-sellers à plein temps – il connaît les trucs des intervieweurs. Quand je lui demande s'il a des regrets, il répond : « Vous faites ce que font tous les journalistes ; vous tâtonnez pour trouver le levier. Enfin, pas le levier, mais l'endroit où le levier pourrait aller. » Il veut dire celui qui ouvrirait son âme, je suppose.

La seule chose qu'il oublie, c'est mon nom, et pourquoi s'en souviendrait-il ? Pourtant, quand on lui dit que tout semble aller bien, il répond que ce n'est pas ce que montrent les scanners cérébraux. L'ACP touche la partie postérieure du cerveau, qui est responsable de la reconnaissance des signaux visuels. Il souffre de dyslexie quand il tape au clavier. Il met plusieurs minutes à nouer sa cravate. Un des premiers symptômes, se souvient Rob, a été qu'il manipulait maladroitement ses clés, incapable de voir celle qui était juste devant ses yeux. Lors d'une lecture publique à une convention de fans du Disque-Monde, les mots se sont mis à se brouiller et il a dû s'arrêter. Mais parler n'est pas un problème. Ce n'en sera jamais un ? « Si, au bout du compte, à ce que je comprends, à quelques points d'interrogation près par-ci par-là, tous les ruisseaux mènent à la même mer. »

Son ACP a été diagnostiquée à l'hôpital Addenbrooke de Cambridge. Comme pour tous les malades d'Alzheimer, il n'y avait aucun chemin éclairé, aucune prochaine étape du traitement, personne avec qui discuter des médicaments à prendre. Il a contacté l'Alzheimer's Research Trust, qui lui a donné le nom d'un médecin de Bath qui soigne des patients atteints d'ACP. Plus tard, dans un groupe de soutien aux patients d'ACP, il parle de sa période « Clapham Junction »[ndt : la gare la plus active du Royaume-Uni, pensez heures de pointe et trains bondés], où c'en était trop ; tout le monde a très bien compris ce qu'il voulait dire. « Vous piétinez sans arrêt. »

Rob était à côté de lui quand il a reçu la nouvelle. Ils en ont parlé pendant tout le trajet du retour, avant que Rob ne le laisse en parler à sa femme Lyn, une artiste à la retraite à qui il est marié depuis quarante ans (ils ont une fille adulte). Elle était soulagée que ce ne soit pas une tumeur au cerveau. Pour Pratchett, c'était, au moins, une maladie intéressante, et il a entrepris de devenir un expert de la question. Son esprit a également réagi de manière curieuse. Un jour, il a eu l'impression que quelqu'un qui n'était pas là lui avait parlé.

« Ce n'était pas Dieu, mais je pense que cela venait de l'endroit d'où naissent les dieux. Je me promenais dans le jardin. Il faut presque être lecteur de fantasy pour comprendre le langage que j'emploie ici ; c'était le souvenir d'avoir entendu une voix que je n'avais pas entendue. Rien n'était passé par l'audition. C'était comme si quelqu'un avait dit quelque chose cinq minutes plus tôt et que je me remémorais ce qu'il avait dit. Et c'était mon père, qui disait « Tu sais que les choses se passent comme elles le doivent. Ne t'inquiète pas. » Je croyais que sa première réaction avaient été la colère ? « Ce n'était pas de la colère. C'était de la rage. Vous pouvez brûler de colère, mais cette rage-là était assez brûlante pour souder du métal. Tiens, ce n'est pas mal, ça, je devrais le noter. » Est-ce que sa femme a subi l'effet de cette rage ? « Non ! C'est justement ça : on la garde à l'intérieur de soi, on l'économise. Non, nous nous entendons très bien. En fait, nous étions déjà très proches, mais nous le sommes encore plus maintenant, si c'est possible. »2009-02-10-doc-004

Il a écrit quelque part que Nation, son dernier livre, une brillante parabole sur la reconstruction d'une civilisation après un tsunami, avait été écrit « avec de la rage distillée ». « Oui, j'avoue, d'accord ? Les écrivains sont bons pour ce genre de chose. De la rage, j'en ai, là. C'est de la foutrement bonne. C'est comme un peintre qui trouve un foutrement bon pigment bleu, qu'est-ce que je peux peindre avec ? Donc, ce livre, c'est un jeune garçon qui est en rage contre les dieux. » Nation a de quoi attirer même les lecteurs que la désinvolture du Disque-Monde laisse froids. Je suggère qu'il pourrait même faire partie des nominés pour le Booker Prize. Il a un aboiement de rire. « Ça n'arrivera pas. Je ne crois pas que ça puisse arriver. Je ne peux pas le croire. » Pourtant, ce n'est pas de la littérature de genre ? « Non, mais il a été écrit par un auteur de littérature de genre. On sait, n'est-ce pas, que si Margaret Atwood écrit de la science-fiction, ce n'est pas de la science-fiction, et si Brian Aldiss écrit de la science-fiction, c'est de la science-fiction ? Ça ne peut certainement pas être de la littérature. Et pourtant, je dirais que c'est un des auteurs les plus littéraires que nous ayons jamais eus. » Alors Atwood a les prix et Aldiss les lecteurs ? « Si c'est comme ça que ça fonctionne, je pense que cela joue en ma faveur. Le problème, c'est que j'ajoute encore du poison dans le breuvage en écrivant pour la jeunesse aussi souvent que pour les adultes. »
Pourtant, Philip Pullman écrit pour la jeunesse, et on le considère comme l'intellectuel du genre. « Bien, bien, répond-il, comme si cette étiquette était le baiser de la mort. Mes livres ont des couvertures rigolotes et je suis un auteur de fantasy humoristique ; c'est comme ça que j'ai commencé et c'est ce que je crois être encore. »2009-02-10-doc-002

