Monter l'adaptation d'un roman des Annales sur les planches, c'est un peu le parcours du Rincevent, mais sans Bagage protecteur :
-gérer les droits d'auteur avec Stephen Briggs
-gérer les droits de traduction avec l'Atalante
-traduire avec l'aide de Patrick Couton, puisque les adaptations de Stephen Briggs ne le sont pas (encore ?)
Après, ne restent que les bagatelles réservées à tout metteur en scène : gérer les acteurs, se creuser le ciboulot pour représenter un univers magique, affronter les soucis techniques, les coups de stress, etc etc. Bref, on imagine bien ce qu'a pu être le travail de la troupe de l'INSA et de Squeeek pour nous offrir ces Trois Soeurcières.
Pour le résultat... le Grand Will himself ne l'aurait pas désavoué.
Les personnages d'abord.
Des Soeurcières plus vraies que nature. Dans l'adaptation théâtrale, la tempête du roman n'intervient pas, mais on la comprend : face à une Mémé Ciredutemps (Pat) en grande forme, elle n'aurait pas fait le poids. Et si les montagnes ne figuraient pas dans le décor, c'est tout aussi normal : elles devaient se terrer en coulisses, terrifiées par le regard de la Doyenne des sorcières. Mémé était bien là, tempêtant, dirigeant son monde, tripatouillant le cours du temps avec un balai plus pétaradant qu'un vieux Solex, et bien sûr l'indispensable Nounou Ogg (‘Tite Mag). La Doyenne en Second, solidement arrimée à sa bouteille (ou l'inverse), sait faire tourner en bourrique fantômes, duchesses et démons avec un sourire placide désarmant - et inquiétant : personne n'a envie de se retrouver sans armes face à un tel sourire.
Face à nos sorcières toutes de noir vêtues et pointant leur chapeau comme on hisse un pavillon, Magrat (Lou), toute en couleur, satin et amour transi. A la réflexion, difficile de ne pas rendre Magrat ridicule sur scène : elle se couvre de breloques, elle aligne les Bonnes Pensées comme d'autres les dominos, elle boude lorsque les autres sorcières la laissent de côté. Pourtant elle n'est pas bête, mais comment ne pas tomber dans le grotesque ? Et bien cette Magrat à la cape verte et aux cheveux en bataille (finalement, la tempête était bien là, mais on voit où elle a trouvé refuge) a relevé le défi sans problème.
Il faut dire qu'elle était accompagnée d'un Fou exceptionnel (Matthieu). Costume bigarré, clochettes, grimace de rire apeuré, foi de fou tout y était ! Là encore une gageure : Pratchett crée un Fou raisonnable, vraisemblablement le plus sensé des fantômes d'encre et de papier qui traversent la scène : raisonnablement amoureux, raisonnablement terrifié (quand il le faut), raisonnablement raisonnable (car la raison a ses raisons que... euh... la raison ignore ?). Matthieu nous l'a donné, de gambades en trottinements, un Fou au visage expressif reflétant une douce raison. Et au chapeau bien lissé (il est Fou amoureux, ne l'oublions pas...)
Face à lui, le vrai fou : le duc Kasqueth (Jissé). Plus agrippé à sa râpe à gruyère que Nounou à sa bouteille (une tache sur sa main ne veut pas partir), il ne donnait qu'une envie au spectateur : celle de lui passer une camisole illico. Rectification, de trouver un courageux volontaire pour le faire : quelque chose dans son regard disait très nettement « N'approchez pas ». Et au final le spectateur du fond devait être bien content d'avoir plusieurs rangées de fauteuils entre lui et le regard+la râpe.
Ce n'est pas le cas de la Duchesse Kasqueth (Sophie), qui passe son temps à harceler son époux du haut de ses chaussures, voire d'un tabouret pour les grosses engueulades. Si le Disque Monde donne vie aux personnifications anthropomorphiques, nul doute que nous avons vu Exaspération et Sadisme dans une même robe rouge. Juste ce qu'il fallait pour tenir tête aux sorcières. Et à un pauvre fantôme royal, malmené d'un bout à l'autre, oscillant avec aisance entre majestueux courroux et humble « Oui Mme Ogg. »
Les rôles plus secondaires, de la troupe paniquée entourant Hwel aux villageois et soldats, nous mettaient bien dans l'ambiance du Disque et de Lancre, ce royaume qui a un caractère bien à lui.
Pour mettre en scène tout cela, peu de décors, juste le nécessaire pour qu'acteurs et spectateurs s'y retrouvent. Avec beaucoup d'astuce, notamment pour l'invocation avec le « terrible bâton pointu de lessiveuse ». L'apparition spectaculaire du Démon (ViPe) est l'occasion de plonger le spectateur dans les affres psychologiques infernales : comment remplir correctement sa mission de démon quand la Terrifiante Voix des Enfers vous trahit régulièrement pour une voix de fausset ? ViPe passe très vite du démon imposant au pauvre diable geignard ; Pratchett ne désapprouverait pas cette réflexion sur le statut de démon... Sans parler d'une lessiveuse qui se fait la malle avec son Démon hors de scène sur ses p'tites papattes, comme un Bagage bien élevé.
Bref, peu d'effets de mise en scène, mais toujours bien trouvés, et des acteurs bien dans leurs rôles. Comme le dit Mémé dans la 7eme scène : il suffit d'y croire. Grâce à Squeeek et aux acteurs, on a tous cru au Disque-Monde ce soir-là.