Il s'avère que ma façon de l'aiguillonner sur son statut est plutôt inutile. Il y a l'anoblissement, mais aussi l'annonce que Nation va être adaptée par le National Theatre, ce qui le met au même niveau que Pullman, dont la Croisée des Mondes est également devenue une pièce jouée par cette troupe. Harry Potter est encore une autre question.
« Comme je surveille les ventes, j'avais déjà remarqué que Harry Potter était un phénomène dans le marché de la littérature jeunesse avant que les journalistes ne s'en aperçoivent. Et je me rappelle avoir lu un article qui disait : « N'est-ce pas surprenant que des dragons miniatures puissent servir d'animaux de compagnie ? » J'ai pensé « En fait, c'est plutôt courant ». Je dois être très, très prudent, très, très, prudent, là. Je ne reproche pas du tout à J.K Rowling de s'en être servie. Elle se sert aussi d'elfes, de licornes et de sorciers. Comme moi. Et comme tout le monde. Ce serait comme de reprocher à quelqu'un d'écrire un roman policier et d'y mettre des flics. »
L'internat pour sorciers de Rowling était une bonne idée, dis-je, mais le Disque-Monde avait son Université Invisible depuis des années. « Je crois que vous essayez de me manœuvrer en territoire dangereux. » Non, je veux juste savoir s'il aime Harry Potter. « J'ai lu le premier, je me suis dit que j'allais juste chercher à voir ce qui se passe dans cette série, et puis j'ai pensé qu'il vaudrait probablement mieux pour moi pouvoir dire que je ne les ai pas lus. J'ai reçu des lettres de fans de Harry Potter – un peu moins, ces temps-ci –, surtout des Etats-Unis, m'accusant de plagiat. » Quand un journal a « fabriqué » une dispute entre les deux auteurs – alors qu'ils se connaissent et s'entendent bien – il a reçu des menaces de mort de la part de pottériens américains. « Des e-mails, dit-il, et particulièrement stupides. »2009-02-10-doc-005

Il prend plus au sérieux la menace de mort que représente Alzheimer. Il a les moyens d'essayer même les traitements en apparence les plus bizarres. Il s'est fait enlever ses plombages au mercure, par exemple, et tous les jours, il coiffe un casque qui produit des éclairs de lumière, en espérant que son inventeur, un médecin de Durham, ait raison quand il promet que les rayons lumineux régéréreront ses neurones. Pratchett utilise l'approche « bouillon de poule » : ça ne peut pas faire de mal. Dans l'émission de télévision, il parle à un spécialiste qui pense qu'un traitement pourrait exister d'ici cinq ans. « Vous savez comment c'est : s'il y a une chose de pire que de savoir qu'il n'y a pas de traitement, c'est de savoir que le traitement sera découvert six mois après qu'on sera mort. Cela vous rendrait absolument furieux, pas vrai ? Sauf que vous ne serez plus là pour être furieux. Ce qui est curieux, c'est que je regarde en moi-même et que je n'y trouve aucune peur. Les regrets, c'est différent ; mais au moins, je laisserais ma famille avec largement de quoi vivre, donc c'est déjà ça. » Quels regrets, alors ? « Eh bien, qui ne regretterait pas de devoir quitter les gens ? Ce n'est pas la même chose que la peur. »

Le photographe lui demande comment il se sent. « Enrhumé », répond-il froidement. Il pose pour la photo dans la tenue noire qui est sa marque de fabrique, et qu'il a adoptée pour ne pas avoir à se demander, en tournée, quelles chaussettes iraient avec quel pantalon. Son regard se perd dans le lointain. J'ai parlé de regrets. Il regrette, dit-il, le fait qu'il ne vivra pas assez longtemps pour s'habiller en beige comme le font les personnes âgées qui s'emmitouflent pour leur promenade autour du supermarché. C'est du pur Pratchett : l'humour n'a pas seulement le dessus, il représente le meilleur de lui. S'il a la rage au cœur, il a le beige à la bouche pour faire face à l'obscurité.